Les Brumes de Leonardo Padura — Le passé était presque parfait

Les Brumes du passé : beau titre pour une histoire digne d’une tragédie antique. Du sang, des larmes, de l’amour et du ressentiment. Des ingrédients d’une portée universelle sur un mode cubain : vestiges poignants d’une splendeur révolue, misère d’une révolution dont l’idéal s’est évaporé sous la chaleur des Tropiques. Le héros de Leonardo Padura, [...]

Les Brumes du passé : beau titre pour une histoire digne d’une tragédie antique. Du sang, des larmes, de l’amour et du ressentiment. Des ingrédients d’une portée universelle sur un mode cubain : vestiges poignants d’une splendeur révolue, misère d’une révolution dont l’idéal s’est évaporé sous la chaleur des Tropiques. Le héros de Leonardo Padura, Mario Conde, vit ici une nouvelle enquête 1 qui le conduit sur les traces de son propre passé. Où quand la grande et la petite histoire font un bout de chemin côte à côte. Les éditions Métailié ont eu la bonne idée de ressortir ce titre paru dans leur collection grand format en 20062.

Les premières pages rebutent un peu : le style manque de fluidité, les phrases sont complexes et l’ensemble donne une impression de lourdeur. On craint le pire ! Ces maladresses retardent la lecture mais, heureusement, s’estompent au fil du récit et ne ressurgissent que de façon intermittente. On les survole alors, emportés par l’intérêt que suscitent les investigations de Mario Condé, sympathique héros quinquagénaire, enquêteur plutôt atypique : ancien flic (treize ans de police, tout de même), bibliophile, humaniste, amateur de bonne chère, vendeur de livres anciens, cultivant le sens de l’amitié et cœur tendre avec les dames. Joli cocktail, qui ne tombe pas dans les travers d’un exotisme de pacotille à la sauce castriste, mais qui atteint au contraire une dimension universelle : l’investigation du Conde le conduit moins à explorer les territoires de la capitale cubaine que ses propres paysages intérieurs. On découvre, et on savoure, pendant 355 pages.

Les Brumes Du Passé Couverture

Le Conde, comme l’appelle le narrateur, gagne donc, mal, sa vie en vendant des livres anciens. Une partie de son travail consiste à frapper aux portes des belles et grandes demeures des ex-riches Cubains de l’ex-haute société de La Havane, susceptibles de vouloir vendre tout ou partie des livres de leur bibliothèque pour acquérir des nourritures plus terrestres — la révolution creuse les estomacs à défaut du sillon d’un monde meilleur. Le livre commence par un double jackpot pour l’enquêteur qui découvre, dans la magnifique maison des Montes de Oca, habitée par leur ancienne gouvernante et ses deux enfants, frère et sœur sexagénaires, Amalia et Dionisio Ferrero, une bibliothèque de bibliophile, intacte, immense, riche d’ouvrages rares et précieux3 : « Conde eut la nette sensation que cet endroit était comme un sanctuaire perdu dans le temps et, pour la première fois, il se demanda s’il n’était pas en train de commettre une profanation. » L’autre pépite, sur laquelle tombe le vendeur de livres anciens, est d’un tout autre genre et le ramène à son premier métier. La chose se manifeste par des symptômes physiques. Le corps de Conde l’avertit de « […] l’arrivée de chacune de ses prémonitions » : flair, intuition et autre 6e sens, quel que soit le nom qu’on lui donne. Mario Conde sent, ressent, le mystère présent dans cette bibliothèque. On est presque dans l’expérience des grands mystiques religieux !

Le Conde revient à plusieurs reprises dans la maison, afin de mener à bien les négociations commerciales pour l’achat des livres avec les deux Ferrero. Il se fait alors accompagner de son jeune associé Yoyi el Palomo, un ingénieur de 28 ans, doté d’une « impitoyable vision mercantile » qui fait de lui un redoutable homme d’affaires. Yoyi est bien loin du « romantisme désuet » du Conde, mais sa personnalité apporte un complément qui équilibre leur équipe, comme un complément alimentaire ! Au fur et à mesure des visites des deux hommes, les fils de l’histoire se déroulent, se tissent et s’entrelacent de façon complexe. Cela donne une intrigue aussi dense et riche que la végétation des Caraïbes.

