Dans la famille (des homonymes) Roth, vous avez Philip, auteur prolifique de ? entre autres ? l’inénarrable Portnoy et son complexe. Vous avez aussi Joseph l’Autrichien ? La Marche de Radetzky, La Crypte des Capucins. La, ou les, différences entre Philip et Joseph ?
L’un, né en 1933, est toujours vivant, l’autre est mort en 1939. Philip l’Américain dépeint dans ses livres (28 à ce jour) une certaine vision ? un « segment », selon ses propres termes ? de la société de son pays. Il est considéré comme l’un des auteurs majeurs de la littérature américaine contemporaine. Joseph lui, peint plus volontiers des mondes, ou des empires, finissants. (En mode le déclin des empires européens).Tous deux manient l’humour, le noir qui fait rire jaune, à froid, grinçant. Lucidité et acuité pour un regard sur la nature humaine. Le mal de vivre n’est jamais très loin.

Le Roth auquel s’intéresse ce Surlignage est celui qui est mort à l’hôpital, dans la salle commune (en mode poète maudit) et qui est enterré au cimetière de Thiais. Lucide, Roth l’Autrichien, né en Galicie, ancienne province de l’empire austro-hongrois maintenant en Ukraine, a quitté les contrées germaniques le jour où Hitler est arrivé au pouvoir : « Ne vous faites pas d’illusions. C’est l’Enfer qui prend le pouvoir » écrit-il dans une lettre à Stefan Zweig. Lequel, dans l’oraison funèbre qu’il prononce lors des obsèques de son ami dit : « Il y avait en Joseph Roth un Russe – je dirais même un Karamazov - ». Bref, Joseph Roth est un auteur à l’intelligence aiguë et tourmentée, noir au sens romantique du terme, qui écrit remarquablement bien.
Réfugié à Paris, il vit à l’hôtel, noircit les pages pour tenter de résoudre ses problèmes d’argent (en mode Balzac), livrant de nombreux articles à différents journaux et publiant romans et nouvelles. Il rencontre d’autres exilés de la Mitteleuropa ou de la Russie des Soviets. Journaliste de talent et romancier reconnu, il marque ses contemporains et, bien que de nos jours sans doute moins connu que Philip, il est néanmoins considéré, lui aussi, comme un auteur majeur. Vous pouvez lire en ligne le bon dossier de presse de l’exposition qui s’est tenue au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à Paris, en 2009, à l’occasion du 60e anniversaire de la mort de Joseph Roth. Vous y trouverez des témoignages de contemporains de Roth comme Stefan Zweig mais aussi des textes d’écrivains actuels, dignes de ce nom1, Patrick Modiano et Nadine Gordimer entre autres.
Cela étant posé, pourquoi parler de Roth – Joseph ? donc ? Et pourquoi pas ? (En mode réponse bêtasse). Parce que, au hasard des lectures qui fait bien les choses, après avoir lu il y a fort longtemps (et adoré) La Marche de Radetzky, j’ai découvert récemment Notre assassin que l’on peut qualifier de curiosité littéraire. C’est un livre publié pour la première fois en 1936, réédité en 2008 chez Folies d’encre (ne cliquez pas de suite, leur site est en construction… Et, en passant, l’édition du livre en question comporte un peu trop de coquilles), dans la traduction de l’époque par Blanche Gidon. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre (le livre a aussi été publié sous un autre titre Confession d’un assassin), il ne s’agit pas vraiment d’un polar. C’est un roman sur un être en quête de l‘un des auteurs de ses jours, qui, de ce fait, erre entre plusieurs mondes et d’abord entre deux noms : celui du mari de sa mère, qu’il porte, Golubtschick, et celui de son père biologique, le prince Krapotkin, qu’il voudrait bien endosser comme on s’empare d’un dû. (Joseph Roth n’a pas connu son père, interné peu après la naissance de son fils, chers lecteurs du bon Docteur Freud.)

