Voilà le truc.
Vous posez le disque sur la platine1. Pis vous écoutez. Sans aucun a priori. Aucun. Clair ! Vous voyez, vous n’avez évidemment rien lu avant sur le disque en question, rien sur le groupe ou l’artiste ; c’est pas dur, vous faites comme si ça venait juste de sortir de la banlieue de (San Francisco, Seattle, Birmingham, Paris, Rouen, Toulouse… choisissez) et vous vous persuadez que personne n’en avait entendu une seule note. C’est bien, comme ça vous faites litière de l’histoire qui peut vous relier avec le band en question, vous effacez tout. Remise à zéro des compteurs Delete all files ! Hal, that’s the end now !
Voilà le truc.
C’est le truc… Que personne n’a jamais appliqué. Parce que c’est impossible. Z’arrivez, vous, à vider votre mémoire vive sélectivement ? Si je dis ça, c’est parce que je vous rappelle qu’on est quand même censé écrire un article derrière ; il est donc hautement souhaitable que le delete n’ait pas explosé les armoires neuronales où se rangent vocabulaire et orthographe. Déjà que l’un comme l’autre ne sont pas toujours au rendez-vous quand il le faudrait.
C’est le truc… Que personne n’a jamais appliqué. Parce que c’est chiant. On ne va quand même pas prétendre à l’objectivité. L’objectivité c’est un truc pour ne pas faire de choix, l’antithèse des passions2. Alors, on dira que c’est pour les très jeunes gens qui croient encore au Père Noël. Et pour cette frange de journalistes qui y prétendent (à l’objectivité comme au journalisme) et qui, sur le dos de ce pelé, de ce galeux, qu’est Internet, n’auront jamais de mots assez forts pour chercher à se refaire un embryon de réputation, alors qu’elle est singulièrement mise à mal par leur frilosité à incarner un minimum de cette liberté dont le Web use (et, admettons, parfois abuse).

Alors c’est pas moi qui allait m’y mettre, particulièrement aujourd’hui. Encore quand je chronique un Garneau, même une Alela Diane, je ne traîne pas derrière moi le fardeau léger des souvenirs ; aucune ombre, aucun fantôme ne marche à mes cotés. Sont trop jeunes Chris ou Alela. Ou moi trop vieux. Mais Mellencamp, désolé. Comptez pas sur moi pour jeter les valises et les cartons avant de me mettre à l’ordinateur. Il y a des papiers dedans, jaunis, des photos, vieillies, un Cougar qui a rentré ses griffes depuis, des bibelots, des reliques… J’y tiens. Alors l’objectivité vous repasserez.
John Mellencamp, il a sa place depuis longtemps dans le panthéon de l’Americana. Bien avant que ça redevienne à la mode au détour du revival folk. Mellencamp, c’est un bon. Point barre. Ses pères sont Jimmie Rodgers, Guthrie, Seeger, Dylan, Neil Young et les Seeds et le MC5. Et ses pairs, Springsteen, Tom Petty, Willie Nelson ou Southside Johnny3.
Ceci posé, on peut toujours parler de cet album live.

L’année dernière John Mellencamp, revenant d’un peu tout, survivant, a sorti un album intitulé Live, Death, Love and Freedom, dans lequel, s’il n’a pas rangé ses colères dans sa guitare, il a adouci sa musique. L’ex Cougar4 a rentré les griffes. Mais tout ça n’est qu’apparence. Un disque où il parle beaucoup de lui, du temps qui est passé et de la mort qui rôde (If I Die Sudden, ce qui n’est pas coquetterie de la part d’un homme qui faillit succomber à une attaque cardiaque au début des années 1990). Et où il n’est pas besoin d’être grand clerc pour saisir qu’à travers lui c’est de l’Amérique qui vieillit qu’il s’émeut. Celle de la promesse des pères fondateurs, en train de se noyer dans le dollar facile des héritiers et le minimum wage des nouveaux hobos. Où les places deviennent rares pour les différents, pour ceux qui ne pensent pas droit, surtout les paper bag skins (Jena)5, pour les faibles, pour les jeunes sans gonzesses et les vieux sans amis (Young Without Lovers).

Le revoilà en live. C’est le même album, mais capté sur scène. Autant dire l’endroit où Mellencamp, comme tous les vrais rockeurs, est le meilleur. C’est un album électrique là où le studio privilégiait une acoustique plus soft. Pas l’apocalypse non plus, les chansons ne s’y prêtent pas vraiment. Comment dire ? Hum ?
Ça se décrit un riff qui vous colle les poils ? Une voix bien placée, ni trop devant ni couverte pas la rythmique, qui charrie l’Amérique des sans grades comme le torrent le fait avec les caillasses ? Ça s’écrit une ligne de basse ou un solo ? Franchement ? Je veux dire, sans tomber dans les adjectifs qui n’ont plus de sens (un solo saignant et un riff à tirer des larmes de sang, une rythmique carrée capable de propulser un jet hors de l’atmosphère… enfin vous voyez le genre de clichés…). D’ailleurs, ça se décrit avec des mots le rock’n’roll ?
Si je vous dis que les trente-trois minutes de ce disque appartiennent à ces rares moments qui rendent heureux, ça vous ira ?
Putain, et si je changeais de métier moi ! Écrire sur le rock’n’roll ! N’importe quoi !
Hein ? Oui, oui c’est vrai, c’est pas non plus mon métier. So ?! Faites ce que vous voulez. I don’t give a damn, darling !
John Mellecamp – Life Death And Freedom Live – Sorti le 23 juin 2009 chez Hear Music.
Initialement paru sur Culturofil.net
1. En fait maintenant ce n’est plus qu’une image ; c’est vrai ça, aujourd’hui on se colle un de ces ovales enrobés de mousse noire dans l’oreille, et vu qu’il est en direct avec le lecteur mp3, l’Ipod, le c’que vous voulez…
2. Sans doute utile dans quelques domaines, mais bon sang, en musique !! En rock’n’roll !! Être objectif !! Autant être mort…
3. Quoique l’outlaw country soit tout de même un brin plus vieux et pourrait plutôt être rangé parmi les pères.
4. John s’est longtemps fait appeler John Cougar Mellecamp.
5. Le test du paper bag – le sac de provision en sortie des magasins qui est de couleur brune – consistait, employons le passé soyons désinvolte, à refuser l’entrée ou du travail à toute personne dont la couleur était plus foncée que celle du paper bag.








