S’il y a une chose à retenir de Beast et de l’entretien de votre serviteur avec le groupe, c’est qu’ils sont gentils. Parce qu’honnêtement, j’avoue que, dans la provocation, j’avais fait fort. Si, une fois ma première question posée, Jean-Phi m’en avait retourné une et m’avait gentiment intimé de bosser un tout petit peu avant de venir lui faire perdre son temps, je n’aurais rien eu à dire.
Seulement voilà, je mourais d’envie de la lui poser cette question stupide. Et puis, il était seul. Betty était encore dans l’ascenseur qui menait au lobby de l’hôtel où avait lieu l’interview. Alors je me suis lancé avec ma question si idiote qu’on en oublierait facilement qu’elle pouvait déboucher sur d’autres plus finaudes - parce que c’était quand même mon objectif. « Alors, Beast, vous êtes combien dans le groupe ? ». Poli, il m’explique qu’ils sont deux mais que sur scène, ils sont quatre.
Arrive Betty. Après les salutations d’usage, je réitère. Et, sans l’ombre d’une hésitation, elle me répond : « Quatre, mais pour l’album, on a travaillé à deux. ». Ma question, aussi saugrenue soit-elle, a fait son effet et permet de tracer à grandes lignes le portrait de Beast. C’est un groupe centré autour de deux personnalités complémentaires au sens propre du terme. Chacun voit la même chose que l’autre mais sa manière de l’exprimer est différente.

J’avoue que j’aurais bien aimé en savoir davantage sur ce duo en questionnant Serge et Jonathan, ceux qui les accompagnent à la basse et à la guitare en scène. Mais, je ne les croiserais qu’en coup de vent, trop heureux qu’ils étaient d’échapper à la corvée de la séance promo pour aller profiter du premier après-midi printanier et parisien.
Ce qui caractérise Beast, aussi bien en scène qu’en studio, c’est l’énergie. C’est d’ailleurs pour ça que les effectifs doublent en live. Jean-Phi pourrait, techniquement c’est sûr, s’occuper seul de la musique. Mais rester seul devant l’horizon étriqué d’un laptop, c’est pas son truc, non. Ça gâche le plaisir de se retrouver face au public, alors autant profiter de ce plaisir à fond et le partager.
L’énergie, c’est vraiment ça qui définit Beast. L’album en est né, d’ailleurs. Betty croise Jean-Phi et suite à leur rencontre arrive un beau bébé : une chanson nommée Devil. L’un et l’autre l’adorent. Pas seulement pour ce qu’elle est mais aussi pour ce qu’elle leur a apporté : le sentiment de sortir de leurs terrains de jeu respectifs, d’oublier leurs repères musicaux propres et d’en construire de nouveaux, ensemble. Alors, ils relèvent ce défi qui consiste à se réinventer tous les deux et s’enferment en studio pour filer la métaphore, dos à dos. Jean-Philippe Goncalves s’occupe du son et Betty Bonifassi des textes. Chacun se nourrit des idées de son partenaire. L’enthousiasme de l’un est toujours là pour soutenir l’autre, les approches studio et scène se mélangent.
À la demande expresse de la plus grande fan du groupe dans la rédaction, je pose quelques questions sur les paroles, notamment sur la récurrence du thème de l’Apocalypse, du Chaos et de cette bête qui s’appelle Beast. C’est du domaine de Betty et elle me répond avec un grand sourire, en remarquant, sans surprise, que c’est une question qui lui a été posée de nombreuses fois et qu’elle provenait toujours, directement ou non, de femmes.

Bien évidemment, c’est une image. La bête, c’est notre monde actuel avec toutes ses aspérités qui est ici dépeint. Cette société qui crève de l’envie d’avoir besoin d’un besoin défini par le marketing, cet univers dans lequel l’apparence est tellement reine que c’est devenu un tabou de dire qu’on va mal. C’est tout le propos du disque : chacune des chansons développant un pan de l’apocalypse qu’on vit tous, ici bas et tout de suite, de surcroît. City traîte ainsi de ces télé-évangélistes ridicules qui squattent les ondes hertziennes canadiennes. Mais on trouvera aussi mise en musique la critique d’une sur-consommation dépourvue de conscience ou la condition féminine. On s’attardera d’ailleurs sur ce dernier point. Betty, en tant que française expatriée au Québec depuis des années, mesure aisément la différence entre les deux cultures et déplore sincèrement le retard qu’a pris le pays de Louise Michel et George Sand sur son cousin d’Outre-Atlantique.
Je pourrais aisément et par le menu détailler l’étude de textes à chaque chanson. Mais, peu importe. Parce qu’ au-delà du discours de Betty, ce qui me marque, c’est la manière qu’elle a de s’exprimer. Jamais, je n’ai croisé d’artiste aussi immédiatement passionné(e) et enthousiaste quand il s’agit de parler son métier … Pour tout dire des coulisses d’une séance d’interview, ce n’est jamais très facile cet exercice. On est là à croiser des gens pour bavarder sur leur passé, exaltant certes, puisqu’il prend la forme d’un album ; parfois on aborde le futur, la scène, sans jamais pouvoir égaler ses hauts et ses bas. Jamais, on ne parle du présent, probablement parce que c’est un jour de boulot comme un autre pour eux, et pas le plus enthousiasmant : un hôtel, une demi-heure d’interrogatoire réglementaire puis merci, au revoir, il faut vite passer au suivant, pour répondre au même genre de questions. Il n’y pas de quoi sauter de joie. Mais Betty, elle, a un ton gourmand dans la voix quand on sacrifie à ce rituel. Elle répond aux questions goulûment, comme si elle était perpétuellement mue par l’énergie qui l’a poussée à écrire ces textes hier et la poussera à les chanter demain.
Avec une comparse aussi bavarde et pleine de convictions et de passion, il est plus difficile de percevoir Jean-Philippe. En tout cas, au moins, jusqu’à ce que je lui parle de musique. Là, il est intarissable. De son talent de compositeur, évident à l’écoute de Beast, on glisse vite à ses prouesses de réalisateur¹, aux métamorphose qu’il fait subir à la matière sonore, à son admiration pour un Amon Tobin et les scores des grands illustrateurs musicaux à la Ennio Morricone. Il évoquera aussi un brin nostalgique sa formation et ses débuts de musicien dans une formation d’électro-jazz, un parcours qui lui a permis, très tôt, de jongler avec les styles musicaux et de travailler dans tous les domaines. On termine en parlant de la scène et du bonheur, immédiat, qu’elle leur procure à tous les deux.
Betty nous a déjà quitté pour répondre à d’autres questions mais qu’importe, c’est évident que je n’ai qu’une envie, les retrouver tous les deux, là où ils sont le plus à l’aise, en concert.
Beast, en concert à Paris (La Maroquinerie) le 16 Avril
1. Pour ceux qui l’ignoreraient, Jean-Philippe est l’homme qui, derrière la console de mixage, a permis le succès de l’album Tous les sens d’Ariane Moffat, excellent et trop rare exemple de chanson francophone aussi inventive dans ses textes que musicalement.
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Un Commentaire
Je ne suis pas vraiment surprise que Betty soit une passionnée, énergique et investie! Voilà un entretien qui donne très envie de les voir en concert, merci.