Chroniqueur est un job curieux. Déjà, c’est un job fatigant. Un truc de passionné. Parce que certes, vous écrivez, et pas qu’un peu. Et bien sûr, vous écoutez de la musique. Plutôt beaucoup. Mais il y a également la partie immergée de l’iceberg, celle oscillant entre l’état de collectionneur compulsif et le taf de directeur artistique : ces heures entières que vous passez à farfouiller, à lire des tonnes de sites, à écouter tout ce qui vous tombe sous la main, à bouffer du communiqué de presse et ingurgiter de l’envoi promo jusqu’à en avoir la tête qui tourne. Et depuis que l’avènement du Web 2.0 a démontré que des artistes auto-produits (qu’ils s’appellent Jennie Sadler ou VIOL) pouvaient largement tenir la dragée haute à des superproductions 1, il faut encore plus fouiller, encore plus être curieux, encore plus être attentif.
Ne vous en faites pas : je ne vais pas vous servir un couplet sur la dure vie de chroniqueur, ce serait d’autant plus absurde que vous pourriez sans doute sans problème être à ma place. Je parlais délibérément du côté curieux de ce job car, par conscience professionnelle ou curiosité exacerbée, il vous amène régulièrement à écouter des trucs auxquels vous n’auriez pas accordé un regard dans d’autres circonstances. C’est l’hiver, il fait froid, vous vous embêtez un peu et là pouf : un colis arrive. Vous le déballez, vous regardez les dates de sorties, vous décidez en toute logique d’écouter prioritairement les albums qui sortent bientôt et remisez sous la pile celui qui n’est pas annoncé dans nos contrées avant le mois d’avril. Sauf que comme souvent, la moitié des trucs ne va pas vous plaire et vous allez rapidement arriver en fin de liste. Du coup par curiosité, vous finissez par mettre ce fameux disque sur votre platine…
Et vous tombez amoureux. Or tous les amoureux sont pareils : ils ne peuvent pas s’empêcher de parler à tout le monde de l’objet de leur affection, même si cela n’intéresse personne. « Ce sont des choses humaines« , aurait dit l’immense William Sheller – qui d’ailleurs pourrait bien se laisser séduire par Woodpigeon s’il devait croiser sa route.

Bien entendu les histoires d’amour sont toutes les mêmes : on se découvre peu à peu, on se séduit, on s’apprivoise. Ces choses-là prennent du temps et il m’en faudrait plus, beaucoup plus pour pouvoir introduire Woodpigeon à hauteur du coup de cœur provoqué. Le groupe canadien a déjà publié deux beaux albums (Songbook et Treasury Library Canada), dont on se demande par quel tragique coup du sort ils n’avaient jusqu’alors jamais croisé notre route 2. Il revendique à raison l’influence d’Iron & Wine, à laquelle on ajoutera volontiers celle du Maître Elliot Smith, très diffuse mais omniprésente dans la manière de capter les voix. Voilà qui devrait vous situer Woodpigeon dans une famille plutôt glorieuse – j’entrevois même déjà un filet de bave sur certaines lèvres.
Mais dire cela reste un peu court, tant l’orfèvrerie pop 3 s’exprime en des paysages variés et difficilement limitables (un paysage par définition tend vers l’horizon, certes… mais c’est plus rare concernant les paysages musicaux). On pense ainsi parfois à Grizzly Bear, d’autres fois à Calexico, et encore à certains moments à Death Cab For Cutie – tant pour pour la limpidité des mélodies que pour les climats, ou encore pour cette manière d’osciller entre langueur contemplative et assauts pop entraînants.
Il se dégage de Die Stadt Musikanten (le titre est improbable, autant dire que ma nouvelle amoureuse s’appelle Germaine) un étrange sentiment, une forme de mélancolie joyeuse comme on n’en avait plus vue depuis les années 80 et les débuts de R.E.M. (dans un style n’ayant cependant pas grand-chose à voir). C’est-à-dire que même lorsqu’il est gai et léger, cet album provoque une émotion profonde et intense. Et que même lorsqu’il est triste, il ne vous plongera jamais dans la dépression. C’est sa grande force. Beaucoup plus que sa production (impeccable), ses mélodies (ciselées) ou sa densité (étonnante). Die Stadt Musikanten est un de ces grands albums de pop racée comme l’on n’en croise qu’un tous les deux ou trois ans (vous noterez qu’il suffit d’avoir la bonne adresse : Woodpigeon en a sorti un comme ça par an depuis 2008, ce qui laisse songeur quant à son potentiel). Il est d’ores et déjà disponible en import ; il est également en streaming sur l’excellent site du groupe, et c’est peu dire qu’on vous le recommande. Car tout de même, la différence majeure entre l’amoureux passionné et le chroniqueur séduit, c’est que ce dernier adore partager. Vous savez donc quoi faire. Bande de coquins.
