À un moment il faudra bien que cela s’arrête. À un moment il faudra bien qu’ils arrêtent tous de partir les uns après les autres. Parce que là, le monde semble totalement déréglé. Comme s’il était sorti de son orbite. Quoique. Mark « Sparklehorse » Linkous qui se suicide quelques mois après son ami Vic Chesnutt… on pourrait presque y voir une espèce de cohérence absurde, de logique perverse. Un symbole. Mais de quoi ?…
Comme pour Chesnutt, les nécrologues de tout crin, qui ne connaissent rien à la musique ou à tout le moins s’en foutent, ne manqueront pas de rappeler que ce n’est une pas surprise, que Linkous n’était guère un joyeux luron et que tout cela pendait au nez de ses fans. On parlera de son accident de 1996 comme s’il remontait à l’an passé 1. De sa Near Death Experience. De ses dépressions et de sa musique déprimante, car le nécrologue ne connaît pas le concept de catharsis. Ou à tout le moins s’en fout.

On parlera de tout cela, oui oui. Bien sûr. On dira à tort que son dernier album était sorti il y a moins d’un an sous le titre prémonitoire de Dark Night of the Soul 2. On rappellera qu’il tourna avec Radiohead. Collabora avec les plus grands. La nécro prendra des airs de jet-set rock lorsque seront énumérés les noms de Tom Waits, de PJ Harvey, de Daniel Johnston… et ceux bien sûr d’Iggy Pop, de Frank Black ou de David Lynch. Bien évidemment celui de Chesnutt n’apparaîtra pas, car personne n’a jamais rien eu à foutre de l’handicapé dépressif. On imagine avec amertume les discussions que les deux compères pouvaient avoir, sur ce business de la musique qui ne voulait plus d’eux depuis quelques années déjà. Sur la vie, la mort et les meilleures marques de fauteuils roulants. Ou peut-être sur Neil Young, qu’ils adoraient tous les deux, et auquel la voix aiguë et fêlée de Linkous faisait toujours et inévitablement penser. Et à présent, au Paradis, sans doute évoquent-ils en sirotant une pinte les joies du suicide.
Suis-je bête. Les suicidés ne vont pas au Paradis.

La nouvelle est arrivée ce matin [hier] d’un coup. Contrairement à ce qu’écrira le nécroph… pardon : le nécrologue, ce fut une surprise, aussi bien parce que Linkous semblait en pleine effervescence créative que parce qu’on avait appris la semaine dernière que le conflit l’opposant à EMI, et qui l’avait amené à entrer dans l’illégalité en distribuant Dark Night of the Soul gratuitement sur le Net, était en passe de se résoudre. Bien entendu il mettait également la touche finale à un nouvel album de Sparklehorse, mais ça c’était évident pour tout le monde, depuis le temps on a bien remarqué qu’un artiste ne mourait jamais en vacances, qu’il était toujours en train d’achever un travail que les pilleurs de tombe s’empresseraient d’exploiter une fois le cadavre tiède.
La nouvelle est arrivée et l’on a bien sûr ressorti les disques, non sans éprouver une petite culpabilité à l’idée de s’adonner à ce geste un peu stupide, comme si la mort d’un type nous donnait subitement envie de l’écouter. On les a longuement regardé, se demandant lequel on allait se passer et avec lequel on allait pleurer. Difficile de dire qu’on a eu l’embarras du choix : roi du come-back improbable, Linkous s’y connaissait comme nul autre dès lors qu’il s’agissait de disparaître de la scène pendant des années, pour mieux ressurgir là où personne ne l’attendait. Il a peu écrit ; encore moins édité. Chacune de ses publications était de fait un évènement en soi, tout fan sachant qu’il n’aurait pas de dose supplémentaire avant un bail. Au final il reste quoi ? Quatre albums de Sparklehorse, deux EPs. Le Dark Night of the Soul et le split avec Christian Fennesz. Et fermez le ban. Précisons-le, il n’y a quasiment pas de déchet là-dedans, même si pour beaucoup Linkous était tout de même sur le déclin, son association avec le très hype producteur Danger Mouse (alors qu’il était lui-même un producteur et arrangeur de génie) n’ayant jamais été vraiment comprise par une partie du public. Pas grave. De toute façon Linkous n’était pas une rockstar, juste un gars qui faisait ses disques fabuleux dans son coin, sans emmerder personne. Le voir en concert était un privilège. L’avoir en interview, une prouesse.
