Il y a des fois où l’on galère pendant des jours – voire des semaines – pour parvenir à obtenir un disque, une interview, une simple photo. Et puis il y en a d’autres où tout se passe bien et même trop bien. Tout s’emboîte parfaitement et en quelques instants, on se retrouve débordé. Or contrairement à une idée reçue largement répandue, ce ne sont pas nécessairement les artistes les plus connus qui sont les moins accessibles. Vous pouvez parfaitement passer deux mois à pleurer pour rencontrer dix minutes tel artiste indé totalement inconnu tout en parvenant à obtenir une demi-heure en tête à tête avec Arno en moins de temps qu’il n’en faudrait pour dire que son nouvel album, Brussld (pronounced : breuzeuld), est une franche réussite.
En fait ce fut tellement facile et rapidement booké qu’on se retrouve, le surlendemain, à deux doigts de faire pipi dans sa culotte. C’est que, tout de même : on parle d’Arno. Peut-être pas une légende vivante (à part dans sa Belgique natale), mais à tout le moins un artiste culte, une véritable statue du commandeur pour tous ceux qui grandirent dans les années 90, à une époque où le rock francophone était encore bien loin d’être entré dans les mœurs. Son En concert (à la française), notamment, vécut une belle vie avant de finir irrémédiablement rayé par des centaines d’écoutes de Patchouli, du Bon Dieu, de Marie tu m’as. Un album beau et fort, qui fut longtemps son meilleur. Jusqu’à ces étranges années 2000 et ce moment inattendu où Arno, comme s’il avait pris conscience d’être plus un personnage qu’un véritable auteur, s’est mis à enquiller les excellents albums avec une régularité étonnante. Depuis Charles Ernest (2002), le Monsieur est devenu constant, et ce n’est pas l’excellent Jus de Box qui sera venu le démentir. Brussld est dans cette lignée. On se dit qu’il y a encore dix ans, on lui aurait sans doute parlé de n’importe quoi sauf de musique. En 2010, on a juste envie de lui dire qu’on aime sincèrement ce qu’il fait.

Tout à la fois classe et négligé, pourvu d’énorme cernes violettes sous les yeux laissant supposer que nous n’étions pas les seuls à avoir trop bu la veille, un Arno tout à fait charmant et bienveillant nous accueille dans sa jolie chambre d’hôtel, prenant le temps de nous demander au passage pour qui on écrit, quel est le site, est-ce qu’on arrive à en vivre. Ah ah. Toi mon garçon, avec cette manière de commencer par faire passer ton interlocuteur avant ta petite personne, tu es un candidat parfait pour la rubrique Meeting….
Dont acte : tranquillement affalé sur la méridienne, Arno commence à répondre à nos questions, parfois de manière elliptique, parfois par borborygmes, d’autres fois en racontant tout autre chose que ce qu’on lui demande – mais toujours le sourire (charmeur) aux lèvres. A peu près aussi lunaire que vous l’imaginez, mais nettement plus cohérent que ce que ses rares interventions télévisées peuvent laisser croire. Combien il a sorti d’albums ? « Trente-deux ou trente-trois », mais il n’est pas tout à fait sûr. « Je suis vieux, hein ? Non mais c’est vrai, je suis un vieux pépé. » De toute façon il ne les écoute jamais et n’en possède aucun. « Il m’arrive même d’en redécouvrir chez des amis, des fois… « ah oui, j’ai fait ça, moi ? » ; « ah c’est ça la pochette de celui-là ?« . On rit de bon cœur, en se disant que le côté un peu naïf, un peu enfantin du personnage est loin d’être une pose. Arno est comme ça. Il a beau avoir soixante balais, il est toujours un grand gamin s’amusant de sa célébrité. Comme si le temps n’avait aucune prise sur lui. Curieux, on lui pose la question de l’envie. Comment aborde-t-on son trente-deuxième (ou trente-troisième ?) album ? Où puise-t-on l’énergie pour remettre le couvert tous les trois ans avec une précision quasi métronomique : album, tournée de deux ans, un an d’écriture, album, tournée de deux ans… etc ? La réponse tombe, laconique. Définitive : « Qu’est-ce que je dois faire, autrement ? » Bonne question, meilleure que la nôtre. Partir en vacances ? « Oh moi, tu sais, je suis en vacances depuis très longtemps. Moi quand j’ai pas la musique je suis dans la merde. Je suis déjà dans la merde, alors sans… je suis encore plus que dans la merde. » Alors que d’autres en concevraient quelque honte, lui n’hésite même pas à affirmer qu’il fait avant tout des albums pour pouvoir faire des concerts. « Quand je fais pas des tournées je traîne dans les bars et je traîne dans la rue… et c’est pas bien. Je m’ennuie. » Et là, on a à peine le temps de se sentir ému qu’il évacue la question : « En plus quand je suis en tournée je dois pas faire le ménage, je suis dans les hôtels, les poulets tout cuits ils vont dans ma bouche… » C’est ce qu’on appelle une saine motivation. Ou une jolie pirouette, assez représentative du personnage comme d’une musique capable en trois notes de glisser du rire aux larmes – et inversement.
