Inutile de dire que le cinéma péruvien est peu présent sur les écrans français. À part éventuellement No Se Lo Digas A Nadie de Francisco José Lombardi ou Madeinusa, le précédent film de Claudia Llosa, il faut être un assidu des festivals1 pour prétendre connaître le cinéma péruvien ! C’est donc en toute candeur que nous découvrons la jeune cinéaste péruvienne Claudia Llosa pour son deuxième film, Fausta, la Teta Asustada .
La Teta Asustada ( « le sein effrayé »), désigne une « maladie » magique frappant les enfants des femmes violées. Le traumatisme maternel serait transmis par le lait à ses enfants. Fausta, l’héroïne est touchée par ce syndrome. Elle est perpétuellement effrayée par les hommes et rongée de l’intérieure, au sens propre, par la pomme de terre qu’elle a cachée dans son vagin pour se prémunir d’un viol hypothétique. Mais quand sa mère meurt, elle va devoir affronter ses démons.

On ne saura rien sur le contexte politique dramatique qui a conduit à ces viols. Paradoxalement pour un film sur la mémoire, la réalisatrice ne donne aucun détail sur les terribles années de terrorisme acharné (et de répression non moins acharnée) qui ravagèrent le Pérou durant les décennies précédentes ! Le film se concentre donc sur Fausta et sa difficile ouverture au monde.
Accablée par cette patate2 qu’elle refuse d’extraire de son corps, comme du cadavre de sa mère qu’elle n’arrive pas à enterrer dans son village natal, le chemin est long et difficile. On rencontrera au passage l’oncle de Fausta mariant sa fille, un jardinier sympathique, une riche créole3 défraîchie et un dragueur maladroit. Au fil des relations (et des non-relations) qui se nouent avec ces personnages, Fausta, apprendra à s’ouvrir aux autres et à dépasser sa peur… Le parcours initiatique est assez convenu. Le personnage de beauté-fragile-traumatisée se révélant parfois même légèrement tête à claque.

Pourtant, malgré ce côté film-à-festival, Fausta reste étonnamment fascinant. On peut invoquer comme raisons la beauté des images ou le talent de l’actrice Magally Solier. Mais sa grâce vient peut-être du parti pris de ne pas juger les superstitions de ses personnages. Nous ne sommes certes pas dans le réalisme magique puisqu’il n’y a pas de magie à proprement parlé mais plutôt dans le ton d’un roman de Vargas LLosa avec sa confrontation mi-incrédule mi-émerveillée de deux mondes. Celui de l’élite liméenne blanche occidentalisée – dont est issu la réalisatrice- et celui des indiens où catholicisme et croyances païennes cohabitent joyeusement. Dans Madeinusa, un liméen s’égarait dans un village reculé des Andes. Dans Fausta, la confrontation a lieu au cœur de Lima entre une bourgeoise et son employée chola.
Les meilleurs moments du film sont ceux qui s’éloignent de Fausta et nous offre un portrait saisissant du Pérou. On assiste ainsi à des fiançailles et un mariage d’anthologie dynamités par de superbes chansons chichas4. L’aspect social et culturel est également très intéressant avec par exemple ce jeu entre l’espagnol dominant et le quechua encore parlé dans l’intimité et dans les chansons chantées par Fausta/Magally Solier5.
Au final, ce tableau captivant du Pérou vient sans peine contrebalancer le personnage un peu trop linéaire de Fausta et confère au film un intérêt de premier plan. Couronnée d’un Ours d’or, Claudia Llosa pouvait difficilement introduire avec plus d’éclat son pays sur la carte de la cinéphilie mondiale. Gageons qu’elle saura l’y maintenir aux côté de ses fringants voisins que sont le Mexique, l’Argentine et le Brésil.

Fausta, La Teta Asustada , un film de Claudia Llosa
Avec : Magaly Solier (Fausta), Efraín Solís (Noé), Marino Ballon (Tío Lúcido), Susi Sanchez (Aída)
Photographie : Natasha Braier
Musique : Selma Mutal
Durée : 93 min
Crédit photographique : Jour2Fête
Initialement paru sous une forme un peu différente sur Culturofil.net
1. Rencontres cinémas d’Amérique latine de Toulouse, Reflets du cinéma ibérique et latino-américain de Villeurbane, Festival international de cinéma latin à Paris et bien sûr le Festival du cinéma péruvien de Paris organisé par Perú Pacha.
2. La patate est un motif récurent du film. Emblème du Pérou pré-hispanique, on la retrouve dans la cérémonie du mariage. Coïncidence ou non, c’est également le mot d’argot péruvien pour désigner le sexe féminin.
3. Une criolla , c’est-à-dire une péruvienne d’ascendance européenne, par opposition aux cholos, les péruviens d’ascendance indienne ou métissés constituant 90 % de la population péruvienne.
4. Variante péruvienne des cumbias colombiennes. On entend notamment plusieurs chansons des cultes Destellos qu’on peut écouter sur la compilation The Roots of Chicha: Psychedelic Cumbias from Peru.
5. Qui chantait d’ailleurs déjà dans Madeinusa. Elle a même sorti un CD intitulé Warmi.









Un Rétrolien
[...] La cumbia péruvienne par exemple a toujours eu un certain succès dans le reste de l’Amérique latine. Elle a influencé la cumbia argentine (cumbia villera) via la diaspora péruvienne installée à Buenos Aires mais aussi la cumbia colombienne. On peut citer le groupe colombien Afrosound mais surtout Rodolfo y su Tipica qui reprit la cumbia péruvienne La Colegiala de Los Ilusionistas et lui fit faire le tour du monde dans la célèbre pub nescafé avec le train ! Le dernier épisode de l’aventure cumbia est certainement l’avènement bouillonnant de la neo-cumbia (ou cumbia nueva). Il s’agit de la cumbia revisitée par la culture DJ dans la mouvance « global-ghettotech ». Une sorte de relecture hype de ce genre snobé pendant des décennies. Le jeune mouvement n’a pas encore pris au Pérou, mais on voit parfois poindre des remix neo-cumbia de classiques péruviens par des Argentins, et notamment Sonido Martines. La cumbia péruvienne est enfin disponible en Europe grâce à la compilation remarquée The Roots of Chicha: psychedelic cumbias from Peru. Enfin, plusieurs titres des « pères de la cumbia péruvienne » Los Destellos sont inclus dans la bande originale du film Fausta, la Teta Asustada. [...]