Meeting… Carly Sings

Parmi les dizaines de catégories d’albums existantes, il en est une qui restera sans doute éternellement méprisée et qui principalement pour cette raison aura toujours notre préférence : l’album de l’été. Je ne parle pas, évidemment, de la compilation de tubes vulgaires1 promue chaque année par les télévisions (dont on ne dira jamais assez le [...]

Parmi les dizaines de catégories d’albums existantes, il en est une qui restera sans doute éternellement méprisée et qui principalement pour cette raison aura toujours notre préférence : l’album de l’été. Je ne parle pas, évidemment, de la compilation de tubes vulgaires1 promue chaque année par les télévisions (dont on ne dira jamais assez le mal qu’elles ont fait à la musique). Je parle de ces albums qui sortent avant l’été et qui, par leur légèreté, leur décontraction et leur spontanéité s’invitent presque malgré nous dans nos lecteurs, pour nous accompagner deux mois souvent – un peu plus, parfois. L’an passé, le premier opus de Vincent Vincent & The Villains avait parfaitement rempli ce rôle, finissant même par s’imposer sur la durée et devenir, paradoxalement2, l’un de nos disques de chevet de l’année 2008.

En 2009, c’est dit, cette tache délicate incombera au debut-album de Carly Sings, probablement la plus française de toutes les sonwgriteuses irlandaises. C’est que nous vivons dans un drôle de monde, quand même : deux des trois meilleurs albums folk de cette année sont français, le grand disque de blues-rock hanté qu’on attendait de Dan Auerbach est signé par un autre français3, Jarvis Cocker, soit l’archétype du crooner so britsh, vient de sortir un album marqué par l’indie-rock américain… on ne sait plus à qui se fier, ma p’tite dame. Et donc maintenant, c’est une irlandaise qui nous offre le meilleur album de french-pop de l’année ? N’importe quoi. Interrogée sur la question, l’intéressée nous expliquera donc qu’en fait, elle a grandi un peu coupée du monde en général, et de la culture irlandaise en particulier. « On ne captait même pas les chaînes de télé irlandaises.»4

theglovethief

Il n’empêche que, même expliqué de la sorte, il est étonnant de constater à quel point The Glove Thief sonne… français. Pour être exact, il évoque en permanence ces albums français qui dans les sixties tentaient d’accrocher l’esprit Swingin’ London, ceux de Françoise Hardy ou de Jacques Dutronc bien sûr, le magistral Initials B.B. de Gaisbourg, évidemment. Il faut dire que la famille Blackman avait l’habitude de passer toutes ses vacances en France et qu’à quinze ans, la petite Carly est partie toute seule comme une grande en pensionnat à Lyon5. Tout s’explique. « Je n’avais pas vraiment l’impression d’absorber tous ces trucs des années 60, mais bien entendu j’ai vu à la télé L’Homme de Rio, ces films avec Jean-Paul Belmondo, dont j’adorais le style, les couleurs… tout ! ». Faut-il le préciser ? C’est exactement cet univers qui se retrouve sur le premier album de Carly. Coloré, spontané, lumineux.

Il y a toujours quelque chose d’étrange à entendre un étranger parler de notre propre culture, et c’est d’autant plus vrai dans ce cas précis que Carly, de tout évidence, connaît bien mieux les films et disques français des sixties que la plupart des frenchies de sa génération. Disques qu’il est de bon ton, par chez nous, d’opposer à la luxuriante britpop de l’époque, quand Carly n’y voit au contraire que des convergences. Sans doute le secret de The Glove Thief se situe-t-il quelque part par ici, dans l’interstice séparant la manière dont nous-mêmes, français, recevons la pop française… à savoir qu’en général, nous considérons (à tort) qu’elle n’existe pas, qu’il n’y a pas de zone inermédiaire entre notre rock et cette insupportable variétoche-qui-rime-avec-moche (tout au plus accordons-nous à Gainsbourg d’être un artiste « pop » au sens anglo-saxon du terme, ainsi qu’à Polnareff et encore, seulement les jours impairs). Au mieux, nous regardons toute cette période avec un soupçon de dédain, comme un ersatz de ce que les anglais faisaient cent fois mieux à la même époque. Ce n’est pas le moindre des mérites de The Glove Thief, album principalement anglophone, de faire se rendre compte les sceptiques que oui, en fait, il y avait bel et bien une french touch dans les années 60.

carlysings

Rien d’étonnant du coup à ce que, par ricochet, The Glove Thief évoque dans ses meilleurs moments une autre anglo-saxonne francophile : April March, bien sûr, dont la discographie entière résonne depuis le milieu des années 90 comme une ode aux sixties parisiennes. On doit à notre californienne favorite de nous avoir démontré à quel point le français n’était jamais aussi sexy que lorsqu’il était écorché (caressé, plutôt) par un accent anglais. C’est peu dire que Carly Sings pourrait être sa fille, et cette filiation semble d’autant plus évidente lorsque, le temps de deux titres (Marie Galante et L’Amour), la jeune femme déserte son anglais habile pour un français des plus raffinés. A l’instar d’April, elle semble tout droit sortie d’une faille spatio-temporelle, petite, timide, sans âge, lunaire comme un personnage de comic-strip (bah tiens…) voire évadée d’un de ces albums de pop-up qu’on trouve sûrement, quelque part, dans ce book shop où elle nous a donné rendez-vous. On pourrait difficilement imaginer situation plus raccord avec l’album, personnage plus en phase avec son univers. S’il fallait faire un clip de God & the Girl, meilleure chanson de The Glove Thief, il ne serait pas besoin de dépenser trop d’argent en décor ni trop d’énergie en mise en scène : un simple plan fixe de Carly devrait faire l’affaire. Sa seule présence, délicate et évanescente, suffit à illustrer son univers musical charmant et intemporel, au risque pour le chroniqueur de la quitter, tout de même, un peu troublé… existe-t-elle vraiment, cette fille ? Ailleurs que dans les chansons de son idole Rivers Cuomo, s’entend ? La réponse viendra de manière aussi subite qu’inattendue : à la fin de ce bref entretient et alors qu’on cherche désespérément le moyen d’éteindre un enregistreur emprunté pour l’occasion, c’est Carly elle-même qui, sous ses airs de personnage de cartoon, trouvera la solution à une problématique pour le moins contemporaine. Ouf !

The Glove Thief, de Carly Sings, édité chez Anticraft
Crédit photo : Tom Burke

1. J’ai failli dire « dansants » mais l’esprit de James Brown s’est emparé de mes mains et m’en a empêché ! []

2. Notre critique était bonne, mais pas spécialement dithyrambique. []

3. Butch Mc Koy. []

4. N.B. : nous parlons bien de L’Irlande, et pas de la R.D.A. []

5. La plus belle ville française, comme chacun sait. []

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