S’ensuit une digression improbable en grande partie provoquée par un SMS inopportunément envoyé par la femme de votre serviteur. « Dis-lui bien que tu es pas au bistrot ! » Arno rigole, se détend – façon de parler tant il semble l’incarnation du Saint Patron des Dandys Nonchalants. On essaie de recentrer la discussion sur Brussld, album particulièrement inspiré, bien écrit et surprenant comme du Arno. En vain : « Tu sais je suis jamais content, à peine j’ai fini je dis : « Mais pourquoi j’ai fait comme ça ? » Et c’est pour ça que j’aime faire des concerts, parce que je change tout ce que je veux changer. Quand on fait un film on peut pas faire ça, c’est figé. » La tournée semble d’ores et déjà occuper tout son esprit. Alors on enchaîne : y-a-t-il des chansons qu’il ne supporte plus de jouer ? « Oui ! Bathroom Singer. J’ai vraiment plus envie de jouer ça. Mais il faut faire attention avec ça parce qu’il faut penser au public, aussi. Regarde les Stones : on m’a dit qu’ils détestent Satisfaction. Mais ils doivent la jouer ! Et moi aussi, quand je vais voir les Stones, je veux qu’ils chantent Satisfaction ! » Curieusement, on a du mal à croire qu’Arno en soit arrivé au stade où le public ne vient plus que pour écouter les tubes et tolère tout au plus dans un silence mécontent les extraits du dernier album. Mais il maintient : « Je t’assure, quand je joue pas Putain, Putain les gens sont pas contents. Une fois j’ai oublié de la chanter, mais ils ont tous crié « Putain ! Putain ! C’est vachement bien ! » et j’ai dû la chanter quand même. Mais c’est normal, on joue pour un public aussi, il faut respecter ça. Moi je la joue cent cinquante fois par an mais le public, lui, il vient me voir qu’une fois. »

Cela commence à déjà faire un bon moment qu’on est avec Arno, mais on n’a pas spécialement envie que ça s’arrête. Ça tombe bien : il semble quasiment intarissable, quelle que soit la question et quel que soit le sujet. Quand tant d’autres ne semblent éprouver de plaisir qu’à évoquer leur nombril et nous abreuvent des détails les plus insignifiants de leur morne existence, lui donne l’impression d’avoir un avis absolument sur tout, et prend un plaisir évident à se lancer dans l’énumération des artistes qu’il admire et qui l’influencent plus ou moins consciemment : Arcade Fire, Animal Collective… « J’écoute des trucs nouveaux, des trucs que je trouve différents. J’aime bien chercher des autres sons… pas des groupes qui sont comme dans les années 80, ou 60 ou 70… je suis pas dans le rétro. » Et en tant que songwriter non plus, serait-on tenté d’ajouter. « Tu sais après tente-deux ou trente-trois albums, j’ai fait toutes sortes de choses, c’est difficile de ne pas se répéter. Alors je cherche des choses différentes mais, hé ! il y a un truc qu’on ne peut pas changer… » Sa voix, bien sûr. Rugueuse. Décharnée. Qu’il ne supporte plus de voir comparée à celle de Tom Waits – raccourci il est vrai un peu facile. D’autant que contrairement à l’Américain, lui ne donne jamais l’impression de forcer le côté rauque’n'roll. Il suffit de l’écouter parler deux secondes pour s’en apercevoir 1. « En plus je suis plus beau que lui. »
Est-ce que par hasard cette discussion ne serait pas un peu en train de partir en vrille ? se demande le lecteur un peu dérouté. Peut-être un peu. Comme toute discussion, non ? Rien d’anormal à ce qu’en l’espace de quelques minutes Arno nous fasse basculer de Tom « Ugly » Waits à Facebook, de Facebook à la pub 2, et de la pub à Jesus Christ – meilleur artiste belge contemporain (!!!) avec sa musique liturgique et son show incroyable où il danse sur l’eau. On le savait en passant la porte de l’hôtel : on entrait dans un univers tout à fait particulier, dont on n’était pas sûr de complètement parvenir à sortir. En effet, quelques jours plus tard, Brussld truste encore la platine, avec son rock stonien (Black Dog Day), son blues post-moderne (How Are You?), son Get up, Stand up aux airs de marche funèbre et ses ballades troublantes (Quelqu’un a touché ma femme). Il n’est pas si courant de rencontrer des artistes qui soient parfaitement à l’image de leur musique. Arno est de ceux-là et compte tenu de la diversité de cette dernière, ce n’est pas la moindre des informations. Décalé mais pertinent, un peu foufou mais complètement touchant, il conclura de fait l’entretien de la même manière qu’il l’aura commencé, à la Arno : une petite tape amicale, et un inattendu « Je va faire pipi, maintenant »…
Nouvel album, Brussld
A paraître le 29 mars chez Naïve
Crédit photo : Danny Willems
1. Croyez bien d’ailleurs que l’on a conscience au moment de rédiger cet article d’à quel point Arno sans la voix et l’accent, ce n’est pas vraiment Arno.
2. Arno a en effet fait de la pub pour Lancia en Belgique, plongeant certains de ses fans dans une relative perplexité, d’autant qu’il n’a pas son permis car il « aime trop les gens pour leur faire courir un tel danger.«









17 Commentaires
on ferme les yeux et on y est (en fait on ferme pas vraiment les yeux, sinon on n’arrive plus à lire l’article…)
J’en ai vraiment chié pour la transcription… c’était très éclaté, ça passait assez vite du coq à l’âne… et surtout je ne voulais pas « trahir la langue d’Arno », qui est tout de même très particulière, alors qu’avec un autre j’aurais probablement reformulé sans scrupules ni remords.
Donc merci pour ce commentaire !
Je sais pas tellement comment je suis arrivée sur ce blog, les aléas des liens suivis cahin caha.
Mais bordel de hasard, j’ai bien fait ! Merci pour ses 10 minutes avec Arno. On le reconnaît dans chaque bout de phrase. Ca me rappelle cette discussion impromptue dans J’ai toujours rêvé d’être un gangster , entre Higelin et Arno…
Putain, putain, il est vachement bien, Arno! Et puis, la boucle est bouclée : tu as commencé l’interview avec la vessie comprimée, et Arno y a mis un terme en allant vider la sienne…
Merci beaucoup, Julie & Sophie.
Ca fait plaisir de voir qu’on n’a pas passé des heures à bosser pour rien.
Bonne journée à l’une et l’autre.
Je dis une bêtise si je dis que je cherche où qu’on clique pour lire (ou écouter) l’interview ? (le billet est bien, il donne envie, mais je ne sais pourquoi, l’habitude arbobesque peut-être. De l’aide ! j’ai honte…)
bon, sinon, un billet si longtemps avant la sortie de l’album, n’est-ce pas un peu pousse au crime ça ? ^^ D’autant que Quelqu’un a touché ma femme m’a déjà terrassé deux fois sur Inter.
Oui, tu dis une bêtise…
Les interviews en podcast, ce n’est ni mieux ni moins bien, c’est autre chose. Moi, je suis un homme d’écrit (si j’ose dire). Je ne sais que faire ça, et je crois que je le fais plutôt pas mal. Ce n’est clairement pas moi qu’il faut venir lire pour avoir une itv audio (déjà les extraits musicaux j’ai du mal !
)
Mais dis-moi : est-ce plus pousse au crime que de passer un extrait en rotation lourde à la radio un mois avant sa sortie ?
Les deux sont des invitations à se comporter en dangereux délinquant.
les deux !
Et t’as même pas pensé à lui demander de me dédicacer genre une clope ou un boc de bière…? tsssss
Je ne suis pas tellement branché autographes je dois dire…
bon, je te rassure : moi non plus
Bonjour,
C’est marrant, j’ai pensé exactement la même chose que Christophe (8 mars 2010), précisément quand j’ai lu ce passage : « Cela commence à déjà faire un bon moment qu’on est avec Arno, mais on n’a pas spécialement envie que ça s’arrête. Ça tombe bien : il semble quasiment intarissable, quelle que soit la question et quel que soit le sujet. Quand tant d’autres ne semblent éprouver de plaisir qu’à évoquer leur nombril et nous abreuvent des détails les plus insignifiants de leur morne existence, lui donne l’impression d’avoir un avis absolument sur tout ».
