The Bridge, Concept of a Culture – Grandmaster Flash

Dans le domaine de la critique musicale, l’usage du superlatif est tellement galvaudé que les mots n’ont plus aucun sens : « légende vivante », « mythique » et autres expressions laudatives1 sont tellement usées qu’elles n’ont plus aucun sens. Et résultat, les mots manquent pour parler de Flash, le vrai, le seul, l’unique, celui qui est le maître [...]

Dans le domaine de la critique musicale, l’usage du superlatif est tellement galvaudé que les mots n’ont plus aucun sens : « légende vivante », « mythique » et autres expressions laudatives1 sont tellement usées qu’elles n’ont plus aucun sens. Et résultat, les mots manquent pour parler de Flash, le vrai, le seul, l’unique, celui qui est le maître absolu, le Grandmaster. Hip-hop canal historique, vétéran vénéré, Grandmaster Flash était déjà une référence à l’époque où ceux qui constituent la Old-Skool étaient encore en culottes courtes. The message, son hit intemporel, a posé la première pierre de l’édifice hip-hop et cela suffit à en faire un monument.
C’est donc le retour de l’homme qui, un jour, décida de transformer un simple électrophone2 en instrument de musique à part entière. Avec un rythme de travail extrêmement lent, un album par décennie, chacun de ses disques est un évènement et cette nouvelle production, The Bridge, sous-titrée Concept of a culture, n’échappe pas à cette règle.

Grand Master Flash (with Wheels of steel)

Une minute montre en main, c’est le temps de ce morceau introductif intitulé Welcome qui donne à la fois le ton de l’album et une gigantesque leçon à une bonne partie de la planète musicale, qu’elle s’intéresse au hip-hop ou non. En soixante secondes, une simple mais néanmoins brillante séquence de turntablism3 accompagne la longue liste d’invité(e)s de l’album. Grandmaster Flash est dans la place et, au vu du pedigree de tous ceux qui l’ont rejoint, il est difficile de nier son importance sur la scène hip-hop. Ces Featurings ont clairement de quoi faire pâlir de jalousie la concurrence, y compris les seigneurs actuels de la galaxie rap (Timbaland, P-Diddy et Eminem) : KRS One, Busta Rhymes, Snoop Dog, Big Daddy Kane, Q-Tip, Princess Superstar et même Natacha Atlas, qui a tellement habitué son public à ses talents en matière de world music qu’on en oublierait presque qu’elle a débuté avec les sons urbains et métissés de Transglobal Underground.
Par la même occasion, en tant que fondateur du mouvement, Grandmaster Flash édifie un pont qui relie toutes les générations, toutes les chapelles et tous les genres. Il se permet ainsi de faire passer un message4 que de nombreux artistes aguerris5 et en manque d’inspiration, feraient bien de méditer : Invitez des jeunes sur vos disques si vous ne voulez pas avoir l’air de retraités !

Grand Master Flash

En une petite vingtaine de morceaux, Grand Master Flash réalise une démonstration presque parfaite de tout ce qu’il est possible de faire en matière de production hip-hop : placer la voix de Snoop Dog sur des amoncellements de cordes dignes des meilleurs morceaux de bedroom music (Swagger), faire danser Princess Superstar sur des scratches orientalisants avec Those Chix, utiliser l’auto-tune6 avec une parcimonie exemplaire sur Shine All Day, donner envie à Natacha Atlas de renouer avec les meilleurs moments de sa carrière, scratcher plutôt que sampler …

Puis survient la « séquence bling-bling », véritable figure imposée de tout album hip-hop, qui consiste à s’auto-congratuler sur sa réussite. Là encore, Grandmaster Flash réussit un coup de maître en utilisant KRS One comme porte-voix. Avec What If, le MC new-yorkais réalise un joli exercice d’uchronie, imaginant tout ce qui manquerait au monde si le hip-hop n’existait pas. Mais c’est sur We Speak Hip-Hop que la réunion des deux figures légendaires aboutit à un véritable morceau de bravoure de l’album. Sur un déluge de cuivres rutilants et tonitruants, s’entremêlent des flows de toutes les langues et toutes les cultures du mondes s’unissent dans la création de Grandmaster : un espéranto de scratchs, de beats et de lyrics qui a conquis la planète, un mouvement dont l’universalité a largement dépassé les frontières des pays et même des musiques et que l’on nomme rap, hip-hop ou R’n’B selon les lieux et les périodes.

The Bridge

A tous ceux qui jugent leur ascension sociale à l’épaisseur de la liasse qui dépasse de leur poche ou la finesse du string de leur petite amie, Grandmaster Flash rétorque, via KRS One, qu’il a changé le monde par la musique. Et si The Bridge, Concept of a culture, est quand même un peu en dessous de cet exploit qu’il a réalisé il y a trente ans, ça n’en demeure pas moins un album dont l’excellence assaille les oreilles à chaque seconde, un disque qui est fidèle au classicisme de la old-skool sans pour autant verser dans la nostalgie et qui surfe sur les tendances actuelles sans jamais abuser des formules à la mode. En un mot, The Bridge, Concept of a culture, est un classique en devenir.

The Bridge, Concept of a culture, de Grandmaster Flash, publié le 2 mars 2009 chez Strut.

Initialement paru sur Culturofil.net

1. En ces temps de crise, la maison Interlignage vous épargnera gracieusement l’usage du terme « cultissime ».
2. On a d’ailleurs rebaptisé depuis cet objet « platine », histoire d’ajouter un peu de glamour au Teppaz de grand-papa.
3. Il faut quand même avouer que l’expression anglo-saxonne a beaucoup plus de gueule que sa traduction française : « jeu avec un électrophone ».
4. En ces temps de crise, et contrairement à l’emploi de l’expression « cultissime », ce jeu de mot, certes facile, vous est offert gratuitement par la maison Interlignage.
5. Y compris ceux du rock et de la pop, on pensera, pour n’évoquer que les plus récents, aux très décevants pour ne pas dire poussifs albums de U2 ou Bruce Springsteen.
6. Cet effet filtrant la voix est tellement prisé actuellement qu’il en devient horripilant.

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2 Commentaires

  1. pyrox a ajouté ces quelques mots le janvier 30, 2010 | Permalien

    je connaissais grandmasterflash pour l’importance qu’il avait dans le hip hop, et pour le morceau the message. jamais écouté d’albums en entier, en fait.

    Et là, ca fait un choc. Je suis plutôt rap jazz en ce moment, mais là, cet album de rap ‘classique’ me laisse pantois. Excellente découverte, avec un an de retard :D !

  2. Labosonic a ajouté ces quelques mots le février 1, 2010 | Permalien

    Je pense que cet album de Grand Master Flash (contrairement aux autres) risque de bien vieillir (d’ailleurs, j’ai du me fouetter avec un Petit robert pour ne pas utiliser l’expression Instant Classic qui me semble vraiment appropriée). Bon d’un autre côté, c’est pas non plus sa faute à Flash si ses premiers disques ont pris quelques rides : tellement de gens s’en sont inspiré que la génération d’après a composé en réaction au modèle qu’il avait établi …

Un Rétrolien

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