Ce héros au demeurant pas vraiment sympathique est donc un bâtard, comme l’on disait à l’époque, fruit des amours ? pour elle c’est bien de ce sentiment qu’il s’agit, pour lui c’est juste l’exercice du droit de cuissage ? entre la femme d’un garde-chasse et un aristocrate russe, propriétaire terrien, pour qui travaille ledit garde-chasse. Le narrateur vit à l’hôtel au Quartier Latin, comme Roth, fréquente assidûment le café d’en face, comme Roth, mort alcoolique, dont l’un des livres s’appelle La Légende du saint buveur… No comment.
On est apparemment loin, bien loin, de l’univers des von Trotta de La Marche de Radetzky. Vous voyez ce que c’est ? Les téléspectateurs fidèles de l’événement musical kitschissime retransmis worldwide, le concert viennois du Nouvel An, qui fera peut-être l’objet, pour le premier anniversaire d’Interlignage, d’un Surlignage (en mode surréaliste) dans notre rubrique musicale ? qui sait ? ? Ces téléspectateurs-là, donc, connaissent. C’est le morceau qui clôt le concert, en une imperturbable tradition et dans l’allégresse. Le public frappe dans ses mains, ambiance kermesse d’un certain monde désuet, rétro, figé dans sa tradition. Attention ça décoiffe, c’est spécial ! Une curiosité, ça aussi. (Ainsi que les « cabotinades » – ne cherchez pas, le mot n’existe pas ? rituelles des chefs d’orchestre, dans cet extrait, Daniel Barenboim.)
La Marche de Radetzky c’est donc le titre de la marche militaire que Roth emprunte à Strauss 2 pour son très très beau roman, qui raconte l’histoire de l’héritier de la famille von Trotta et la fin du monde évoqué, condensé presque, comme un café ristretto, dans la marche militaire de Strauss. Si on veut résumer en une formule, on dira que La Marche de Radetzky, c’est la version austro-hongroise du Guépard de Leopardi.

Et avec Notre assassin, on y revient, on n’est, finalement, pas si loin des von Trotta, car le jeune Gobutschick a une idée fixe, obsessionnelle, intégrer le monde de son père biologique, le monde de l’aristocratie. Seulement voilà, on est dans les années 30 et les Russes blancs sont une espèce en voie de disparition qui s’exile quand elle le peut. Le héros de Roth est un loser avant l’heure, qui voudrait vivre dans un univers à l’agonie. Abandonnant sa mère, il part pour Odessa faire valoir ses droits, comme il dit, pour quêter la reconnaissance de son père biologique, qui l’éconduit en lui donnant un lot de consolation, une tabatière. Il les fait fabriquer en séries, à l’intention de ses très nombreux enfants naturels… Golubtschick rencontre sur le pavé du port d’Odessa une espèce de mauvais génie, Lakatos, un agent de la police secrète. Tombe amoureux d’une jeune Française de passage, mannequin chez un couturier parisien venu présenter ses collections aux dames de la bonne société. Vit toutes sortes d’aventures et finit par se retrouver à Paris, agent de la police secrète, sous un faux nom, celui de son vrai père. Grinçant, l’humour, limite cynique, n’est-ce pas ? Là il fréquente le même petit café que le narrateur, qui, après un prologue de quelques pages, laisse la parole au récit de Golubtschick, selon une tradition des plus littéraires.
C’est très romanesque, très littéraire, donc, aussi, et, tout comme La Marche de Radetzky et La Crypte des Capucins, très bien écrit (en tout cas très bien traduit…).
Alors, pour répondre à la question initiale, oui, il faut lire ou relire Roth. Là, on a choisi Joseph, en raison du hasard d’une lecture, mais les 28 ouvrages de Philip vous tendent les pages, ainsi que les autres livres de Joseph qui ne sont pas cités dans ce Surlignage.

