In Memoriam Jacno

Inutile d’y aller par quatre chemins : la mort, c’est cruel, triste, inévitable et ça arrive toujours trop tôt. Que tu sois puissant ou misérable, inconnu ou célèbre, riche ou pauvre, noir ou blanc ; ça te tombe toujours dessus au mauvais moment. Et celle de Jacno, parti faire de la [...]

Inutile d’y aller par quatre chemins : la mort, c’est cruel, triste, inévitable et ça arrive toujours trop tôt. Que tu sois puissant ou misérable, inconnu ou célèbre, riche ou pauvre, noir ou blanc ; ça te tombe toujours dessus au mauvais moment. Et celle de Jacno, parti faire de la musique dans une autre galaxie à 52 ans, ne fait pas exception.

Mais voilà, le problème, c’est que pour un artiste, il y a pire que la mort : la postérité, ce truc à la con qui fait que les gens ont subitement une mémoire sélective et gardent comme souvenirs des détails annexes plutôt que l’essentiel. Prends Michael Jackson, par exemple : à peine refroidi, toute la planète s’est rappelée, la larme à l’œil et la lèvre frémissante, le zombie de Thriller alors que ça faisait bien quinze ans que Bambi était au fond du trou musicalement et créait le malaise parce qu’il avait fini, justement, par lui ressembler. En l’espace d’un instant, le monde entier pleurait l’éternel Peter Pan, oubliant qu’il avait aussi été une sorte de Capitaine Crochet.

Et, pour être honnête, la postérité de Jacno est déjà mal barrée alors qu’il vient juste de se faire la malle. Il semble plus facile, à l’heure actuelle, de faire un lien vers une vidéo de quarante-cinq secondes des aventures de Grosquick1 que d’expliquer et d’écrire noir sur blanc pourquoi Jacno n’était pas uniquement un grand artiste mais aussi un type capable de marquer ses contemporains et les générations futures.

Jacno_Portrait

Réduire Jacno aux quelques secondes de Rectangle qu’il a vendues au chocolat en poudre, c’est, toutes proportions gardées, comme limiter Proust à la phrase inaugurale d’À la recherche du temps perdu. En effet, derrière la ritournelle synthétique que tous les trentenaires connaissent, se cache un album exceptionnel simplement appelé Jacno. Et, mis dans cette perspective, Rectangle prend alors une saveur qui n’est pas que vaguement cacaotée. Derrière le tube2, il y a une vraie suite géométrique : Triangle, Losange, Cercle et un concept-album à base d’instrumentaux synthétiques. Oser faire un tel album en 1979, à l’époque où le paysage musical français est formaté par le Ring Parade de Guy Lux, c’est tout simplement donner un énorme coup de pied dans ce tas de poussières artistiques qu’est l’hexagone des années 70.

Mais si la carrière de Jacno ne se résume pas à un détail, il est tout aussi vain de se limiter à l’énumération d’une simple discographie qui commencerait avec les Stinky Toys, une des premières formations françaises capables d’intéresser une Angleterre en pleine effervescence punk, jusqu’à ce dernier album nommé Tant de temps. Non, Jacno fut un homme de rencontres.

Avec Elli, bien sûr, il formera un couple rock’n’roll, à la fois glamour et trash, dont la classe est encore aujourd’hui inégalée3. En prenant en charge les premières musiques des films d’Olivier Assayas, il permettra l’éclosion du talent d’un des meilleurs cinéastes français, incomparable dès qu’il s’agit de filmer le rock’n’roll4. Que dire de Lio, dont le personnage de Lolita pop ingénue et superficielle volera en éclats, sitôt qu’elle s’appropriera Amoureux solitaires5 ?

La liste, chargée de noms célèbres, pourrait se prolonger : un Eric Rohmer, qui a besoin de musique pour Les Nuits de la pleine lune, un Jacques Higelin, en plein délire fou chantant, littéralement Tombé du ciel, un Daniel Darc, Sous influence divine, un Paul Personne qui a Le Bourdon. Mais la rencontre la plus importante fut celle réalisée à Rennes, un soir d’hiver, quand la neige l’empêche de revenir d’un concert. Retenu pour la nuit avec Elli sur place, il passera la soirée chez l’organisateur de l’événement, un jeune homme, fan absolu du duo, et accessoirement désireux de se lancer dans la chanson. Il produira son premier album, Mythomane, et contribuera à faire d’Etienne Daho ce qu’il est aujourd’hui, l’un des plus grands talents de la pop française.

ElliEtJacno

Pour moi, la musique de Jacno, c’est exactement la même chose qu’une photo de Pierre et Gilles ou un des premiers films de Pedro Almodovar : un petit fragment de la fin des années 70 et du début des années 80 qui revient immédiatement à la mémoire. Il y a, dans ces images et ces musiques acidulées, un regard moderne6 et l’affirmation de l’identité d’une jeunesse soucieuse de rompre avec une société peu encline à l’intégrer7 et désireuse de transgresser des règles d’un autre âge8. En un mot, un appel à la liberté tout sauf grandiloquent et une leçon à méditer pour chacun afin que nos vies aient l’air d’un film parfait.


