Les Cendres d’Arsinoé d’Olivier Gaudefroy

Alexandrie, 204 av. JC. Ptolémée Philopatôr est un pharaon fantoche, manipulé par ses conseillers, véritables détenteurs du pouvoir et prêts à tout pour le conserver. 600 ans plus tard, la savante Hypatie enquête sur un meurtre commis au Musée d’Alexandrie. Un parchemin subtilisé pendant l’incendie de la grande Bibliothèque semblerait être la cause de cet [...]

Alexandrie, 204 av. JC. Ptolémée Philopatôr est un pharaon fantoche, manipulé par ses conseillers, véritables détenteurs du pouvoir et prêts à tout pour le conserver. 600 ans plus tard, la savante Hypatie enquête sur un meurtre commis au Musée d’Alexandrie. Un parchemin subtilisé pendant l’incendie de la grande Bibliothèque semblerait être la cause de cet assassinat.

Hypatie d’Alexandrie a réellement existé et, au cours des deux derniers siècles, elle a fait couler beaucoup d’encre : aussi bien Leconte de Lisle qu’Umberto Eco ou Hugo Pratt s’y sont intéressés. Tout récemment, on a même pu la voir au cinéma sous les traits de la belle Rachel Weisz dans Agora, le dernier film d’Alejandro Amenabar. Et aujourd’hui, c’est Oliver Gaudefroy qui s’y colle. Sans aller jusqu’à dire qu’il aurait pu s’abstenir, force est d’admettre que son Hypatie est un peu trop lisse, trop parfaite pour être réellement intéressante.

C’est peut-être un défaut de notre époque que de vouloir des héros qui ne soient pas infaillibles ; il n’empêche qu’on aurait apprécié que l’héroïne n’ait pas toujours raison, et que son père, Théon, qui l’assiste dans son enquête, ne soit pas constamment relégué au second plan, n’étant là que pour s’émerveiller de l’intellect de sa fille et lui fournir les passe-droits nécessaires à la poursuite de son enquête. D’autant qu’on a soi-même du mal à admirer les déductions d’Hypatie quand les ficelles qui y conduisent sont aussi grosses.

Les Cendres d'Arsinoé

Ne nous méprenons pas : les Cendres d’Arsinoé ne sont pas indigestes. Somme toute, le roman se lit avec aisance, et entrelace deux histoires – celle de -204 et celle de 391 – avec une fidélité qui laisse entrevoir la passion de l’auteur pour cette époque. Mais paradoxalement, c’est cette passion qui fragilise l’ouvrage: tout à sa volonté de nous transmettre son engouement et ses connaissances, Olivier Gaudefroy, tel un funambule amateur, ne cesse d’osciller entre le récit pur et le cours d’histoire. Ce qui nous laisse avec un sentiment mitigé, entre curiosité et frustration. Dans les descriptions, Gaudefroy peut se montrer brillant. Au point qu’on visualise réellement les images qu’il nous propose. Alors, on plonge dans cet état de grâce où on n’est plus simplement en train de lire : on voit, on vit ce qu’on lit. Mais tôt ou tard, l’empressement de l’auteur à étaler son savoir et à mettre à profit ses nombreuses heures de documentation y mettra un terme brutal. C’est extrêmement désagréable, comme un réveil qui sonne un lundi matin à 7h alors qu’on était justement en train de rêver qu’on était dimanche. C’est Dieu qui vous claque au nez la porte du Paradis.

Enfin, monsieur Gaudefroy : quel besoin a-t-on de savoir ce qu’Hypatie prend au petit-déjeuner ? Mais trêve de plaisanteries : si la trop grande précision d’Olivier Gaudefroy est son talon d’Achille, ce n’est malgré tout pas le plus gros défaut de son roman. Il y a la rigidité des dialogues (particulièrement dans les deux premiers chapitres, après ça va mieux), qui sonnent parfois atrocement faux et dont on vous donnera un court exemple – extrait d’un dialogue entre Arsinoé et son amant – pour ne pas s’y attarder :

« – Mon ami, comme je me plais en ta compagnie ! Ton amour et tes attentions précautionneuses me font oublier les excès de mon frère. Celui-ci me dégoûte avec ses orgies de plus en plus fréquentes.

–  Moi aussi, je me sens bien à tes côtés. Tu es la femme la plus fantastique que j’ai rencontrée. Toutefois, je suis triste : vivre notre amour de façon normale et sereine est impossible, car tu es reine, mon trésor. »1

Bien qu’il n’y ait malheureusement aucun témoin vivant de cette époque, il est difficile d’imaginer que les amants du second siècle avant Jésus Christ se parlaient de manière aussi guindée, surtout dans l’intimité… Mais là n’est pas, une fois encore, la plus grosse erreur d’Olivier Gaudefroy. « Alors, si elle ne repose pas dans sa trop grande rigueur ou dans ses dialogues à l’amidon, où niche-t-elle ? » demanderez-vous, brûlants d’impatience. C’est pourtant élémentaire, si évident qu’on s’étonnera qu’Hypatie n’y ait pas songé elle-même (mais il est vrai qu’elle était morte depuis bien longtemps lorsque ce roman a été rédigé) : dans son titre, tout simplement. Car enfin, cher monsieur Gaudefroy, vous auriez dû vous douter qu’en appelant votre roman les Cendres d’Arsinoé, tout lecteur un tantinet avisé aurait compris, arrivé à la moitié de votre œuvre, ce qui attendait Hypatie au bout de sa longue et périlleuse quête ! Et il va sans dire que cela gâche une grosse partie du suspense.

Malgré tout, la lecture en demeure agréable, et de même qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, il ne faut pas jeter les Cendres d’Arsinoé à la poubelle. S’il ne fera pas beaucoup de remous dans le grand lac des romans policiers historiques, il reste néanmoins intéressant pour sa fidélité (même trop consciencieuse) aux faits, et un très bon moyen de découvrir cette facette sombre des débuts du christianisme.

Les Cendres d’Arsinoé de Olivier Gaudefroy
Paru en Janvier 2010
231 pages
Éditions le Lamantin
Crédit Photographique : Éditions le Lamantin

1.Rappelons au passage pour le lecteur qui douterait de ce qu’il croit avoir compris de ces quelques lignes que la tradition chez les pharaons ptolémaïques était de marier, quand la nature le permettait, le pharaon à sa sœur, comme le furent les dieux Osiris et Isis, et que c’est d’ailleurs une des raisons de leur décadence.

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