Baby Doll, au théâtre Armande Béjart à Asnières

Commençons cet article par un aveu : l’auteur de ces lignes n’a jamais été grand fan de Tennessee Williams, qu’il s’agisse de son théâtre ou de ses rares romans (il y en a quelques uns, peu connus et d’ailleurs peu réussis). Il n’y a pas vraiment d’explication à cela : on a beau avoir lu [...]

Commençons cet article par un aveu : l’auteur de ces lignes n’a jamais été grand fan de Tennessee Williams, qu’il s’agisse de son théâtre ou de ses rares romans (il y en a quelques uns, peu connus et d’ailleurs peu réussis). Il n’y a pas vraiment d’explication à cela : on a beau avoir lu des milliers d’auteurs, en avoir admiré beaucoup, en avoir même vénéré certains… il y a en d’autres, plus rares, qui ne nous font aucun effet. C’est-à-dire qu’on n’oserait pas dire qu’ils sont mauvais, on est d’ailleurs suffisamment rompu aux lettres pour savoir que ce n’est pas le cas, simplement ils ne nous touchent pas particulièrement et on n’a pas spécialement envie de se les coltiner.

Cet aveu formulé, enchaînons avec un aveu moins compromettant mais encore plus embarrassant dans ce contexte… aveu que l’on pourrait en gros résumer ainsi : Mélanie Thierry ? Mouais.. Certes, on n’a pas non plus suivi sa carrière à la loupe, il est possible qu’elle ait été très bonne quelque part sans que cela soit parvenu à nos oreilles. Mais quelqu’un qui a joué deux fois des textes d’Amanda Sthers 1 n’inspire pas, allez comprendre pourquoi, une grande confiance.

Ceci posé le lecteur comprendra que l’auteur de ces lignes n’avait pas spécialement envie d’aller voir Baby Doll, texte de Tennessee Williams, interprété entre autres par Mélanie Thierry. Qui plus est en payant sa place, ce qui d’un certain point de vue pourrait être considéré comme une forme de masochisme. Et pourtant, reconnaissons que ce ne fut pas déplaisant. Ce fut même, par éclats, tout à fait agréable. Et merci de ne pas ajouter que c’est une conclusion logique, vu que les masochistes aiment se faire du mal.

babydoll

En fait une adaptation non d’une pièce mais d’un film d’Elia Kazan écrit par Williams 2, le texte nous projette en pleine crise sociale et intime, au sein d’un couple dysfonctionnel formé par Archie, vieil exploitant de coton désœuvré, et Baby Doll, sa femme-enfant qu’il a juré de ne pas toucher avant ses vingt ans. Comme souvent, la situation financière désastreuse vient interférer dans la relation, et lorsque les meubles achetés à crédit sont récupérés par le magasin, laissant la maison complètement vide à l’exception du lit d’enfant dans lequel dort Baby Doll, cette dernière menace de remettre en cause la promesse contractée des années plus tôt – et dont l’échéance arrivera justement à terme quelques jours plus tard. C’est le début d’une spirale infernale, l’élément déclencheur d’un drame qui entraînera ses protagonistes jusqu’au point de non-retour.

Rudimentaire, parfois un brin brouillonne 3, la mise en scène de Benoît Lavigne ne manque cependant pas de finesse, laissant reposer une bonne part de l’équilibre dramaturgique sur les épaules de comédiens gesticulant, courant, se mouillant même… comédiens tous exceptionnels – Mélanie Thierry en tête (voyez comme l’auteur de ces lignes sait être de bonne foi). Xavier Gallais, surtout, impressionne dans le rôle de Vacarro, séduisant concurrent d’Archie. Ambigu, tout à la fois drôle et inquiétant, il compose une partition remarquable – ce qui n’étonnera pas plus que cela les chanceux ayant déjà eu l’occasion de le voir à l’œuvre (il campa notamment il y a quelques années un mémorable Robert Zucco 4). Parfaitement soutenu par les autres comédiens, le duo convainc, s’épanouit même jusqu’à compenser les carences du texte.

Car il faut le reconnaître, c’est bien le texte le maillon faible de la pièce. N’en déplaise aux nombreux thuriféraires de Tennessee Williams, Baby Doll est une partition mineure dans l’œuvre de son auteur, qui déboucha d’ailleurs sur un film plutôt anecdotique dans la richissime filmographie d’Elia Kazan. Les dialogues ne sont pas dénués de lourdeurs, l’histoire est assez sommaire… il est d’autant plus remarquable que les comédiens parviennent à nous le faire si souvent oublier, certes, mais l’on en ressort du coup un peu partagé. La soirée fut bonne ; elle aurait sans doute pu être meilleure. Cela ne nous réconciliera pas de sitôt avec Tennessee Williams, c’est certain (que voulez-vous ? Quand ça veut pas…). Cela nous aura au moins permis de réaliser à quel point Mélanie Thierry est douée, piquante et troublante.

On peut considérer cela comme une satisfaction.

Baby Doll, de Tenessee Williams, mis en scène par Benoît Lavigne
Adaptation de Pierre Laville
Avec Mélanie Thierry, Xavier Gallais, Chick Ortega, Monique Chaumette et Théo Légitimus.
En tournée près de chez vous, le 3 mars à Istres, le 5 à Pully (CH), le 6 à la Tour-de-Treme (CH), le 13 à Vichy, le 19 à Biarritz…


1. Dans la très quelconque (mais encensée par la critique) pièce Le Vieux juif blond puis dans un long-métrage que personne n’a vu à part les fans de l’auteure… oui, parce qu’il y en a, me souffle-t-on dans l’oreillette.
2. Il s’agit d’ailleurs de son seul scénario original, sauf erreur de notre part, qu’il adapta lui-même en pièce en 1978 sous le titre de Tiger Tail (pour ceux que cela intéresserait les deux sont souvent vendus en un même volume, du moins dans les éditions anglophones).
3. L’utilisation de la maison, unique décor du spectacle, laisse un peu perplexe par moments, l’intérieur et l’extérieur étant parfois difficile à délimiter dans l’esprit du spectateur.
4. Je parle bien sûr de la plus belle, de la plus sombre et de la plus fascinante des pièces de Koltès.

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