Entretien avec Patrick Watson

J’ai eu le privilège de rencontrer Patrick Watson au meilleur moment de la journée. Les deux membres du groupe ayant traversé l’Atlantique pour quelques instants de promotion de leur disque, ils auraient pu être marqués par le décalage horaire. Il n’en fut rien, j’arrivai dans une salle encore équipée des instruments d’un mini-concert que le [...]

J’ai eu le privilège de rencontrer Patrick Watson au meilleur moment de la journée. Les deux membres du groupe ayant traversé l’Atlantique pour quelques instants de promotion de leur disque, ils auraient pu être marqués par le décalage horaire. Il n’en fut rien, j’arrivai dans une salle encore équipée des instruments d’un mini-concert que le groupe avait improvisé dans les locaux de sa maison de disque. Un clavier, quelques éléments de batterie, une autre batterie, de cuisine et complète celle-là (une demi-douzaine de casseroles en guise de percussions), avaient fini de réveiller deux Canadiens qui se sont avérés particulièrement volubiles.

Bonjour, pour fixer un peu les idées des gens qui liront cette interview, je vais commencer par dire face à qui je me trouve. À ma droite, il y a Patrick Watson qui est chanteur et qui joue des claviers. Et à ma gauche, se trouve Robbie Kuster, qui s’occupe des percussions d’un groupe qui s’appelle Patrick Watson et qui porte donc le nom de son voisin, on reviendra peut-être sur ça tout à l’heure. Je vais maintenant commencer par ma question rituelle. Comment vous définiriez la musique du groupe auquel vous appartenez ?

Patrick Watson : Notre démarche musicale change avec chaque album donc ce n’est vraiment pas évident à définir. Mais s’il fallait la résumer, je dirais que ça ressemble assez à ce qui se produit quand quelqu’un fait de la musique de films. Tu sais dans un film, il y a énormément d’ambiances et d’histoires qui nécessitent autant de styles de musiques différents. Et pour nous, c’est pareil, on a beaucoup d’histoires à raconter et on essaye vraiment d’utiliser tous les outils à notre disposition pour y arriver. C’est vraiment le meilleur moyen de définir ce qu’on fait. Maintenant, si tu veux un terme précis pour définir Wooden Arms, je dirais que c’est un « pop science-fiction record ».

Je suis assez surpris que dans cette réponse, tu n’aies pas prononcé le mot électronique. Parce que d’après ce que tu me dis, on pourrait presque parler d’album cinématique, au sens de musiques pour films qui n’existent pas encore1. Et ça recoupe d’ailleurs assez bien ce que j’ai perçu à l’écoute de l’album, à savoir, un vrai rapport, très particulier, avec la musique. Il y a sur Wooden Arms, une volonté de se confronter à la matière sonore qui est très présente. Ce sont deux démarches qui sont en général prisées dans le domaine de la musique électronique. Alors, vous en êtes où exactement avec l’électronique ?

P.W. : C’est sûr qu’avant, il y avait beaucoup d’aspects électroniques dans notre musique. Mais, pour cet album-là, le groupe a vraiment essayé d’être le plus possible conforme à ce qu’il pourrait faire sur une scène tout en conservant les intentions de la musique électronique. C’était un exercice un peu nouveau et intéressant pour nous d’essayer de tout réaliser comme ça, sans se reposer sur ce qui peut être fait d’habitude en studio avec une console de mixage élaborée : un son avec un delay de folie, des effets un peu compliqués de panning. Il fallait réfléchir au placement des micros dans la pièce. C’était quelque chose d’excitant, notamment sur un morceau comme Beijing, et pour nous aider, on s’est beaucoup inspiré des musiques d’illustration des vieux cartoons de l’âge d’or, des années 40 et 50, qui sont très riches en textures sonores.

Robbie Kuster : Moi, je n’ai jamais été pour faire de l’électronique sur scène. Mais, avec les albums précédents, c’est vrai que ce n’était pas possible autrement. J’ai donc dû me résoudre à acheter un SPD-S, une sorte de petit sampler. Mais dès le début, j’ai défini les règles du jeu : on efface tout ce qu’il y a dans la bibliothèque de sons fournie par défaut et on remplace par des choses qu’on crée nous-même, qu’on fabrique de manière acoustique, y compris pour ce qui sonne vraiment électronique. De la même manière, notre guitariste a fait un vrai travail pour obtenir des sons différents avec son instrument. Il s’est d’ailleurs beaucoup inspiré et documenté sur ce que font pas mal de guitaristes de la musique contemporaine : ajouter des petits objets, ici ou là, sur l’instrument pour que sa guitare vibre un peu différemment.