Die Stadt Musikanten, vol 1. de Woodpigeon
Disponible en import depuis janvier 2010
Sortie française le 19 avril chez End of the Road Records
Crédit photo : Woodpiegon
1. Cela ne vient évidemment pas de sortir, la différence c’est surtout qu’avant le Web nous y étions beaucoup moins exposés.
2. En fait le premier est inédit chez nous ; le second est sorti il y a un an tout pile.
3. Les Anglo-saxons appellent cela orchestral pop, terme trompeur puisque suggérant un côté symphonique pas vraiment à l’ordre du jour.









13 Commentaires
Faudra que je réécoute tout ça, mais le premier passage m’avait étonnement fortement gavé.
Alors que, a priori, avec toutes les références que tu cites, j’aurais dû / je devrais apprécier … énormément.
J’ai vraiment du mal à te croire !…
C’est vrai qu’à la première écoute l’album paraît très « compact »… mais ça se décante assez vite, et que de bons morceaux (notamment « Empty-Hall Sing Along », le genre qui trotte, qui trotte, qui trotte…).
Peut-être est-ce le côté « orchestral pop » qui t’as gaver ? Ce genre de truc ça passe ou ça casse…
« qui t’a gavE » bien sûr.
La honte.
ajoute Johanna Kunin à ta liste d’autoproduits
Ce woodpidgeon est en passe d’être leur meilleur, mais je me laisse quelques écoutes avant de me déterminer ^^
Mon rapport est différent (puisque j’ai commencé par celui-ci) mais pour moi ça ne fait aucun doute que c’est le meilleur. On a l’impression que le groupe a pris une autre dimension.
Allez, j’ajoute Johanna pour te faire plaisir
Pas encore eu le courage de m’y replongé !
)
(mais non, replonger, je déconne !
ça y est, je suis en plein dedans et … je suis en train de revoir mon jugement complètement ou presque. Je ne suis pas complètement convaincu par les grandes orchestrations (mais quelle ampleur fantastique sur The Street Noise Gives You Away !!!) et les deux 1ères chansons m’ont légèrement fait bailler. Autrement, il est vrai que c’est un grand beau disque. Je le prends avec moi ce week-end pour le ré-écouter et éventuellement le mettre en bonne position de mon classement mercredi ou jeudi prochain.
C’est plutôt bien parti
Il revient de loin, en tout cas !
Mes deux chansons préférées (pour l’instant) : Empty hall sing along & And as the ship went down …
Thank You, Thomas !
C’est sûr que le côté « grand orchestre » ça passe ou ça casse…
De rien ^^
A écouter absolument : leur EP de 5 titres, dispo en téléchargement gratos sur leur site si je me souviens bien. C’est beaucoup plus dépouillé que leur dernier album, que de la guitare, des voix, des harmonies, mais ça envoit grâve. A écouter en particulier : « Oberkampf ». Découvert Woodpigeon par le biais de cette chanson, sur un blog également, il y a un an de cela, et je suis tombé immédiatement amoureux. Depuis, je les harcele sur leur page Facebook, je demande à les voir en France (en concert privé, si possible), ils sont sympa, dispo, réactifs. Vraiment un plaisir à écouter.
Oui oui, j’ai l’EP (j’ai acheté tout du groupe depuis cet article ^^). Très bon en effet.
Je suis tombé sur cette critique parce qu’ils l’avaient linké sur leur page FB officielle
Ah ! Merci pour l’info, c’est le genre de petit détail qui rend la vie de chroniqueur (TM) assez sympa
Bon, pas sûr au vu de la trad que les fans anglo-saxons aient tout piger à l’article
Du moment qu’ils ont compris que la review était très positive, c’est l’essentiel…
Woodpigeon est décidément impressionnant. bein que Treasury Library Canada reste mon préféré! je trouve cet album et notamment And as the ship went down … absolument dingue
Un Rétrolien
[...] pour sa part une grande année pop ? On peut d’ores et déjà se poser la question. Avec un excellent Woodpigeon et un retour en grâce du déjanté Adam Green, elle en prend en tout cas la direction. Et ce [...]