En plus d’une influence considérable sur la scène rock contemporaine (qui lui doit tant que d’eels en Gorillaz, lister sa progéniture prendrait des heures), il laisse derrière lui quelques unes des plus belles chansons du monde. Homecoming Queen, bien sûr, premier morceau du premier album, qui donnait le la d’une carrière placée sous le signe de la mélancolie et des destins brisés, avec son premier ver emprunté à Richard III : « A horse, a horse… my kingdom for a horse.« . Gold Day, sublime chasse sur les terres des Beatles. Hammering the Cramps, tube alternatif surprise de 1995. All Night Home, l’un des morceaux les plus déchirants des vingt dernières années. Heart of Darkness, merveille neilyoungienne en diable. Et bien sûr, plus récemment, la sublime Everytime I’m with You, ballade en apesanteur offerte à la voix agonisante de son ami Jason Lytle. En choisir une fut difficile ; c’est néanmoins chose faite, et le moins qu’on puisse dire est que ce titre s’imposait.
Dernier album, In the Fishtank 15 (avec Fennesz), édité chez Konkurrent
Crédit photo : Sparklehorse
Sparklehorse en six (magistrales) leçons
Vivadixiesubmarinetransmissionplot (1995). Et subitement, les styles et les genres n’avaient plus aucun sens. Lo/fi, indie-rock, pop, folk… tout ce que la scène indépendante américaine avait produit depuis dix ans se retrouvait concentré sur un album beau à en crever, le seul du reste où Linkous ne semble pas encore totalement étouffé par la mélancolie qui lui collait à la peau. Chef-d’œuvre.
Good Morning Spider (1998). Le plus beau, le plus crépusculaire et le plus formidable des albums de Linkous. Nocturne, torturé, Good Morning Spider fait partie de ces œuvres inusables et indémodables, bénéficiant en plus d’une collection de chansons parfaites d’une production ridiculisant la concurrence pop. Un des plus grands albums des années 90… voire de tous les temps.
It’s a Wonderful Life (2001). Beaucoup plus acoustique, nettement différent des précédents, le troisième album de Sparklehorse fut plus controversé, notamment en raison de la (trop ?) large place accordée aux invités (PJ Harvey et Nina Persson sur deux titres chacune ; Tom Waits sur un ; Dave Fridmann et John Parish à la prod). En pourtant cet ouvrage – acclamé par la critique comme peu de disques cette décennie – n’en demeure pas moins bouleversant, même si (ou parce que) les limbes n’ont jamais semblé aussi proches pour son auteur.
Dreamt for Light Years in the Belly of Mountain (2006). Passé assez inaperçu au moment de sa sortie, carrément mal aimé par beaucoup, le quatrième album de Sparklehorse est pourtant loin d’être aussi mauvais qu’on a bien voulu le dire. Première collaboration de Linkous avec Danger Mouse, il renoue avec l’électricité et la veine lo/fi des débuts, totalement à contre-courant de la production de l’époque. Ce qui dit dans le fond tout de la mue de son auteur en songwriter intemporel.
Dark Night of the Soul (2009). D’intemporalité il est justement ce question sur ce concept-album crépusculaire emmené par David Lynch, Danger Mouse à nouveau pour la production, et Sparklehorse en chef d’orchestre. Intemporalité des thématiques mystiques qu’il développe. Intemporalité, aussi, dans les générations qu’il croise : la jeune garde (un Stroke, un Shin) y côtoie la crème de l’indie-rock des 90’s (Chesnutt, Wayne Coyne, Jason Lytle) plus deux légendes vivantes (Iggy Pop et Black Francis). Le résultat, somptueux, fut l’un des meilleurs disques de l’année passée.
In the Fishtank 15 (2009). Sorti en toute discrétion fin 2009, l’ultime disque publié par Linkous de son vivant aura été ce split-album avec l’excellent Christian Fennesz. La pop pudique du premier s’agglomère à merveille avec l’électro désolée du second, et si l’album ne serait sans doute pas resté dans les mémoires sans la mort de Linkous, il n’en referme pas moins quelques passages remarquables.
