Meeting… Marissa Nadler

La timidité. Vous êtes timides, vous ? Sûrement, oui. À en croire les gens lorsqu’on pose la question 90 % des habitants de cette planète seraient à la limite de l’inhibition. Heureusement qu’on ne les croit pas. Les gens.
En vérité la timidité c’est un peu comme la migraine, la passion ou la dépression nerveuse. Tout [...]

La timidité. Vous êtes timides, vous ? Sûrement, oui. À en croire les gens lorsqu’on pose la question 90 % des habitants de cette planète seraient à la limite de l’inhibition. Heureusement qu’on ne les croit pas. Les gens.

En vérité la timidité c’est un peu comme la migraine, la passion ou la dépression nerveuse. Tout le monde en parle, tout le monde croit savoir ce que c’est… mais ces mots sont totalement vidés de leur substance, galvaudés à un point tel qu’ils sont respectivement devenus synonymes de « laconique », de « mal de crâne », d’ « amour » et de « coup de déprime ». Les trois quarts de l’humanité les emploient quasi quotidiennement mais une infime part seulement sait à quel point ces mots badins sont forts, violents. Douloureux même, souvent. « Timidité » par exemple renvoie à un profond sentiment d’insécurité. Cela ne consiste pas uniquement à ne pas beaucoup parler quand on ne connaît pas les gens. Mais à avoir une barre à l’estomac et une boule dans la gorge à l’idée de fréquenter ses semblables, à avoir envie de fuir dès qu’on se retrouve au milieu d’eux. C’est un sentiment viscéral et extrêmement difficile à maîtriser, même avec les années. Lorsque vous êtes aussi timides que par exemple… tenez : moi… eh bien il y a indéniablement un certain paradoxe à aller faire des interviews1. Surtout si vous vous piquez d’aller interviewer des gens encore plus timides que vous. Une mauvaise langue pourrait penser que vous cherchez vraiment à rédiger le papier le plus laconique qui soit.

Car il y a bien pire que le timide maladif. Il y a l’artiste timide maladif. Qui peut sembler par moment être un oxymore sur pattes alors que bien au contraire il est un véritable héros qui s’ignore. Un kamikaze s’auto-défiant en permanence, amené à se transcender chaque jour que Dieu fait dans un mélange de bravade et de folie à la limite du masochisme. Lorsque Marissa Nadler vous raconte son parcours atypique, vous explique qu’elle se destinait au départ à la peinture avant de changer de voie de manière inattendue y compris d’elle-même… et que vous lui demandez un peu benoîtement si le fait de pouvoir regarder le public dans les yeux a eu un rôle dans ce revirement – comme une envie de pouvoir contempler l’émotion de manière immédiate sur le visage du récepteur… vous ne vous attendez évidemment pas à ce qu’elle vous confie qu’après des centaines de concerts cela demeure une épreuve, que c’est de loin la partie la plus douloureuse de son travail – pour elle qui écrit et compose en revanche comme elle respire.

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C’est qu’à ce stade de l’entretien Marissa s’est déjà considérablement libérée, vous a confié être amoureuse depuis peu et même écrire – les fans n’en reviendront pas – des chansons d’amour heureuses. Elle vous a déjà parlé de mille choses et il vous faut réfléchir un moment avant de vous rappeler qu’en effet, durant les premières minutes de l’interview vous aviez quelques craintes désormais totalement estompées ; comme tout un chacun vous n’imaginiez pas la « sonwgriteuse » spécialement volubile. Si Marissa Nadler peut parfois projeter une image un peu austère, gageons que cette timidité maladive n’y est pas pour rien. Affirmons même qu’elle peut parfois se faire le véhicule de certains malentendus : sans être tout à fait la personne la plus joviale de l’univers2 l’auteure du récent Little Hells est assurément une jeune femme charmante et des plus souriantes, loin de ce que l’on imagine de prime abord à l’écoute de sa folk ténébreuse et habitée ou à la lecture de certains papiers tirant parfois inconciemment vers la caricature. Elle ira d’ailleurs jusqu’à nous citer une chronique précise – et française ! – qui l’aurait mortifiée, ce qui nous laisse tout simplement pantois. Un mauvais papier ? Sur Marissa Nadler ? En France ???

