Éprouvant et anxyogène. Sukkwan Island est un récit de 200 pages qui raconte les errements et le délire d’un homme dans un territoire réel, un archipel d’îles du Sud de l’Alaska, et dans un univers mental, la prison intérieure de son esprit. Le roman, que l’on pourrait qualifier de policier psychologique, ne laisse pas indifférent, à défaut d’emporter l’adhésion : le désagréable sentiment de malaise qui accompagne la lecture de bout en bout empêche toute identification ou empathie avec les deux personnages de ce huis-clos en plein air, qui n’est pas sans rappeler, par certains aspects et toutes proportions gardées, le magistral Shutter Island de Dennis Lehane.

Jim, père de famille instable, trois fois marié, abonné à l’échec affectif et professionnel, décide d’emmener Roy, son fils de 13 ans, vivre pendant un an sur une île sauvage de l’Alaska. Accessible uniquement en bateau ou par avion, Sukkwan Island possède juste une petite cabane sans eau ni électricité, achetée par Jim. Ce retour à la nature est censé être une expérience enrichissante pour le père et le fils : s’organiser pour passer le rude hiver de ces contrées en faisant des réserves de bois de chauffage et de nourriture, pêchée et chassée, s’adapter à la solitude et au dénuement, retrouver une qualité de relation tout en continuant l’école, avec des cours par correspondance.
Très vite la feuille de route du projet dérape. Le père est tout sauf rassurant. Il sait peu de choses de la vie en pleine nature, il évalue mal les risques et les dangers, il ne peut servir de modèle à son fils, qui se retrouve peu à peu dans un rôle trop large et trop lourd pour l’adolescent qu’il est : écouter son père pleurer chaque nuit ; recueillir ses confidences sur sa vie d’adulte avec ses ex-femmes et ses maîtresses ; devoir consoler cet homme qui n’arrrive pas à en être un, uniquement capable de s’apitoyer sur lui-même de façon égocentrique, égoïste, et suicidaire.
L’ado meurt (on ne dira pas comment ni pourquoi pour sauvegarder le suspense) et le père retourne vers la civilisation, emportant avec lui la dépouille de son fils, à qui il parle pendant toute la durée (deux mois) de cette longue errance : embarquement dans leur petit bateau, accostage sur une autre île, attente des secours. Rien de puissant dans l’épopée pathétique de ce personnage qui n’est guère sympathique. Le narrateur en fait un être tellement absorbé par lui-même et ses propres problèmes que cela suscite sentiment de pitié et absence de respect. Un pauvre type, voilà ce qui qualifie ce héros. Dur-dur.
Très noir, désespéré, pathétique, un peu comme chez David Goodis ou Jim Thompson, Sukkwan Island dérange parce qu’il met mal à l’aise et laisse perplexe parce que, une fois le livre refermé, on se demande quel était le propos de l’auteur. Qu’a-t-il voulu raconter sur la relation père-fils ? Pourquoi cette peinture si noire et ce portrait d’une névrose ? Faute de trouver dans la lecture des réponses satisfaisantes à ces questions, on reste sur une impression mitigée. Oui, bof… Il n’est pas allé au bout. C’est dommage parce qu’il y a un souffle dans l’écriture de David Vann.
Sukkwan Island de David Vann
Parution le 7 janvier 2010
200 pages
Traduit de l’américain par Laura Derajinski
Éditions Gallmeister
Crédit photographique : Gallmeister
Mots-clefs :Littérature, Polar







