Le Shôgun de l’ombre de Jérôme Noirez – Oh, ruine de Bouddha !

Kyôto en 1490. Vous situez ? C’était à l’époque la capitale impériale du Japon. Elle sert de cadre à ce roman historico-policier bien écrit et bien documenté1, qui flirte subtilement avec le fantastique, lequel est habilement tenu à distance par le scepticisme affiché du policier qui mène l’enquête. Si vous voulez faire une balade dépaysante [...]

Kyôto en 1490. Vous situez ? C’était à l’époque la capitale impériale du Japon. Elle sert de cadre à ce roman historico-policier bien écrit et bien documenté1, qui flirte subtilement avec le fantastique, lequel est habilement tenu à distance par le scepticisme affiché du policier qui mène l’enquête. Si vous voulez faire une balade dépaysante et intelligemment instructive tout en lisant un plaisant roman d’aventures, ouvrez Le Shôgun de l’ombre. Vous ne le regretterez pas.

C’est un roman-enquête, celle menée par Ryôsaku, un policier humaniste, personnage sympathique et attachant, parfois amené à rendre la justice à sa façon, et fervent adepte du « marteau à sagesse » : il frappe régulièrement son propre front ou celui de ses trois jeunes assistants avec un maillet en bois, afin de faire rentrer la sagesse dans la tête des uns et des autres… Ses assistants justement : Kaoru, Keiji et Sôzo, trois jeunes gens de 16 printemps, trois personnages aussi attachants que leur maître et bien campés. Ce sont eux les vrais héros du livre, bien plus que l’enquêteur en titre.

Shôgun De l'Ombre

Tout commence par une séance de calligraphie du seigneur Ôuchi Daigaku et une apparition : « […] car ce qu’il voit n’est ni une ombre ni un assassin vêtu de noir, mais un spectre charbonneux […] ». Brrrrr ! Le spectre, blessé, saigne de l’encre comme si le texte calligraphié par Daigaku provoquait son apparition :

« Les longs soirs d’automne
Je règne en ma demeure tel
Un shôgun de l’ombre.
»

Le ton est donné : mystère, poésie, Histoire, culture et traditions. L’auteur est visiblement un bon connaisseur de la civilisation japonaise que le récit nous fait découvrir l’air de rien, sans jamais ennuyer ni lasser. De la vulgarisation vivante et efficace parce que séduisante.2

Ryôsaku est chargé d’enquêter sur les inquiétantes apparitions de ce shôgun de l’ombre, accompagnées de phénomènes mystérieux. Il va déléguer une partie des tâches à ses jeunes assistants, ce qui permet au narrateur de croiser quatre intrigues secondaires sur l’intrigue principale. C’est habile ! Car les quatre personnages sont denses, dotés d’une histoire personnelle, les trois plus jeunes accomplissant un parcours initiatique qui interfère avec le problème central, la chasse au shôgun. L’entrelacement des histoires individuelles et de l’enquête proprement dite enrichit le récit en lui donnant une dimension qui déborde du cadre strictement policier.

Sôzo est l’artiste du groupe. C’est le fils d’un samouraï autoritaire avec qui il a des relations plus que difficiles, entre autres raisons parce que l’adolescent joue du biwa,3 ce que son père juge indigne d’un homme. En cherchant le shôgun, Sôzo va découvrir l’amour.

Keiji est le plus guerrier : il passe des heures à s’entraîner au maniement des armes, dans le but de venger son père, qu’il a vu faire seppuku4 sous ses yeux lorsqu’il n’avait que 6 ans. La chasse au shôgun lui apportera la sagesse de renoncer à verser le sang : « Il n’y a qu’une manière de gagner un combat. C’est simple. Il suffit juste de l’éviter. »

Quant à Kaoru, c’est le plus drôle, le plus pragmatique et le plus fantasque. Rebelle, un peu cossard, vaguement roublard et très sympathique. Porté sur le saké, gourmand et glouton, bref, plein de défauts et d’humanité joviale, jurant à tout va, « Ruine de Bouddha ! », il reste au côté de son maître qu’il va continuer à assister et servir, en attendant, peut-être, un jour, de lui succéder ?

Ryôsaku, enfin, leur maître à tous trois, l’enquêteur plein d’expérience et de sagesse. C’est une sorte de figure du père. La relation, profonde, qui l’unit à ses disciples donne sa cohésion au petit groupe. Bienveillance, autorité naturelle, transmission du savoir, humour et, pudiquement, tendresse. Maître et professeur, Ryôsaku sait que l’éducation et la formation qu’il dispense à ses jeunes élèves auront atteint leur but quand ils prendront leur envol, capables de suivre leur propre voie.

Comme le récit suit plusieurs pistes5, on découvre à travers celles-ci de nombreux domaines et aspects du Japon de l’époque : description de la vie quotidienne, travail dans une brasserie de saké, représentation de , kemari (jeu de ballon), système politique, relations sociales, religion, calligraphie, etc. Le tout est habilement intégré à l’action, jamais pontifiant mais au contraire très plaisant à lire car le narrateur sait communiquer l’intérêt qu’il porte à son sujet.

Un livre à lire, ruine de Bouddha !

Le Shôgun de l’ombre de Jérôme Noirez, 278 pages, à partir de 12 ans, paru le 10 septembre 2009 chez Gulf Stream éditeur

Initialement paru sur Culturofil.net

1. On apprend plein de choses sur la culture et la civilisation japonaises dans le récit proprement dit et grâce aux annexes en fin de livre : chronologie, mémos sur le , l’écriture japonaise et le kemari, une sorte de football local.
2. Les héros du Shôgun de l’ombre ont déjà vécu des aventures dans Fleurs de dragon, paru en 2008 chez le même éditeur et récompensé par deux Prix en 2009 : les Mordus du polar et Cœur d’encre. On peut sans problème lire Le Shôgun de l’ombre sans avoir lu d’abord Fleurs de dragon (ce qui est notre cas.).
3. Une sorte de luth.
4. Suicide rituel.
5. Normal, c’est un roman policier…

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Un Rétrolien

  1. [...] Outre le Surlignage sur l’ensemble de la collection, voir les chroniques sur Le Shôgun de l’ombre, Chasses olympiques et L’œil de Seth Mots-clefs :Jeunesse, [...]

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