1. Une overdose d’alcool et d’antidépresseurs l’avait cloué sur place un soir de concert, il avait passé plus de douze heures à écraser ses propres jambes et s’était retrouvé en fauteuil roulant durant six mois.
2. En fait son dernier disque était un curieux split-album avec Fennesz, pour lequel le buzz fut bien moindre, sans doute faute de casting alléchant.









22 Commentaires
Ca me fait presque mal au bide de voir sur Google Actu des liens vers Topaloff et rien sur Linkous.
Très bel hommage, en tout cas !
Oh, y aura quand même bien quelques articles dans le Libé du jour (peut-être celui de demain pour cause de week-end) et les Inrocks de la semaine. Evidemment si tu t’attends à entendre parler de lui sur LCI…
C’était simplement pour signaler le fait que ces media de masses me semblent vraiment de plus en plus « populeux » (dans son acceptation la plus négative possible).
Ah oui, je suis d’accord.
Maintenant n’importe quel mec connu qui claque est une légende.
Mais un grand artiste peut s’éteindre dans l’indifférence générale.
Que dire de plus…
« La nouvelle est arrivée et l’on a bien sûr ressorti les disques, non sans éprouver une petite culpabilité à l’idée de s’adonner à ce geste un peu stupide, comme si la mort d’un type nous donnait subitement envie de l’écouter. On les a longuement regardé, se demandant lequel on allait se passer et avec lequel on allait pleurer. »
oui, pas mieux…
beau résumé des disques, pas évident d’etre aussi concis et pertinent, meme si je ne suis pas d’accord avec tout (tu le sais). mais pour le Good Morning Spider, je ne peux qu’approuver.
Et superbe titre à l’article, une fois de plus…
A un moment, il faudra bien que ça s’arrête…
Comment dire?
Fort heureusement, cela ne s’arrêtera pas. Cela n’empêche pas l’hommage à Mark Linkous, mais, depuis qu’il n’est plus présent, deux artistes inconnus ont déjà attiré mon attention. Je crois que le cheval étincelle en serait fort aise. Dans les hommages, la banalité (trivialité) oblige à ajouter : « The show must go on ». A nous de contribuer à ce que ce soit bien plus qu’un show…
(Ceci dit, c’est un article qu’on conservera tant il dit de choses et les dit bien…)
Encore un beau texte sur Linkous. Merci.
Bon les amis, je ne sais pas trop quoi répondre.
« D’accord », « Merci », « Bonne journée » ?
Bonne semaine!
Voilà
Et bien sûr, je vous donne rendez-vous à tous sur Interlignage pour la prochaine mort de génie
David, si tu nous entends…
Moi, j’ai un peu peur pour Baxter Dury maintenant…
Encore une fois, voilà un mec que je découvre au moment de sa mort… Ce que tu dis sur le disque qu’on choisit alors qu’il vient de mourir est très juste. Le sentiment qu’on ressent quand on se retrouve à se dire « maintenant qu’il est mort, je vais me décider à découvrir qui c’était » est encore plus culpabilisant je le crains.
24 h que je n’écoute que ça (entrecoupé de morceaux d’Elliott Smith – comme remonte moral), et … Putain ce que j’aimerais pouvoir être aussi triste que vous en fait. Au moins je me sentirais moins con.
« une petite culpabilité à l’idée de s’adonner à ce geste un peu stupide, comme si la mort d’un type nous donnait subitement envie de l’écouter »
Bah, pourquoi stupide ?
Pour ceux qui connaissent, c’est un moyen de faire son deuil et de ne pas laisser les choses enfouies (je suis adepte de l’expression plus que du couvercle pour réagir face aux morts qui nous sont proches).
Et pour ceux qui ne connaissaient pas, cet événement est un prétexte à la découverte qui est toujours plus intéressant que s’ils n’avaient connus.
Pour ce qui est de Linkous (Chesnutt pareil), l’émotion suscitée sur certains médias (mainstreams et blogs) est vive et ne peut laisser indifférents des personnes qui ne connaissaient pas ou peu ces musiciens.
À noter que la vivacité de cette émotion médiatique est à la hauteur de l’émotion créée par des morts qu’on ressent comme fortement injuste.
Enfin, Chesnutt ou Linkous ont ceci d’exceptionnel que l’émotion qu’ils suscitaient de leur vivant était également très forte.