P.W. : Par contre, je tiens vraiment à insister et revenir sur ce que j’ai dit tout à l’heure. Quand je parlais de musiques de films, je signifiais « utiliser différents styles et différentes textures sonores pour arriver à raconter en musique les histoires que l’on souhaite ». On ne peut pas parler de musique cinématique à propos de Wooden Arms, contrairement à ce qu’on a pu faire auparavant2. La musique cinématique a besoin de plus d’espace sonore et d’arrangements que ce qu’on a fait sur cet album.

Patrick Watson le groupe au grand complet

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier de musicien ?

R.K. : Pour moi, il y a deux choses. D’abord, c’est faire ce que j’adore et vivre de ma passion. Avoir un métier qu’on aime et en vivre, c’est aussi simple que ça et c’est un privilège. Et puis, j’avoue que j’aime aussi tout ce que la musique permet en terme de connexions avec les gens. Je crois que la musique est le seul art qui permette de réaliser des conversations sans prononcer un seul mot. Il n’y a que la musique pour faire ça : à la fois exprimer des émotions et réussir à les faire changer dans le temps, sans même échanger une parole.

P.W. : Moi, c’est surtout un moment qui me plaît le plus. C’est le moment du début, cet instant où tu entends, pour la première fois, dans ta tête, un morceau alors qu’il n’existe pas encore. Après, bien sûr, il y a du travail pour lui donner une forme et, au fond, la vie. Mais, cet instant, où il n’y avait rien et juste après, tu sais qu’il y a une idée et qu’il y aura une chanson. C’est vraiment un moment très excitant.

Au delà de qui joue de quel instrument, est-ce que seriez capables de définir le rôle de chacun dans le groupe ?

P.W. : C’est vraiment une question difficile parce que tout le monde est vraiment important dans un groupe quel qu’il soit et nous ne sommes pas différents des autres. On s’en est rendu compte très récemment quand Simon, notre guitariste, était retenu par un autre projet musical en Suède, on a dû faire un concert avec quelqu’un d’autre qui le remplaçait. Et ce n’était juste pas très bon sans qu’on arrive à dire pourquoi, il n’y avait pas d’alchimie, pas d’automatisme avec le guitariste intérimaire.
C’est pour ça que ta question est très intéressante mais très difficile aussi : on n’a pas été contents de nous ce soir-là, pas parce que son remplaçant était mauvais, non, juste parce que ce n’était pas Simon. Simon, c’est le type qui est capable de rajouter de l’énergie en plus dans le groupe3. Quand il n’est pas là, il n’y a pas d’étincelle, donc pas d’explosion possible.
Mishka4, lui, ce serait plutôt le contraire de Simon. C’est le type carré, toujours en place qui nous empêche d’aller trop loin dans nos délires. Il ne parle pas beaucoup mais quand il dit quelque chose on l’écoute parce qu’il sait instinctivement ce qui est bon ou pas pour une chanson. Et puis, Robbie, lui, c’est peut-être celui qui a le plus d’idées, il écrit des chansons, ce n’est pas courant pour un batteur, et puis il sait aussi me recadrer. Moi, j’ai souvent tendance à être trop mélodique, à ne me reposer que sur les mélodies mais, lui, il est toujours là, soit pour mettre la partie rythmique à niveau soit pour dire stop.

Patrick Watson, le chanteur

R.K. : Ben, dis donc, pour une question difficile, t’as vachement bien répondu. Et toi dans tout ça ?

P.W. : Moi, je ne sais pas où je me situe dans tout ça, moi. Dis-le, toi.

R.K. : C’est pas un hasard si le groupe s’appelle Patrick Watson. Ce n’est certainement pas uniquement parce qu’il est le plus bavard en interview. C’est Pat qui a la vision de l’ensemble du groupe, c’est lui qui sait où on va et qui assure la cohésion. Lui, c’est le moteur, c’est lui qui nous fait avancer.