On tombe des nues tant la « songriteuse » semble depuis des années la chouchoute d’un public indie hexagonal pourtant pas toujours tendre avec les folkeuses mélancoliques. A plus forte raison depuis que le genre est devenu hype (ce qui au passage la laisse de marbre, elle qui n’écoute quasiment aucun artiste contemporain) et que le running gag à la mode ressemble à quelque chose comme « Non ? Encore de la folk ? Nooooon ? Mais il n’y a plus que ça qui sort, non ? »3. Marissa, depuis ses tous débuts, semble à l’inverse immunisée contre les vannes sur les folkeuses fans d’Emmylou Harris chantant leurs tourments post-ados sur des accords mineurs noyés dans une demi-douzaine de violons rassis4 – variante country-folk des blagues sur les blondes5. Sans doute parce qu’il se dégage de sa musique une profondeur, une sincérité et une beauté coupant court à toute réflexion ne relevant pas de l’admiration béate. Osons les gros mots : Marissa Nadler, si elle demeure injustement méconnue d’un grand-public ne croisant que très rarement ses albums, est sans le moindre doute possible la plus grande « folk-singueuse »6 de sa génération. Et ses albums Saga of the Mayflower May et Song 3 : Bird on the Water comptent parmi les classiques de cette décennie, poétiques, vaporeux, d’une pureté cristalline.

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« Pureté » ? Voilà, c’est dit. Le mot « pure » reviendra trois fois durant une conversation entièrement parcourue de son champ lexical. En 2009 plus que jamais Marissa semble lancée dans la quête éperdue d’une pureté très hypothétique dans une époque où le Sacré n’a jamais semblé si dissocié de l’art. Cela explique sans doute le travail sonique extrêmement élaboré proposé par son dernier disque en date. Cela éclaire en tout cas d’un autre jour le parti-pris de ce Little Hells qui au printemps dernier en désarçonna plus d’un, s’éloignant de la folk pure et dure pour s’aventurer dans des terres moins saturées cette saison (Heartpaper Love par exemple, sans doute la meilleure chanson de l’album, évoque un improbable mais fantasmatique duo entre Mazzy Star et Radiohead). Elle qui trouve que tout a été fait en la matière et qu’il vaut mieux pour elle se contenter de publier de belles chansons qui lui ressemblent vient pourtant de signer un album en tout point singulier, imparfait sans doute mais dont ni les effets ni les ambitions ne masquent la personnalité.

C’est un peu cela, Marissa Nadler. Qu’il s’agisse de l’artiste ou de la douce jeune femme installée devant nous. Un mélange de tradition et de singularité, un goût immodéré pour les classiques (Leonard Cohen bien sûr, Joni Mitchell surtout) mais une absence de complexes à les revisiter (il faut écouter la très belle reprise de Famous Blue Raincoat7 pour s’en convaincre). Il est possible que ce soit ce juste équilibre qui permette de s’élever à leur niveau (on ne le lui dira évidemment pas – elle nous en voudrait sûrement… mais on préfère largement son plus mauvais album au meilleur de Joni Mitchell), associé à un monde intérieur dont on redessinerait les contours à chaque nouvel opus, que l’on habiterait pleinement et qui nous suffirait presque. C’est ce qui me frappe le plus, quand j’y repense : Marissa est plus jeune que moi de quelques semaines ; elle semble pourtant avoir vécu mille vies, dégage une sérénité et une douceur inhabituelles chez quelqu’un de vingt-huit ans. Ne dit-on pas que les plus grands folk-singers sont souvent de jeunes vieilles personnes ? Cela ne m’avait jamais paru aussi évident jusqu’à ce jour.

Dernier album : Little Hells, édité chez Kemado.
Crédit photos : Marissa Nadler.

1. Qui parfois finissent donc en portraits histoire de masquer l’inanité de votre conversation… ou tout simplement parce que c’est seulement une fois seuls que vos facultés vous reviennent, que vous parvenez à mettre les choses en perspective…
2. Que les jaloux se rassurent : nous ne nous sommes quand même pas fait la bise, hein !
3. Pas vrai, Civil Servant ?
4. Voir ma chronique du dernier album d’Alela Diane.
5. Ce qui me fait penser tout à coup que la plupart des ces néo-folkeuses sont brunes… faudra que je le dise aux copains !
6. En fait les Anglo-Saxons disent « female folk-singer », mais vous avouerez qu’en français cela sonne beaucoup moins bien.
7. Sur Song 3.

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