Ceci pour dire que si je vois bien ce que tu entends par certaines récriminations contre la nécromanie générale, je ne suis pas persuadé que ce soit pertinent pour Linkous et Chesnutt : je n’ai pour le moment rien lu de déplacé et d’illégitime dans tout ce que j’ai pu lire (billets, commentaires, messages fb…).
Et pour conclure, ceci n’est juste qu’un avis sur un petit bout d’un billet que je trouve agréable à lire en ces temps mortifères.
PS : tu aurais pu éviter de prendre la photo que j’avais utilisée hier sur Pop Hits quand même !
Je n’aime pas les nécros. Je n’ai jamais aimé ça. Que j’écrive ce genre de texte n’est qu’une contradiction parmi d’autres.
Je n’aime pas les nécros – les vraies, celles des organes de presse officiels – parce qu’elle sont désémotionnalisées (pour ne pas dire déshumanisées), se contentent d’aligner des faits disponibles sur wikipedia et des listes sans âmes (d’albums, de collaborations). Ce n’est pas indigne en soi (et je n’ai jamais dit le contraire) ; ce n’est pas spécialement digne non plus. C’est terne et factuel, comme un communiqué de l’AFP, la prose ampoulée en plus. Les dix lignes de Xavier hier sont bien plus émouvantes et rendent bien plus hommage à Linkous que les déjà huit nécros « officielles » que j’ai lues ce matin.
P.S. : Bouclage oblige, ça faisait déjà plusieurs heures que la photo était prise quand l’article sur Pop Hits est sorti… j’allais quand même pas tout changer
Beau texte… et je n’en attendais pas moins de toi.
Pour ce qui est du débat sur les nécros… ça ne me dérange pas qu’elles soient quelque peu « désémotionnalisées » (surtout dans la presse officielle). Pour ma part, lorsque j’en fais une, c’est vraiment parce qu’apprendre la mort de tel artiste m’a touché, ému (sauf dans le cas de Michael Jackson^^), et j’essaie d’éviter le lyrisme et les larmes (je me dis que ceux qui aimaient Linkous n’ont pas besoin qu’on cherche à leur faire ressentir des émotions, la nouvelle suffit à les attrister profondément)… bref, qu’une nécro (ou plutôt un hommage) soit sobre ou émouvant, peut importe, chacun l’exprime selon son tempérament…
Oui… ceci dit est-ce que tu crois vraiment que dans les organes de presse dite « officielle » le journaliste s’exprime selon son tempérament ? :-S
« Désémotionnalisés » d’accord, c’était peut-être excessif. Je crois que je voulais tout simplement dire « déshumanisée ». Cela ne veut pas dire sombrer dans le pathos (j’espère que ce texte – ou mon texte sur Mano Solo il y a quelques semaines – ne verse pas dans le pathos, je me ferais vomir moi-même
)
Ah non, bien sûr que tu ne tombes pas dans le pathos, je trouve le ton très juste (j’allais écrire « je trouve ton ton très juste, justement », ce qui aurait été d’une lourdeur peu commune^^)
Et même chose pour les autres qui ont écrit un billet sur Linkous (KMS, Christophe, Xavier…), ça reste digne, et c’est l’essentiel pour un hommage… il n’y a rien de pire que les hommages emphatiques, qui feraient honte aux morts… des trucs du genre :
Oôôô toi, Mark Linkous,
Triste destin, que celui qui te pousse,
A mettre fin à tes jours de manière si tragique,
Et nous laisser orphelins de ta divine musique.
Oôôôôô Monde cruel,
Où les génies morts trop tôt se ramassent à la pelle,
Pourquoi, une fois encore, nous enlever le meilleur d’entre-nous,
Rends Mark aux siens et prends-moi, je t’en supplie à genoux !
(tu comprends, maintenant, pourquoi j’essaie de rester le plus neutre possible dans mes hommages^^)
Waouh ! Quel sens de l’emphase ! Je crois qu’une grande carrière t’attend dans le rock progressif
Ouais, GT ministre de la culture, GT ministre de la culture !!
(bon c’est pas le tout mais faut faire pareil pour Topaloff maintenant…)
J’imagine GT qui décore Alexandre Jardin et Cali pour services rendus à la Nation