P.W. : Le moteur, t’exagères ?

Pas forcément. Tu sais un moteur c’est super important mais, pour ménager ta modestie, s’il n’y a ni roues pour faire rouler la voiture, ni essence à lui donner, il ne va nulle part tout seul. Moi, c’est une métaphore qui me va.

P.W. : Oui, pourquoi pas et si Robbie le dit ! Par contre, et ça il faut qu’on le dise, vraiment, c’est que si on est quatre dans le groupe à jouer de la musique, il y a aussi notre manager qui est super important pour nous. Il fait un boulot super et il nous soutient vraiment. C’est amusant parce que je l’ai rencontré dans une sorte de quiproquo. Je lui ai envoyé des démos par erreur quand je cherchais quelqu’un pour s’occuper de nous. Je m’étais trompé quelque part dans mes adresses E-Mail et il a reçu un courriel qui ne lui était pas destiné. Je me souviendrais toujours de sa réponse qui disait qu’il serait ravi de bosser pour nous mais que ce n’était pas son métier de s’occuper de musiciens parce que, lui, il travaillait dans le cinéma. Huit ans après, il est toujours là. Et sans lui, on ne serait pas là. En tant que musiciens, nous, on est très chaotiques, il y a plein d’aspects du business qui nous échappent complètement. Et, lui, c’est l’ordre. Il arrive à être le membre de la famille qui s’arrange toujours pour que tout marche. Et c’est pas facile tous les jours mais il est toujours là pour investir de l’argent pour que nos rêves se réalisent.

Est-ce qu’il y a un aspect de votre travail qui vous parait plus important que le reste, un domaine dans lequel vous vous appliquez plus que les autres ?

P.W. : Pour moi, il n’y a rien de plus important, tout est essentiel. La musique c’est une sorte d’ensemble où tout se tient. Quand j’écris des paroles, je pense déjà à la musique, comment l’écrire, comment l’enregistrer. Quand on entre en studio, on réfléchit déjà à ce qui se passera sur scène, comment on pourra faire le show. Tout marche ensemble et du début à la fin, vraiment, j’essaye de m’appliquer autant dans chaque domaine.

R.K. : Moi, j’ai toujours pensé et vécu la musique avant tout comme une affaire de communauté et de partage. Et donc, s’il y a un aspect de tout mon métier qui compte et que je soigne plus que tout, c’est la scène. Entrer en connexion avec le public, c’est le truc qui m’importe le plus et c’est ce qui me motive vraiment, que ce soit avec Patrick Watson ou les autres projets musicaux auxquels je participe. Quand on monte sur scène, il se passe toujours des trucs, que ce soit avec les autres musiciens ou le public. Ce qui se passe avec mes partenaires de jeu, c’est assez difficile à décrire, c’est vraiment de l’ordre du langage sans mot que j’évoquais tout à l’heure. Mais ce qui se passe avec le public, c’est inouï. Tu as des gens de tous les horizons, de tous les âges ; tu leur racontes des histoires et tu arrives à les emporter là-dedans. Tous et c’est pas forcément évident parce qu’on est pas toujours dans l’aspect le plus facile des choses. On fait de la musique sentimentale mais pas uniquement, on a aussi des constructions musicales, plus élaborées, proches de l’électronique qui ne sont pas forcément accessibles et des autres choses très rock presque expérimentales, mais c’est ça qui est magique, le fait de voir tant de gens adhérer à un tel ensemble qui contient autant de différences, parce qu’on a réussi à leur raconter une histoire.

J’ai beaucoup aimé le disque et j’aimerais revenir plus particulièrement sur un morceau qui s’appelle Beijing. En effet, c’est pour moi un morceau-clé de l’album. Avant ce titre, on est encore dans le schéma classique de la pop-song. Et Beijing, c’est le morceau qui fait basculer Wooden Arms dans autre chose. Et ce changement se fait grâce à une section rythmique complètement atypique. J’aimerais que vous m’en disiez plus à ce propos, notamment en terme d’inspirations. Et surtout toi Robbie, parce que c’est pas si courant d’avoir un batteur en interview.

