Carl Craig presents Tribe’s Rebirth

L’histoire commence en 1972 avec la création d’un des secrets les mieux conservés de la musique contemporaine : le label de jazz Tribe Records, établi à Detroit, Michigan, et qui ne sortira que 9 albums avant de cesser son activité en 1976. Mais l’existence, très brève, de Tribe, fut marquée par deux éléments majeurs : [...]

L’histoire commence en 1972 avec la création d’un des secrets les mieux conservés de la musique contemporaine : le label de jazz Tribe Records, établi à Detroit, Michigan, et qui ne sortira que 9 albums avant de cesser son activité en 1976. Mais l’existence, très brève, de Tribe, fut marquée par deux éléments majeurs : la personnalité des artistes qui y ont participé et l’influence énorme que ceux-ci ont eu sur leurs contemporains.

Tribe, c’est avant tout une bande de copains qui décident de faire de la musique ensemble : une histoire on ne peut plus banale et qui est à l’origine d’une multitude de groupes de par le monde. Mais ce qui fait la spécificité de ce collectif, c’est que ces gens qui vont se retrouver pour enregistrer des disques sont tout sauf ordinaires. Tous sont extrêmement talentueux et ont un pedigree qui incite au respect. Ce sont des pointures de studio, comme on dit, des musiciens qui ont eu l’occasion d’accompagner les plus grands artistes de ce siècle lors de leurs meilleurs moments.

Dans Tribe, il y a d’un côté des jazzmen qui ont eu l’opportunité de mélanger leurs accords à la trompette de Charlie Parker, au piano de Sun Ra ou à la contrebasse d’un Charlie Mingus ; et de l’autre des magiciens du groove, formés dans les backing-group de la Motown, et chargés d’habiller de leurs mélodies les voix d’artistes maison comme Marvin Gaye ou les Supremes. C’est la réunion de ces univers pour qui, à l’époque, se mélanger était inconcevable, qui va changer la face de la musique.

Tribe Logo

Les disques marqués du mot Tribe n’ont jamais réellement connu le succès mais le modèle qu’elle proposait a fait forte impression aux happy few1 qui l’ont découvert. Cette réunion de toutes les chapelles de la maison jazz et la fusion de ce genre avec des musiques plus populaires2 fera école et ouvrira des portes. Grâce à Tribe Records, Herbie Hancock a abandonné les plages accueillantes de l’île Cantaloupe pour le punch d’un Rock It, Miles Davis a rendu un hommage à Desmond Tutu et Georges Benson a osé susurrer « You can do it baby » à l’oreille des dames. Tribe Records, c’est tout simplement la naissance du groove moderne, un son métissé qui a, non seulement, aidé les jazzmen à passer un cap dans leur domaine, mais aussi ouvert la voie au Prince de Controversy ou au High Tech Jazz technoïde pratiqué à Detroit par des labels comme Metroplex, Transmat ou Underground Resistance.

Tribe Records est donc un excellent souvenir musical jusqu’à cette année 2009 où Carl Craig, artiste électronique aussi doué que renommé3 s’engage aux côtés des survivants du label pour faire revivre son esprit. Ceux-ci forment un groupe, Tribe, qui va s’engager sur deux fronts à la fois. Sur scène, les vétérans ressuscitent dans une formation résolument novatrice, chargée d’accompagner Carl Craig aux platines et autres boîtes à rythme tandis que le plus éclectique des producteurs techno actuels4 s’attelle à la production d’un album fort justement appelé Rebirth.

Il y aurait énormément de louanges à faire sur les performances scéniques de la formation électro-jazz mais la qualité audio et vidéo de l’enregistrement présent sur Arte Live Web dispense de tout commentaire. Il suffit de regarder le concert réalisé cet automne à la Villette pour juger soi-même.

Tribe Rebirth Pochette

Rebirth, par contre, nécessite quelques commentaires et autres avertissements d’usage avant l’écoute car Carl Craig a su s’y faire le plus discret possible. Son rôle y est limité à celui d’un producteur « classique »5 et il se tient derrière la table de mixage pour assurer un traitement du son impeccable. Rien de plus. La performance musicale est entièrement assurée par Marcus Belgrave, Doug Hammond, Wendell Harrison et Phil Ranelin et reprend l’histoire de Tribe Records là où elle s’est arrêtée en 1976 : un jazz fluide, sans tabou musical, stupéfiant de simplicité et de beauté.
La magie, pourtant vieille de 34 ans, opère très bien. Le défi était loin d’être évident, une génération est passée et le caractère innovant de l’ensemble n’est plus aussi présent, la modernité qu’il apportait au jazz étant désormais une chose courante. Mais la musique de Tribe n’en souffre pas le moins du monde et en devient même peut-être meilleure, sachant se faire apprécier uniquement pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle a autorisé.

Rebirth est un album rare car il permet d’entendre une formation jazz qui joue en harmonie parfaite, un ensemble, au sens premier du terme, où jamais aucun acteur ne se laisse aller à tirer la couverture à lui, ne serait-ce que le temps d’un solo. La virtuosité instrumentale (ou vocale pour le sublime Where Am I) y est présente mais réalisée à l’unisson. C’est cette qualité rare qui fait de Rebirth non seulement un excellent album dans son domaine mais aussi une très bonne manière pour les profanes d’aborder le jazz avec une œuvre à la fois facile d’accès et moderne dans sa forme.

Rebirth, de Tribe, publié le 30 novembre 2009 chez Planet E.

Initialement paru sur Culturofil.net

1. Et on comptait parmi ceux-ci bon nombre de musiciens chevronnés.
2. Ces musiques pouvaient être dans les territoires soul, funk ou latin.
3. Craig est aussi un grand amateur de jazz, comme le démontre son engagement pour la naissance du Detroit Experiment, le volet de la série Experiment consacré à la Motor City.
4. On doit à Carl Craig et Moritz Von Oswald le fabuleux Recomposed qui repoussait les limites mêmes de la musique classique.
5. Le mot classique est ici utilisé à l’opposé de l’acceptation générale du terme dans la musique électronique et se limite à l’ingénierie sonore.

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Un Rétrolien

  1. [...] [...] Article de labosonic Site Web de labosonic Si Carl Craig a su s’effacer sur le projet Rebirth, il n’en demeure pas moins un producteur électronique de très grande classe qui a su au fil des [...]

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