Le cœur du roman, ce qui le structure et en nourrit le sens, c’est le passage d’une époque à l’autre : La Havane aujourd’hui, La Havane « avant ». Avant Castro, sous Batista. Le rapport au temps, présent et passé, est le thème fondateur du récit : le Conde trouve dans un des livres de la bibliothèque des Montes de Oca une coupure de journal évoquant une jeune et belle chanteuse de boléro4 Violeta del Río. L’article rapporte que la jeune femme a décidé de mettre un terme à sa carrière, alors qu’elle est en pleine gloire. Sans explications. Bibliothèque extraordinaire, beauté non moins extraordinaire de Violeta, prémonition et sentiment confus que le nom de la chanteuse lui « dit quelque chose » : cela suffit largement à pousser Mario Conde vers les chemins du passé. Il veut découvrir pourquoi cette femme s’est arrêtée de chanter et ce qu’elle est devenue. Son enquête l’emmène dans des quartiers de La Havane où les trafics en tout genre côtoient la misère et la faim. Via cette recherche et au fur et à mesure de ses visites pour l’achat des livres, le narrateur nous fait découvrir l’univers du Conde : sa bande d’amis, les dîners de gourmets que l’argent des livres rares des Montes de Oca lui permet d’offrir à ses copains, les moments passés avec celle qu’il aime, ses soirées solitaires d’introspection à l’écoute de son passé, grâce au disque vinyle de Violeta, déniché chez un spécialiste.

La quête de l’histoire de Violeta entraîne le Conde vers le passé de l’île, lui fait découvrir des crimes restés impunis et provoque un nouveau crime, ancré dans le temps bien présent : Dionisio Ferrero est assassiné. Mais ces morts ne sont pas l’essentiel. Bien sûr, en écoutant le disque de Violeta, Mario Conde cherche un assassin. Mais il est surtout à la recherche de sa propre jeunesse bercée par les groupes écoutés avec ses amis : Blood Sweat and Tears, Chicago, et Creedence Clearwater Revival… Toute une époque ! Celle d’un « […] temps passé qui continuait pourtant à leur sembler presque parfait, peut-être à cause de leur obstination romantique à la conserver intact, comme en hibernation dans la brume complice des plus belles années de leur vie. »

Les Brumes du passé est un roman aux accents très personnels, qui parle de l’amour des beaux livres, de la littérature et de la vie. On pense à Proust, à Gabriel García Márquez : c’est la même densité, la même luxuriance du sens et des mots. Toute la richesse que procure la liberté d’inventer. Une autre référence, explicite celle-là, concerne le mythique auteur de L’Attrape-cœurs5, J. D. Salinger. Rien d’étonnant dans cette surréaliste conversation6 entre Mario Conde et l’écrivain culte de l’adolescence : tous deux ont la nostalgie d’un certain passé, que l’écriture leur permet de retrouver et de revivre en le recréant. « L’avenir est à Dieu, mais le passé appartient à l’histoire. Dieu ne peut plus changer l’histoire, en revanche l’homme peut encore l’écrire et la transfigurer. » C’est l’une des deux phrases que Leonardo Padura cite en exergue de son livre.

Écrire, transfigurer : sculpter, donc, la brume. Du passé, bien sûr…

Les Brumes du passé de Leonardo Padura, 355 pages, Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, publié le 17 septembre 2009  aux Éditions Métailié.

Initialement paru sur Culturofil.net

1. L’auteur a publié Quatre saisons, quatre enquêtes de Mario Conde, chez le même éditeur et les thèmes abordés dans ces Brumes du passé semblent l’accompagner depuis longtemps, si l’on en juge par les titres de certains de ses autres romans : Électre à La Havane ou Passé parfait
2. Les Brumes du passé a reçu le Prix Brigada 21 du meilleur roman noir 2006.
3. En annexe du roman : la liste des ouvrages de la bibliothèque des Montes de Oca par ordre d’apparition dans le récit.
4. De la musique swing et sensuelle ! Bésame mucho, Embrasse-moi beaucoup est un boléro qui, d’après Wikipedia, est l’une des chansons « les plus reprises du XXe siècle
5. The Catcher in the Rye. Mais aussi lesNouvelles, Short Stories. Des textes ex-tra-or-di-naires !
6. Page 236 et suivantes.

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