Un pays à l’aube de Dennis Lehane

Le Flic, le Noir et le Champion de Base-Ball ou Douze mois de la vie de l’Amérique, entre la fin de la 1ère Guerre Mondiale et le début de la Prohibition.
C’est un bouquin formidable ! Et, à n’en pas douter, si le réalisateur qui ne va pas manquer de l’adapter est de la trempe d’un [...]

Le Flic, le Noir et le Champion de Base-Ball ou Douze mois de la vie de l’Amérique, entre la fin de la 1ère Guerre Mondiale et le début de la Prohibition.

C’est un bouquin formidable ! Et, à n’en pas douter, si le réalisateur qui ne va pas manquer de l’adapter est de la trempe d’un Scorsese ou d’un Eastwood, ce sera un beau et grand film. Il sera animé d’un souffle grandiose, alternant scènes de foule et séquences intimes, émotion et passion, réflexion et engagement, au croisement de Gone with the Wind (Autant en emporte le vent) et de la version bostonienne de Gangs of New-York. On est entre l’épopée et le reportage, à mi-chemin de la fresque et du roman d’investigation, à la lisière du thriller et du roman historique, aux frontières des genres, et aux confins les plus extrêmes du genre « d’origine » de l’auteur, le roman policier. Mais l’absence d’intrigue policière au sens strict n‘entrave pas la lecture délectable de ce pavé de 768 pages, qui se dévore. C’est dire tout le talent de Dennis Lehane, né en 1966, auteur solide, habile raconteur de bonnes histoires, soucieux de qualité comme un artisan amoureux du bel ouvrage. On lui doit, entres autres, Mystic River , Gone, Baby, Gone, Shutter Island et Un dernier verre avant la guerre.

Un Pays A L'Aube Couverture

Là où d’autres se seraient égarés ou perdus dans ces chemins peu explorés à la croisée des styles, Dennis Lehane dresse avec une puissante maîtrise un tableau passionnant et romanesque, précis et documenté, épique et réaliste d’un épisode charnière de l’histoire moderne des Etats-Unis d’Amérique : le passage symbolique de l’Ancien au Nouveau Monde, de la société du XIXème siècle à celle du XXème. La peinture de ce moment clef se fait à travers le récit d’événements peu connus de ce côté-ci de l’Atlantique : les troubles qui ont enflammé Boston en 1919, avec comme point culminant, la première grève de policiers de l’histoire des Etats-Unis.

C’est un futur film « choral », aux nombreux personnages. Le premier d’entre eux, c’est la ville de Boston et ses quartiers claniques. Ici, les Irlandais, là, les Italiens, et partout le melting-pot américain : immigrants fraichement débarqués, Anarchistes, Bolchéviques, ouvriers et bourgeois, WASP1, les intègres et les corrompus, les racistes et les humanistes, les salauds et les gens biens, les gangsters et les flics, les pauvres et les miséreux, Noirs et Blancs, bourgeoisie blanche et noire, mafieux de la Mano Nera2 , etc… On fait la connaissance de quelques personnages historiques : Calvin Coolidge3 , John Hoover4 , Edwin Upton Curtis5, James Jackson Storrow6.

Il y a ensuite les trois héros principaux, dont les destins se croisent et se complètent pour incarner les figures emblématiques de cette Amérique de 1919 :
Aiden Coughlin, dit « Danny », le Flic d’origine irlandaise, fils de flic, rebelle trouvant vite sa cause, leader du mouvement policier, amoureux romantique d’une belle Irlandaise à la forte personnalité, Nora O’Shea.

Luther Laurence, le jeune Noir que l’amour rend sage, la paternité, adulte, et que sa prise de conscience politique transforme en personnage-symbole de l’émancipation, en lutte contre la ségrégation.

Babe Ruth, joueur de base-ball surdoué, champion des Boston Red Sox, la – grande, toujours grande ! – équipe locale, figure intermédiaire dont la place et le rôle sont moins importants que ceux de Danny et de Luther, mais qui a pour fonction de rythmer le récit et de faire le lien entre les différents mondes qui composent cette fresque historique. C’est lui qui donne leur titre à la première et à la dernière partie du roman : « Babe Ruth dans l’Ohio » et « Babe s’en va au Sud ». Il ponctue ainsi le point de départ et le point d’arrivée de ce vaste panorama à l’ambition « totalisante », qui embrasse la période décrite sous de multiples aspects, qui la peint et la reconstitue sous toutes les coutures : le social, le politique, l’ethnique, le folklorique, le sportif, etc…

Babe, avec le base-ball et tous les symboles véhiculés par ce sport typiquement américain, ouvre et clôt le récit, marquant ainsi les deux étapes d’un parcours à la géographie symbolique qui le mène de sa rencontre fortuite avec Luther Laurence dans l’Ohio à son transfert à New York, en tant que « joueur le mieux payé de toute l’histoire du base-ball ».

Au moment où le premier président noir de l’histoire des Etats-Unis arrive au pouvoir, il est difficile de ne pas relever le contraste, et le chemin parcouru, entre le destin romanesque du jeune orphelin noir Luther Laurence, et l’itinéraire réel du quarante-quatrième président des Etats-Unis. On ne peut non plus guère s’empêcher de voir les similitudes ou les rapprochements entre les manipulations politiques et les principes idéologiques radicaux des politiciens et des capitalistes dépeints dans « Un pays à l’aube » et les figures américaines de l’ère Bush, en guerre contre le terrorisme.

C’est un roman fresque, foisonnant et symbolique, porteur d’un espoir résumé par une courte scène. « Danny, Nora et Luthar jouaient aux cartes sur un vieux drap étalé entre deux cheminées sur le toit de l’immeuble de Salem Street. Il était tard, ils étaient tous les trois recrus de fatigue – Luther avait apporté avec lui l’odeur des parcs à bestiaux, Nora celle de l’usine – et pourtant ils avaient choisi de s’installer là-haut avec deux bouteilles de vin et un jeu de cartes car il n’y avait pas beaucoup d’endroits où un Noir et un Blanc pouvaient se montrer ensemble, et où une femme pouvait se joindre à eux pour boire trop de vin. Lorsqu’ils étaient tous les trois réunis ainsi, Danny avait l’impression de remporter une victoire sur le monde ». Yes they can ! (Facile, certes, et galvaudé par les temps qui courent, mais irrésistible car très approprié à Un pays à l’aube… )

A lire!

Un pays à l’aube
de Dennis Lehane , The Given Day, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet, 768 pages, paru le 14 janvier 2009, publié par les Editions Rivages dans la collection Rivages/Thrillers. Grand format.

Initialement paru sur Culturofil.net

1. White Anglo-Saxon Protestant, représentant de la bonne société de la Côte Est des Etats-Unis.
2. Organisation mafieuse.
3. Président (Républicain) des Etats-Unis de 1923 à 1929
4. Directeur du FBI de 1924 à sa mort en 1972
5. Chef de la Police de Boston en 1919
6. Homme d’affaires, éphémère Président de la General Motors

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Un Rétrolien

  1. [...] Un Pays à l’aube de Dennis Lehane. Le talentueux Bostonien fait une incursion vers la fresque, historico-policière. Quand le flirt avec le mélange des genres est une grande réussite : l’histoire de la première grève des policiers de Boston en 1919 se dévore comme un polar, ce que n’est pas, stricto sensu, ce Pays à l’aube. [...]

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