Et je pense qu’il n’a absolument pas dit une bêtise, qu’il a même entièrement raison : si Arno était si intarissable et avait un avis sur tout, on aimerait bien en profiter un peu !
Perso, je suis vraiment restée sur ma faim, le états d’âme et les messages de la femme de l’interviewer n’étant pas ce qui m’intéresse le plus…
Sinon, pas mal, le papier.
En même temps, j’ai déjà un peu répondu à Christophe…
Mais s’il faut le redire, je veux bien le redire : si j’avais transcrit l’intégralité de l’interview, vous auriez eu cinq pages dont vous n’auriez pas eu le courage de voir le bout, vous auriez trouvé les questions affligeantes et les réponses parfois sans intérêt. Or l’idée demeure quand même de mettre en valeur l’artiste. Sans doute ne le dit-on pas assez, mais la plupart des artistes, même sur 50 minutes d’interviews, ne disent pas des choses intéressantes ou pertinentes pendant 50 minutes. Arno, sur 50 minutes, il est tout de même capable de glisser 15 minutes sur un groupe qu’il adore… mais dont il est incapable de citer le nom, et dix minutes de borborygmes intranscriptibles
Ceci n’est pas une interview. C’est une rencontre, une chronique, un portrait… des interviews d’Arno, il y en a plein, partout… je comprends tout à fait qu’on puisse ne pas aimer ce type d’article, sincèrement. Mais je trouve assez injuste de lui reprocher de ne pas être ce qu’il n’a jamais prétendu être. Cela s’appelle Meeting… Arno, il n’y a pas de tromperie sur la marchandise, si j’ose dire…
Concernant votre remarque sur le SMS, il est dommage que vous considériez ça comme les « états d’âmes » du narrateur. Cet article ne parle que d’Arno, même quand on raconte cette anecdote. Elle n’a été « gardée au montage » que parce que justement, de par sa réaction du tac au tac, elle dit quelque chose d’Arno, du moment que nous avons passé ensemble, de la complicité qu’il crée immédiatement avec toute personne se trouvant dans la pièce. Je n’aurais évidemment pas mentionné ça s’il s’était uniquement agi de raconter que ma femme, ce jour-là, se demandait à quelle heure je rentrais (vous noterez d’ailleurs que la nature du SMS n’est pas précisée). C’est la réaction d’Arno qui a amené la remarque, pas l’inverse
D’accord, j’ai compris. Mais alors, à l’avenir, évitez d’allécher le lecteur avec ce genre de phrase « il semble quasiment intarissable, quelle que soit la question et quel que soit le sujet », qui nous fait regretter de ne pas avoir davantage des propos de l’artiste !
Je précise que j’ai bien apprécié de vous lire, tout de même !
Bonne continuation,
Madame.
En fait, j’ai déjà songé à mettre les interviews intégrales en téléchargement, pour ceux que cela intéresse. Mais comme me le disait mon ancienne boss, « à quoi bon passer des heures sur l’article si c’est pour que tout le monde télécharge le podcast ? Et puis c’est encore du temps, du montage… » Enfin. Il faudra que je réfléchisse à un genre de complément, pour l’avenir…
Bien à vous,
T.
Madame, les médias traditionnels ont tout pour satisfaire votre soif de la parole brute d’Arno. Ici, Thomas a exercé sa liberté de ton, et c’est très bien ainsi. Personne ne saurait lui reprocher son approche personnelle. Au contraire.
Oh tu sais, je ne m’offusquais pas de ces commentaires. Je suis ouvert à la critique, surtout sur ce genre d’article un peu… différent.
2 Rétroliens
[...] différentes de celles qui nous laissèrent tant sceptiques après le concert de Biolay : Arno ne semble guère attirer le gratin mainstream, de même qu’il ne remplit pas à craquer une [...]
[...] sûr aujourd’hui la grosse artillerie belge déferle sur l’Europe pour le meilleur (Arno, dEUS) comme pour le pire (les innommables Ghinzu ou les assez insoutenables Puggy), remonter le [...]