Le punk rock ou comment s’en défaire, par Thierry The Civil Servant

Jacno rencontre Joe Strummer dans un resto en train de becqueter du homard, l’alpague en se foutant ouvertement de lui : « Alors Joe, ça va ? Toujours communiste ? »

L’anecdote a été racontée par qui déjà ? Peut-être par Pierre Mikaïloff9, qui le connaissait bien. Si c’est le cas, elle est vraie, forcément vraie. Quand bien même d’ailleurs, elle est drôle et dit tout de l’opposition de style entre deux approches radicalement divergentes de la geste punk et de son devenir. Quand l’un était anglais, ou se voulait profondément anglais, l’autre était international, américain et français, uruguayen et parisien ; new-yorkais.

Jacno est né en 1976. À 19 ans. Avec des amis de lycée. Bourgeois. Et punk. Modèle Dutronc meets Richard Hell. Burt Bacharach porté en décoration par les Seeds. Une certaine idée du style, du détachement et de l’arrogance, à mille lieues des luttes sociales que prônait alors un Paul Weller. Il est né avec les Stinky Toys, le premier groupe punk français, le seul à franchir le Channel. L’unique à avoir joué au mythique 100 Club, le lundi 20 septembre 1976 avec le Clash, les Pistols, Subway Sect et, tout petit sur l’affiche, Susie (sic) and the Banshees. Les autres groupes français devront eux se contenter de Mont-de-Marsan 1977 (l’édition de 76 était bien plus pub rock que punk rock). Il ne reste, hormis peut être des bootlegs (et encore que valent-ils, s’ils existent) aucune trace d’un moment dont l’aspect historique ne s’est révélé que plus tard (les punks français en 1976, combien de divisions ?). En revanche, les Toys jouent Plastic Faces sur un Rock d’Ici à l’Olympia qu’il faut posséder pour se faire une idée de la vitalité de la scène française deux ans plus tard. 1978. Pour Jacno, cependant, l’aventure est déjà terminée. L’un des tous premiers, il a saisi l’entrée dans les années 80. Entre temps les Toys ont sorti deux albums. Pas nécessairement indispensables.

Avec une voiture miniature dans la main, sur un fond aussi bleu que les affiches d’une droite giscardienne qui ne se sait pas encore à bout de souffle, Jacno pose, en quatre morceaux instrumentaux et géométriques, et un Anne cherchait l’amour confié à Elli, le manifeste de ce que doit devenir la pop des années 80 : la quête impossible de l’innocence originelle, une nostalgie froide d’amours imaginaires (après tout qu’importe), et des yeux tristes dans les cheveux, le soir10. Labosonic, au-dessus, explique en quoi l’homme fut un précurseur envers lequel plus d’une génération de musiciens français a une ardoise (de Daho à Tricatel). C’est vrai. Si la pop française peut relever la tête au tournant des années 70 et proposer enfin quelque chose qui renvoie à même distance les appointés hebdomadaires chez Maritie et Gilbert Carpentier et les Téléphone, Trust et autres clones qui maintiennent le rock français dans sa servitude à l’égard du monde anglo-saxon, c’est en grande partie parce que Jacno a décodé la clé des charts avec Rectangle11.

Pendant ce temps, Strummer, Jones, Simonon et Headon proposent la fin de l’histoire punk par un exil sur la rue principale du rock’n’roll ou le retour aux sources les plus séminales et luxuriantes du truc : il sortent London Calling. Deux approches décidément irréconciliables du punk rock et de la manière de s’en défaire.

Aujourd’hui Jacno a rejoint Strummer. En arrivant, lui a–t-il demandé en riant s’il était toujours communiste ? Vingt ans après la tombée du mur.

    Crédit photographique : D.R., Wagram, Warner Music

  1. Sans d’ailleurs vraiment se soucier de la question des droits d’auteur.
  2. Tant qu’à faire, autant employer le vocabulaire des hit-parades de l’époque.
  3. Aucune volonté chez moi de dénigrer Pete Doherty et Kate Moss, ou n’importe laquelle de ses petites amies top-models anorexiques, mais la classe n’a absolument rien à voir avec la vulgarité caractéristique aux supporters de football.
  4. La séquence du concert de Tricky dans Clean ou celle de Maggie Cheung vêtue de cuir dans Irma Vep en sont la meilleure preuve.
  5. Cette reprise du Lonely Lovers des Stinky Toys, réorchestrée par Jacno himself et époustouflante de modernité, est encore aujourd’hui l’une des plus belles chansons d’amour jamais composée en français.
  6. Les amateurs de l’écriture au Bazooka plutôt qu’à la plume apprécieront l’allusion.
  7. Ce qui se traduira par le boom du punk en Angleterre en réaction au Thatchérisme, la Movida espagnole suite à la mort de Franco et, en France, à la fin du mandat de Valéry Giscard D’Estaing.
  8. Rappelons, histoire de débattre sur notre « identité nationale », que ce n’est que depuis 1982 que l’homosexualité a cessé d’être un délit en France.
  9. Pierre Mikaïloff, ancien musicien du groupe Les Désaxés, est un écrivain ayant publié, outre une très récente et remarquable biographie de Bashung, plusieurs ouvrages autour du rock’n’roll, comme Cherchez le Garçon, chronique d’une époque et du groupe Taxi-Girl ou Some clichés, recueil de nouvelles autour de la musique rock.
  10. Faciles emprunts, je le reconnais, à Amoureux solitaires et Anne cherchait l’amour.
  11. Darc et Taxi-Girl lui répondront avec Cherchez le garçon un an plus tard.
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Un Rétrolien

  1. [...] du chanteur populaire mais prisé des intellectuels, à la Daho. Jusque dans sa mort même, dont on parla beaucoup et peu, plus que prévu peut-être – tellement moins bien cependant. [...]

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