Robbie Kuster

P.W. : On s’est vraiment inspiré des textures sonores développées sur les vieilles bandes-originales de cartoons5 et particulièrement sur Beijing. Ces musiques-là, moi j’adore parce que c’est extrêmement bien écrit et surtout terriblement efficace : la musique raconte vraiment l’histoire par elle-même.

R.K. : Absolument, il y a assez peu de choses à ajouter. Quand tu écoutes de tels morceaux, même sans avoir l’image sous les yeux, tu vois vraiment ce qui se passe en terme d’action à l’écran. Quand un chien entame une poursuite avec un chat, chacun de ses mouvements est décomposé, analysé et retranscrit de la meilleure manière qui soit au niveau sonore. C’est vraiment fascinant.

Il y a d’autres choses qui vous ont aidé en terme d’inspiration pour composer Wooden Arms ?

P.W. : J’avoue aussi être fasciné par les musiques de Bollywood, qui, d’ailleurs, sont encore des musiques liées à l’image. Mais surtout parce que, dans ce style, il n’y a aucune raison de se cantonner à raconter une seule histoire à la fois. De telles chansons sont à la fois capable d’être extrêmement sentimentales, elles racontent et célèbrent des histoires d’amour et cependant elles ont le groove de la musique de danse. Il y a une double efficacité qui me laisse totalement admiratif.

R.K. : Je parlerais aussi de l’Islande. C’est un pays à part qui dispose d’une certaine magie dans les paysages, c’est le côté science-fiction dans l’aspect science-fiction pop music, et on n’y a pas été insensibles en allant enregistrer l’album là-bas.

P.W. : D’ailleurs, on est assez content que ton avis rejoigne les premiers échos presse qu’on a eu sur l’album parce que c’est un disque qui n’a vraiment pas été facile à faire. On est entré en studio exténués par notre tournée qui s’achevait et à toutes les étapes de l’enregistrement, ça été plus pénible que d’habitude.

Dernière question, traditionnelle elle-aussi : le business musical est en train de changer et avec lui les moyens de gagner de l’argent pour les artistes. Vous en pensez quoi ?

P.W. : Personne ne sait vraiment ce que l’avenir nous réserve, mais ce qui est sûr c’est que la musique va rester toujours très importante dans la vie des gens, quoi qu’il advienne. Et, d’expérience, on s’en aperçoit à chaque concert, je dirais que si tu donnes quelque chose aux gens, ils te donneront aussi en retour, d’une manière ou d’une autre. Je suis assez optimiste parce que la musique a toujours été en pleine évolution et a toujours réussi à s’adapter à tous les grands changements. Depuis qu’on a commencé à écrire des mélodies sur des partitions, les formes même de musique ont évolué pour s’adapter aux formats et aux envies des gens. Quand le disque vinyle est devenu populaire, ça a créé d’autres types d’œuvres qui collaient à ce format de 45 minutes de musique avec une interruption de quelques secondes au milieu, le temps que l’auditeur retourne le disque et change de face. C’est très important d’ailleurs, cette idée de la pause en plein milieu, mais bon, c’est un autre sujet. Et, puis quand le disque compact est arrivé, les musiciens ont commencé à faire des longs délires musicaux qui conservaient leur cohérence pendant plus d’une heure. Et je suis persuadé que dans le futur, on trouvera de nouveaux moyens de donner au public et de gagner de l’argent en retour. Que ce soit avec le téléchargement – on commence d’ailleurs à le voir quand on regarde les ventes de nos albums – ou en illustrant des images qui passent à la télé.

Initialement paru sur Culturofil.net

1. Patrick a d’ailleurs collaboré en solo avec The Cinematic Orchestra sur leur album La Fleur.
2. Ce fut le cas pour Waterproof9, leur premier album, totalement inspiré par les travaux de la photographe Brigitte Henry.
3. L’expression employée ici pour traduire le « to put some spice on the shit » que Patrick a prononcé en anglais est faible, j’en suis conscient. Mais elle a le mérite de filer la métaphore que Patrick a utilisé.
4. Le bassiste
5. Les béotiens en la matière désireux de découvrir ce style se précipiteront vers les œuvres d’un Spike Jonze ou d’un Scott Bradley.

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