Quelques extraits de Notre assassin :
« On chargea le corps sur un traîneau. Nous en occupions un deuxième, ma mère et moi, et pendant tout le trajet une gelée claire me fouettait délicieusement la figure de ses milliers d’aiguille de cristal. À vrai dire, j’étais joyeux. L’enterrement de mon père est au nombre de mes souvenirs d’enfance les plus gais.
Sans cette rencontre, ma vie aurait pris une toute autre tournure. Lakatos me conduisit tout droit en enfer. Un enfer parfumé.
Hélas, la haine, mes amis, la haine que je nourrissais contre ce bâtard, ce faux fils de mon vrai père ? du prince, mon père ?, me tenait lieu d’intelligence, comme il arrive souvent.
Qui étions-nous, en effet, nous autres, dans l’ancienne Russie ? Des insectes et rien de plus. De ces mouches que l’employé noyait dans son encrier, des zéros, des grains de sable sous la botte d’un boyard.» (Cela vous rappelle-t-il, à vous aussi, le rapprochement est peut-être hardi, certes, la réplique d’André Dussolier dans Tanguy, d’Étienne Chatiliez ? « T’es rien ! Une petite gêne, un caillou dans une chaussure, un poil de cul coincé entre les dents ! »)
Et, pour finir sur un rapprochement un peu moins tiré par les cheveux, un passage proustien, digne des tourments éprouvés par Swann dans son amour pour Odette : « Je souffrais l’enfer en surveillant cette fille. J’étais jaloux. Je tremblais constamment qu’un autre, un collègue, pût recevoir la mission de la surveiller à ma place. Je n’étais encore qu’un blanc-bec, mes amis. Quand on est jeune, il peut arriver que l’amour se manifeste d’abord par la jalousie. Vous pouvez trouver du bonheur à être jaloux. La souffrance vous rend tout aussi heureux que le plaisir. À peine si vous distinguez la joie de la douleur. L’âge seul nous l’apprend. Mais, l’âge venu, nous sommes trop faibles pour éviter la douleur et savourer le plaisir.»
Les romans de Joseph Roth sont édités aux éditions du Seuil, chez Gallimard, Folies d’encre, Liana Lévi et quelques autres. On les trouve pour la plupart en poche.
Pour ceux cités dans ce Surlignage :
Notre assassin (1936) Folies d’encre 2008
La Marche de Radetzky (1932) éditions du Seuil 1982
La Crypte des Capucins (1938) éditions du Seuil 1994
Bibliographie de JR, son univers impitoyable, sur le site des éditions Sillages.
Les livres de Philip Roth sont disponibles en poche chez Gallimard
Portnoy et son complexe (1970)
Crédit photographique : éditions Folies d’encre/ éditions du Seuil / Sammlung Senta Lunghofer – Linz / Deutsche National Bibliothek / Exil Archive / Dossier de presse de l’exposition du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
1. Pas des « pipole » apposant leur nom sur un livre pour une opération marketing.
2. Johann, le père, à ne pas confondre avec le fils, celui du Beau Danube bleu ni avec Richard, l’Allemand du Chevalier à la rose, un autre travail en perspective pour mes camarades de la musique, s’il leur vient des envies d’exotisme musical : de l’homonymie chez les Strauss.
Mots-clefs :Littérature, Roman








5 Commentaires
Véridique, un jour j’achète un bouquin de P. Roth d’occaz à Gibert, un peu au pif, et voilà qu’en fait j’avais acheté du Joseph^^ Mais bonne surprise au passage.
Lequel ?
Hé bien moi, c’est comme ça ou presque que j’ai découvert Il était une fois en Amérique, qui est, je trouve, un grand film, en achetant une K7 à 1euro dans un vide-grenier…
Je crois que ça devait être Le poids de la grâce.
En tout cas, chez les Strauss, je vote pour Richard, moi.
merci @ude pour cet article. J’avais découvert Joseph Roth avec, je confirme, sa superbe « Marche de Radetsky », il y a fort longtemps lors d’un séjour d’un an à Vienne (je me souviens, malgré son charme indéniable, de toutes les ambiguïtés de cette ville qui n’avait pas à l’époque entamé sa psychanalyse…).
Et cela me donne vraiment envie de me replonger dans l’oeuvre de cet auteur qui a eu la bonne idée de s’alcooliser à outrance pour mourir en 1939 avant qu’on l’extermine…