Nous sommes en Roumanie, au milieu des années 80, sous la dictature du Grand Bredouilleur. Alors que le printemps illumine Bucarest, que les gens font la queue pour un journal, un poulet ou un kilo d’oranges, que chacun cherche sur le visage de son voisin le signe de la délation, Anatol Dominic Vancea Voinov, dit Tolia, a décidé de mener son enquête. Ancien professeur de lettres, à présent réceptionniste dans un hôtel de passe, le quinquagénaire Tolia, excentrique et provocateur, cherche à résoudre l’énigme d’une enveloppe noire, marquée du sceau de la Garde de Fer, que son père a reçue quarante ans plus tôt et qui a provoqué sa mort. Sans que personne ne parvienne à savoir si cette mort était un meurtre ou un suicide.
La quatrième de couverture nous promet « un roman intense, halluciné, à l’humour noir » et on ne peut pas réellement parler de publicité mensongère. Si ce récit est effectivement « halluciné » – au point que l’on s’étonne que, dans ce système totalitaire et restrictif qu’était la Roumanie de Ceau?escu, l’auteur ait pu avoir si facilement accès à des produits stupéfiants – il est moins intense que dense et son humour (assez peu évident) plutôt jaune. En d’autres termes, on s’ennuie, quand toutefois on comprend ce qu’on lit.

Rendons à Manea ce qu’il mérite : L’Enveloppe noire n’est pas totalement dénué d’intérêt. Il faut considérer le roman dans son contexte : écrit en 1986, dans une des périodes les plus sombres du régime – parce qu’il commençait à être de plus en plus souvent ouvertement critiqué, Ceau?escu se montrait toujours plus répressif avec les contestataires – L’Enveloppe noire est une protestation ouverte contre le gouvernement, qui a valu à Norman Manea de devoir s’exiler aux États-Unis1. Une protestation pourtant subtile, anonyme (Ceau?escu n’est jamais directement nommé), masquée derrière les circonvolutions et les pirouettes de l’auteur et de son personnage. Et c’est bien justement le problème.
Pour tout lecteur qui ne connaît pas parfaitement l’histoire de la Roumanie au cours de ces cinquante dernières années, qui n’a pas connu la réalité des années Ceau?escu – personnellement ou par le témoignage d’un proche – ce roman risque de s’avérer une expérience longue, pénible et obscure. Parce que les références nationales ne sont clairement pas accessibles à tout un chacun. Quant à ceux qui auraient cette expérience, ce passif nécessaire à la compréhension de l’intention de Manea, on ne saurait trop leur rappeler qu’il s’agit ici d’un roman, non d’un témoignage, et que la seule connaissance des faits qu’il dénonce à mi-voix ne suffit pas à rendre le récit transparent.
Car si Norman Manea écrit bien, ce qui est indéniable, son écriture est malheureusement trop hallucinée, justement, pour ne pas s’essouffler, ne pas nous épuiser. Son écriture, entre lyrisme, poésie et dérision, n’est pas sans évoquer Rushdie2, comparaison qui pourrait être justifiée par la volonté de dénonciation, la rébellion qui anime ces deux hommes. Sauf que. Rushdie s’adresse à son lecteur, l’interpelle, ne le perd que pour revenir le chercher, lui tendre la main et lui donner les clés. Manea nous donne malheureusement l’impression de n’écrire que pour lui-même. Parce qu’il savait que le roman qu’il écrivait n’allait pas être publié, ou qu’il serait censuré dès sa parution ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, l’auteur ne semble pas se soucier de son lecteur. Il jongle, il joue, il s’amuse, vraisemblablement, mais sans chercher à savoir s’il a des spectateurs. Et on le regarde, gêné, se mettre en scène par le biais de Tolia, qui nous semble une belle allégorie de Manea, égocentrique, paumé et torturé, un personnage qui ne parvient pas à nous être sympathique. Qu’il l’ait voulu ou non, l’auteur brosse, dans cette Enveloppe noire, un portrait assez peu flatteur de lui-même. En lisant les divagations de Tolia le clown triste, en affrontant les cabrioles de son créateur, on a un peu trop souvent l’impression d’observer une jolie fille faire des effets de jambe pour dissimuler l’inanité de son propos.
Norman Manea avait pourtant des choses à dire. Mais enfouies sous une tonne de bavardage et de nombrilisme, de schizophrénie volontaire, elles passent trop facilement à la trappe. Cette enveloppe noire, qu’on imaginait être le fil rouge du récit n’apparaît qu’après cent pages d’une lecture déjà éreintante. Et ne revient que lorsqu’on a oublié que c’était bien d’elle que le roman était censé parler, lorsqu’on n’a plus la moindre idée de ce qu’on est en train de lire – phénomène qui se reproduit toutes les soixante-dix pages environ. On a comme un regain d’intérêt en attaquant le dernier tiers du récit, lorsque soudain se dessinent une construction et une logique de narration. Révélation gâchée par les derniers chapitres, à nouveau tristement chaotiques, et qui ne justifie de toute façon pas deux-cent pages de souffrance pour trente minutes de plaisir.
L’Enveloppe noire de Norman Manea, Traduit du roumain par Marily Le Nir, 354 pages, Paru le 15 octobre 2009 aux Éditions du Seuil
Initialement paru sur Culturofil.net
1. Où il réside depuis 1987.
2. Salman Rushdie, auteur britannique d’origine indienne, est notamment connu pour la polémique qu’a suscité son roman Les Versets sataniques en 1988. Six mois après la sortie de ce roman, jugé irrévérencieux envers l’Islam, l’Ayatollah Khomeini a lancé une fatwah réclamant l’éxécution de Rushdie. La promesse de récompense pour l’assassinat de Rushdie est passé à 3 millions de dollars en 2003.









Un Rétrolien
[...] à refermer (voire à ne pas ouvrir) : L’Enveloppe noire de Norman Manea : Pesant, contemplatif, nombriliste, faussement schizophrène et ennuyeux à mourir. En un mot : [...]