Après la mort de ses parents, George retourne à Crécy-en-Artois, village du Pas-de-Calais où il a passé toute son enfance. Où ses parents ont été enterrés deux mois plus tôt. Dans une atmosphère étouffante de canicule et de vieux souvenirs, le sexagénaire tente de retracer le passé de ses parents, leur vie, avant lui. Parce qu’il y a écrit George sur son acte de naissance, mais que sur sa carte d’identité, un s lui a poussé. Parce que ses parents se seraient suicidé. Parce que, parce que… Parce qu’il est moins douloureux de faire revivre ses parents que de s’apesantir sur ses propres regrets. Parce qu’il y a eu trop de mensonges, trop de disputes, trop de non-dits, et que pourquoi pas ? À présent qu’ils sont morts, ils ne peuvent plus l’empêcher de fouiner, encore moins le reprendre si parfois il venait à trop réinventer…
Dans Une ombre, sans doute Michel Quint s’adonne à son art favori et dans lequel il excelle : la réécriture. Plus précisément, il écrit une histoire que son narrateur s’amuse à réécrire. Les personnages de Quint ne sont jamais des témoins directs des évènements qu’ils racontent, ou rarement. Et lorsque ça se produit, ils sont trop jeunes pour pouvoir, par la suite, s’en rappeler fidèlement. Car ce qui intéresse notre auteur, en réalité, ce ne sont pas les faits eux-mêmes, mais l’impact qu’ils ont sur ses personnages. Ce qu’ils en pensent, ce qu’ils en disent, ce qu’ils s’en rappellent. Cette « narration subjective » qu’on pouvait déjà admirer dans ses précédents romans1 trouve ici sa forme la plus aboutie, laissant toujours le lecteur flotter entre les eaux claires de l’imagination, et celles, saumâtres, de la réalité.

George est architecte, a voyagé à travers le monde, conçu de grands édifices. Mais son plus grand projet, c’est à Crécy qu’il va le réaliser, en s’attachant à reconstruire littéralement l’histoire de ses parents, pierre par pierre. Et réaliser que la clé de voûte de ce couple, ce n’était ni son père, ni sa mère, mais Rob, le Britannique charmeur, que le gouvernement avait parachuté là pendant la seconde guerre mondiale. Un espion du MI6, venu bouter les Allemands hors de France. Un espion qui se faisait passer pour un fermier. A moins qu’il ne fût un banquier qui se faisait passer pour un espion? Un homme qui pourrait très bien être le père de George, ce qui expliquerait tellement de choses… Et George creuse, jusqu’aux fondations de cette histoire qui doit être la sienne, une histoire où personne n’est innocent, personne vraiment coupable non plus.
Une histoire que George invente plus qu’il ne l’exhume, peut-être. Michel Quint s’en soucie moins que son narrateur. Moins même que le lecteur, à qui George finit par donner un morceau de ce qu’il sait être la vérité, un éclairage pour distinguer la réalité historique des brumes de sa réécriture. Et on n’en sort que plus perdu. Non plus dans le brouillard, mais dans l’immensité d’un désert aride ; perdu dans la contemplation de ce spectacle effroyable et beau à la fois qu’est une âme humaine mise à nu. C’est ce que nous offre George, à la fin de ce roman : la vue d’un homme qui confesse ses pêchés, non dans l’espoir de l’absolution mais simplement dans le but de les laisser derrière lui. Un homme honteux de ses diverses lâchetés, mais soulagé de ne plus avoir à les dissimuler. De ne plus avoir à être une ombre, sans doute, pour reprendre les vers de Robert Desnos cités au début de l’ouvrage :
« Et que, devant l’apparence réelle
de ce qui me hante et me gouverne
depuis des jours et des années, je
deviendrais une ombre, sans doute… »
Une ombre, sans doute de Michel Quint, 243 pages, Parution le 15 octobre 2009, chez Folio Gallimard
Initialement paru sur Culturofil.net
1. On pense notamment à Cake walk et Effroyables jardins tous deux parus aux éditions Joëlle Losfeld.
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