Ethan est concepteur pour une entreprise de jeux vidéo à Vancouver. Précisément, il travaille au JPod, un département de l’entreprise où, suite à une erreur informatique, sont redirigés tous les concepteurs dont le nom de famille commence par un J. Le jeu de skateboard créé par Ethan et ses cinq collègues est voué à une mort certaine quand leur directeur marketing décide d’y ajouter un personnage de tortue sympathique. Les « j-poders » décident donc de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour saboter ce futur échec commercial. Entre deux parties de Tetris géant, évidemment. Car nos six concepteurs, en geeks aguerris, ne manquent jamais une occasion d’utiliser leurs compétences informatiques à d’autres fins que le travail. Et lorsqu’Ethan n’est pas couché sous son bureau, pour s’offrir une petite sieste réparatrice, il remplit ses obligations familiales : aider sa mère à s’occuper de sa plantation de cannabis et de ses clients récalcitrants, ou héberger une douzaine de clandestins chinois à la demande de son frère, qui doit un service à un trafiquant…

Près de vingt ans après Génération X, Coupland s’attaque ici à la génération Geek. Ses protagonistes ont une trentaine d’années, une vie sociale limitée (en dehors des heures de bureau, s’entend), un regard ennuyé sur le monde, et une tendance à la fièvre acheteuse pour compenser le tout. Si le portrait que dresse l’auteur est fidèle, il manque cependant d’originalité. Est-ce parce que depuis Génération X les œuvres de ce genre se sont multipliées ? Est-ce parce que la génération Y (génération qui a succédé à la génération X, et qui désigne les personnes nées entre 1980 et 2000) est moins intéressante que la précédente ?
Y avait-il là vraiment matière à faire un livre ? C’est la question qu’on se pose en refermant JPod. Certes, la lecture en est agréable : on sourit, on s’esclaffe parfois, on s’amuse même à faire, en même temps qu’Ethan et ses amis, les petits jeux dont l’auteur a parsemé son roman (comme identifier l’intrus parmi les 8363 nombres premiers compris entre 10 000 et 100 000). Il n’empêche qu’après coup on a une impression de vacuité. La vie d’Ethan est pourtant riche en rebondissements, entre sa famille psychotique et sa vie personnelle. Entre les péripéties de la conception du jeu vidéo, et cet étrange voyage en Chine qu’il entreprend. Au cours de ce voyage, il va d’ailleurs rencontrer Douglas Coupland lui-même. L’auteur se présente comme le héros littéraire d’Ethan (ben voyons…) doté d’une personnalité et d’une éthique des plus discutables (pour que la déception n’en soit que plus grande). Et c’est peut-être justement le plus gros défaut de son roman.
En se mettant lui-même en scène, Coupland a transformé ce qui aurait pu être une satire générationnelle jubilatoire en simple exercice de style onaniste. Parce qu’on sent que l’auteur a moins cherché à nous distraire qu’à s’amuser tout seul, on rit un peu moins fort. Et on remarque, du coup, tout un tas de petites choses, a priori dérisoires, mais gênantes quand on les additionne. Comme le fait que si on ôte les pages de nombres premiers, de mots autorisés au scrabble, et de descriptions de paquets de doritos ou de compléments alimentaires, le roman lui-même en compte une centaine de moins. Alors, même si ces petits intermèdes sont bien des tranches de vie de nos jpoders, on est en droit de penser que Douglas Coupland a fait ce qu’on appelle communément (et même si le mot est laid) du remplissage.
Et si on n’en passe pas moins un bon moment, à suivre l’évolution de ces personnages dans l’univers absurde, caustique et un brin sadique de leur auteur, la constatation finale s’impose d’elle-même : puisque l’auteur a respecté le sujet, qu’il l’a visiblement exploité autant que possible, enchaînant les situations kafkaïennes et les réparties cinglantes, c’est le sujet lui-même qui doit être mis en cause. Il y a sûrement beaucoup moins à dire sur la génération geek qu’on ne voudrait le croire. Et très peu de choses, en tous cas qui n’ait déjà été dit, par les geeks eux-mêmes, ou par tous les sociologues qui en font l’étude, cherchant à savoir s’il s’agit là de génies ou de crétins finis. Fort heureusement pour nous, Coupland n’a pas essayé de répondre à cette question. Et c’est cette indifférence manifeste pour son sujet, ainsi que son imagination débridée, qui nous permettent de lui pardonner ce roman un peu maigre. Douglas Coupland n’a plus à prouver qu’il est un grand auteur. Il faudrait simplement qu’il ne signe pas trop souvent, comme avec JPod, des romans trop petits pour lui.
JPod de Douglas Coupland
523 pages
Paru le 05 Janvier 2010
Crédit photographique : Éditions Au diable vauvert
Mots-clefs :Littérature, Roman








Un Commentaire
Moi aussi, j’ai reproché l’intrigue un peu faible et le manque de rythme, tout en souriant fréquemment aux geekeries.