Lenore Beadsman, fille du P.-D.G. de Stonecipheco Baby Food, Stonecipher Beadsman III, a 24 ans. Elle habite à East Corinth, une petite ville de la banlieue de Cleveland, Ohio, dont la particularité est qu’elle a été conçue – par le grand-père de Lenore, Stonecipher Beadsman II – pour présenter quand on la survole la silhouette de la plantureuse Jayne Mansfield. Détail qu’ignorent les habitants de East Corinth, à l’exception de Lenore et des membres de sa famile, bien entendu.
Vous êtes déjà perdus ? Attendez la suite. Lenore est standardiste dans une petite maison d’édition, Frequent & Vigorous. Pour quatre dollars de l’heure, elle répond au téléphone, ce qui est une tâche aisée en temps normal – Frequent & Vigorous n’étant que peu sollicitée – mais bien plus compliquée depuis qu’un étrange problème de connexion entre les lignes réachemine automatiquement vers son standard les appels destinés à Cleveland Remorquage ou Bambi et son cachot de la discipline, pour ne citer qu’eux.

Mais cela n’est évidemment qu’une goutte d’eau dans l’océan de problèmes qui submerge cette pauvre Lenore : son petit ami et patron, Rick Vigorous, se montre de plus en plus jaloux et possessif ; son arrière grand-mère, Lenore Beadsman première du nom – à ce stade vous aurez compris que la transmission du prénom est aussi bien une tradition américaine qu’une volonté de Foster Wallace de perturber son lecteur au plus haut point – a subitement disparu de sa maison de retraite en compagnie de vingt autres résidents et de quatre membres du personnel. Et son perroquet, Vlad l’Empaleur, qui jusque-là ne savait rien articuler d’autre que « beau gosse » lorsqu’il avait son content de graines, se met brusquement à déblatérer un gallimatia d’obscénités associé à quelques citations bibliques. Lenore voit d’ailleurs assez rapidement le rapport de cause à effet entre la disparition de son arrière grand-mère, spécialiste – pour ne pas dire obsédée – du langage, le nouveau produit révolutionnaire mis au point par Stonephiceco Baby Food, permettant aux enfants de parler « des mois, voire des années avant l’âge normal » et la soudaine logorrhée chronique de son volatile. Lequel volatile a été rebaptisé par une chaîne de télévision chrétienne qui l’a choisi comme co-animateur vedette de son émission phare, le Partners With God Club. Ce qui n’enchante pas particulièrement Lenore, mais allège temporairement sa – trop – longue liste de préoccupations.
Premier roman du regretté Foster Wallace1, et traduit aujourd’hui en français pour la première fois2, La Fonction du balai est aussi, paraît-il, son roman le plus accessible. Ce qui nous en dit long sur le reste de ses écrits.
L’univers de l’auteur, tel qu’il nous apparaît ici, est celui d’un John Irving sous acide, d’un David Lynch sous anabolisants. D’un Ionesco américain. Un univers où l’absurde, l’humour, la poésie et la cruauté sont les maîtres-mots.
Dès les premières lignes, on est happé dans ce tourbillon burlesque, qui s’amuse à esquinter les standards de la société consumériste occidentale : le gouverneur de l’Ohio fait rayer une partie de son état des cartes, afin de la transformer en un gigantesque désert de sable noir ; le bar le plus populaire de Cleveland est une réplique de la série télévisée Gilligan’s Island3 où on peut s’asseoir sur des copies en résine des personnages du feuilleton, en regardant le serveur se planter le pouce dans l’œil. Et le riche Norman Bombardini, propriétaire de la tour Bombardini – qui abrite les locaux de Frequent & Vigorous – a récemment décidé, après que sa femme l’a quitté parce qu’il refusait de perdre du poids, d’étendre sa masse corporelle jusqu’à remplir à lui seul tout l’univers.
Si on rit de la cruauté de Foster Wallace, et de l’égocentrisme de ses personnages – s’ils étaient sympathiques, on ne saurait supporter que l’auteur les maltraite ainsi – il serait dommage de s’arrêter à l’aspect comique de ce roman, et de passer à côté de sa profondeur. Ce que ce livre raconte réellement, si on en ôte les extravagances et les anecdotes, c’est l’histoire de Lenore Beadsman, une jeune femme finalement assez ordinaire, écrasée par un père tyrannique, diminuée par une arrière grand-mère obsessionnelle, étouffée par un petit ami extraordinairement possessif et complexé. Et tous manipulent Lenore, cherchent à se l’approprier, à l’intégrer, qu’elle le veuille ou non, à leur propre système. La plus grande perversité de cette histoire étant que Lenore en a plus ou moins conscience, mais ne peut prouver qu’elle est manipulée – car aucun d’entre eux n’admettra qu’il se sert d’elle, naturellement – et lorsque quelqu’un tente de l’y aider, elle est bien obligée de se demander si cette personne-là n’est pas à son tour en train de l’utiliser.
À sa façon, avec son écriture décapante, Foster Wallace nous invite à nous interroger sur ces systèmes qui nous entourent, nous usent et finissent par nous dévorer, qu’il s’agisse de notre cellule familiale ou de notre travail et dans lequel il serait bon parfois de faire le ménage4, avant que tout ne finisse par s’écrouler. Une idée symbolisée avec brio par le désordre téléphonique qui règne tout au long du récit – et par la fin du roman même qu’on ne vous racontera pas. La Fonction du balai s’avère être un chaos étonamment bien structuré qu’on aura plaisir à lire, à condition d’être prêt à ne pas chercher à le comprendre.
La Fonction du balai de David Foster Wallace, traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé, 577 pages, paru le 27 août 2009 Au diable vauvert
Initialement paru sur Culturofil.net
1. David Foster Wallace s’est suicidé en septembre 2008, à l’âge de 46 ans.
2. L’intégralité de l’œuvre de David Foster Wallace est à paraître aux éditions Au diable vauvert.
3. L’Île aux naufragés en français.
4. Le titre original de l’œuvre Broom of the system (la faille dans le système) peut également se traduire ainsi : le balai du système, broom signifiant littéralement balai.









Un Rétrolien
[...] La fonction du balai de David Foster Wallace : Avec ce premier roman (traduit en français près de vingt ans après sa parution originale), Foster Wallace nous entraîne dans un univers cruel et burlesque, où l’absurde ne connaît pas de limites. Un ouvrage impertinent et décalé, dans la veine de David Lynch ou Thomas Pynchon, qui dénonce par ses excès ceux de la société consumériste américaine. [...]