Le reste est silence de Carla Guelfenbein

Du haut de ses 12 ans, Tommy n’est certes pas un garçon comme les autres : une malformation cardiaque l’en empêche. Ne pouvant se permettre aucun effort physique intense caractéristique des enfants de son âge – faire du sport, chahuter, se battre – il a pris l’habitude d’être spectateur de la vie des autres. Et s’il [...]

Du haut de ses 12 ans, Tommy n’est certes pas un garçon comme les autres : une malformation cardiaque l’en empêche. Ne pouvant se permettre aucun effort physique intense caractéristique des enfants de son âge – faire du sport, chahuter, se battre – il a pris l’habitude d’être spectateur de la vie des autres. Et s’il a plutôt l’apparence d’un enfant de 8 ans, il a développé un sens de l’observation et une maturité bien supérieurs à ceux que devrait avoir un garçon de 12 ans. L’un de ses passe-temps favoris consiste à enregistrer les conversations des adultes à leur insu, afin de mieux comprendre le monde qui l’entoure. Car c’est justement quand ils ne savent pas qu’on les écoute que les adultes disent les choses les plus intéressantes… Et c’est ainsi qu’un jour, au mariage de son cousin, Tommy apprend de la bouche d’une femme avinée qui ignore qu’il est caché sous la table, que sa mère, qu’il croyait morte d’une longue maladie, s’est en fait suicidée. Ébranlé par la nouvelle, le garçon décide de mener son enquête, au-delà des non-dits et des mensonges de son père, afin de découvrir la vérité.

Le reste est silence

Le reste est silence est un roman assourdissant. Il nous transporte dans un univers d’émotions brutes, où chacun cherche sa vérité dans le tourbillon des mensonges des autres. Carla Guelfenbein construit ici un magnifique schéma narratif à trois voix, représentatif d’une sorte de sainte trinité moderne : le père, la belle-mère, le fils. Mais pas de Saint-Esprit dans cette histoire. L’auteur décrit une famille, une société, un pays, perdus dans leurs préjugés et dont les convictions fragiles menacent en permanence de s’effondrer. Le père, chirurgien du cœur, qui trouve plus facile de regarder son fils comme un malade, une flamme vacillante qui peut s’éteindre à tout moment. La belle-mère, qui sent son époux s’éloigner et qui réalise qu’elle a de moins en moins envie de le rattraper. Le fils, qui tente de démêler l’écheveau de mensonges qu’on a tissé autour de lui toute sa vie. La société, enfin, avec son content de tabous et de contradictions, tolérante en apparence, mais nourrie d’un profond héritage antisémite.

Carla Guelfenbein passe avec adresse, au fil des chapitres, d’un personnage à un autre, d’une histoire à une autre. Car même s’ils font partie d’une seule famille, d’une famille censément unie, chacun des trois protagonistes a sa vie secrète, ses mensonges bien rôdés qu’il profère parce que c’est plus simple que de tout expliquer. Jusqu’à ce que le mensonge soit allé trop loin et qu’il soit devenu lui-même une autre forme de réalité, une sorte de vérité parallèle. Et à mesure qu’on observe ces personnages s’éloigner les uns des autres, leurs vérités devenir contradictoires, on est frappé par le talent de Carla Guelfenbein, par la justesse de son histoire. Le reste est silence est un roman sombre et beau, qui raconte avec la même pudeur les mots qu’on n’ose pas prononcer et ceux qu’on n’a pas écoutés.

Le reste est silence de Carla Guelfenbein
Traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Bleton
Parution le 06 Janvier 2010
Éditions Actes Sud
312 pages

Crédit photographique :  Éditions Actes Sud

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