Une fillette aux yeux immenses perdue dans la campagne espagnole et éclairée par la Lune, frissonne devant un Frankenstein de cinéma, et pourtant bien réel. Une scène très mystérieuse quelque part entre entre rêve et réalité. Quand la fillette en question s’appelle Ana Torrent et crève l’écran du haut de ses 7 ans, le doute est levé, on est dans l’Esprit de la Ruche : un film à petit budget, marqué par le poids de la censure franquiste et pourtant un des films les plus singuliers du cinéma espagnol.
En 1940, peu après la fin de la guerre civile, un cinéma itinérant projette Frankenstein dans un village espagnol. Dans le public, deux sœurs regardent le film avec passion et ressortent pleines de questions. Pourquoi le monstre tue-t-il la petite fille ? Pourquoi meurt-il à la fin ? Mais est-t-il vraiment mort ? Autour d’elles, un père fasciné par les abeilles, une mère qui écrit des lettres à un destinataire inconnu, un train qui passe, une maison abandonnée dans les champs… Víctor Erice nous peint un monde étrange de personnages souvent seuls et dans l’attente. Et parmi eux ces fillettes, innocentes et morbides.

Le film se construit ainsi, par petites touches elliptiques, sans véritable intrigue. Le réalisateur ausculte avec patience et fascination ses personnages, mais leurs logiques lui échappe, comme l’apiculteur qui ne comprend pas l’esprit de la ruche qui anime ses abeilles. Tout le film est ainsi voilé d’un mystère discret mais inquiétant, d’un réalisme légèrement onirique qui n’est pas sans rappeler La Nuit du chasseur.
Si le rythme lent peu décourager et même laisser perplexe au début, le charme du film opère peu à peu de manière insidieuse et progressive au fur et à mesure qu’Erice brode les thèmes : le pouvoir de l’imagination, la mort, l’Espagne franquiste, certainement, mais surtout l’inexpliqué et inexplicable mystère de l’enfance. Et pour cela il dispose d’un fil des plus fins avec l’inoubliable Ana. Celle qu’on retrouve dans l’autre film clé du cinéma espagnol des années 1970, Cría Cuervos, nous offre quelque chose de précieux et de différent du jeu habituel d’un acteur professionnel. Durant le tournage, Ana était persuadée de l’existence du monstre de Frankenstein! Mais le frissonnement de sa peau lorsqu’elle rencontre la créature pouvait-il s’expliquer autrement ?

Le film est accompagné de bonus tout à fait intéressant comme nous y habitue Carlotta. Nous avons un entretien très approfondi d’une demi-heure avec Victor Erice datant de 2008, et un documentaire relatant le retour du scénariste, du réalisateur et d’Ana Torrent sur les lieux du tournage en 1998 et revenant abondamment sur la genèse et le contexte du film. A noter que Carlotta a également sorti un coffret regroupant L’Esprit de la Ruche et Cría cuervos de Carlos Saura.
L’Esprit de la ruche, réalisation de Víctor Erice, scénario d’Angel Fernandez-Santos et de Victor Erice. Avec : Ana Torrent (Ana), Isabel Telleria (Isabel), Fernando Fernan Gomez (Fernando), Teresa Gimpera (Teresa).
Espagne, 1973, 97 min, couleurs, Format 1.66 respecté 16/9 compatible 4/3. Version originale – sous-titres français et espagnol. Crédit photographique : Carlotta Film.








