Devil in Miss Jones de Gerard Damiano

Clandestin à ses débuts (on sait que Michel Simon fut un grand collectionneur de ces courts-métrages anonymes projetés dans les maisons closes) puis relégué dans un ghetto sordide où il croupit toujours depuis l’hypocrite loi X de 1975, le cinéma pornographique a connu au début des années 70, sous l’impulsion conjuguée de la libéralisation des [...]

Clandestin à ses débuts (on sait que Michel Simon fut un grand collectionneur de ces courts-métrages anonymes projetés dans les maisons closes) puis relégué dans un ghetto sordide où il croupit toujours depuis l’hypocrite loi X de 1975, le cinéma pornographique a connu au début des années 70, sous l’impulsion conjuguée de la libéralisation des mœurs et de la contestation sociale (auxquelles il faut ajouter la fin du code Hays aux Etats-Unis), un incroyable succès qui va lui permettre de s’afficher, le temps d’une parenthèse enchantée, dans les salles « normales » et de toucher le « grand public ».
Gerard Damiano n’est sans doute pas étranger au prodigieux essor que va prendre le genre puisqu’il réalise en 1972 l’un de ses grands classiques : le mythique Deep throat (Gorge profonde) qui va devenir l’un des films les plus rentables de l’histoire du cinéma (réalisé pour une somme avoisinant les 25000 dollars, il en aurait rapporté…600 millions !).
Les spectateurs français devront attendre 1975 pour assister aux performances buccales de Linda Lovelace et ils auront alors l’occasion de découvrir dans la foulée deux autres grands « classiques » du porno américain : Derrière la porte verte des frères Mitchell (malheureusement pas au programme de la collection lancée par les toujours audacieuses éditions Wild Side) et un autre Damiano non moins mythique : Devil in Miss Jones.
S’il convient de revenir rapidement sur le contexte historique et social de la production de ces films, c’est pour rappeler que le porno s’affichait alors résolument comme un cinéma de contestation (à la manière de ce que feront des gens comme Romero, Craven et Hooper dans le cinéma fantastique et d’horreur) et qu’il n’avait pas abdiqué toute ambition artistique. Rares seront ensuite les cinéastes capables de résister à la normalisation du genre et à la triste routine industrielle à laquelle va les conduire un arsenal juridique ignominieux.
Gerard Damiano fera partie de ces exceptions, poursuivant coûte que coûte au cœur d’un genre pourtant très codifié une œuvre personnelle et ambitieuse.
Découvrir Devil in Miss Jones 37 ans après sa sortie permet de constater que nous ne sommes résolument pas face à un film pornographique comme les autres, même si je dois avouer humblement que le « classique » n’est peut-être pas à la hauteur d’une œuvre moins connue comme Odyssey, the ultimate trip que Damiano réalisera quelques années plus tard.

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Miss Jones est une femme ordinaire, solitaire et frustrée, qui décide par lassitude de se suicider. Elle arrive dans une espèce de Purgatoire où l’employé des lieux, très poli, lui annonce qu’elle devra végéter en Enfer pour l’éternité. Dépitée par cette décision sévère eu égard à son attitude exemplaire lors de son séjour terrestre ; Miss Jones, toujours vierge, demande un petit sursis afin de pouvoir goûter aux plaisirs de la chair dont elle a été privée jusqu’à présent…

Cette trame narrative est le prétexte à une série d’initiations qui va constituer, si j’ose dire, le « cœur pornographique » du film. Disons le tout de suite, ce « cœur » est aussi la partie la moins intéressante du film : si le sexe est un peu mieux filmé que dans la plupart des films X (on signalera aux amateurs une scène lesbienne joliment sensuelle), Damiano fixe aussi ce qui deviendra par la suite la morne trinité du genre : fellations/pénétrations/éjaculations (avec des variantes telles que la partouze qui nous est épargnée ici au profit d’une double pénétration sans flamme).
En revanche, le reste du film est passionnant. D’une part parce que Damiano prend soin de véritablement peindre son personnage (il n’y aura aucune scène hard avant le premier tiers du film) et qu’il nous offre une vision assez sombre du monde et des relations entre individus.
L’initiation de Miss Jones, tout le monde l’a noté, rappelle un peu celle que subissent généralement les héroïnes du marquis de Sade. Possédant le physique ordinaire d’une femme qui n’a plus rien d’une nymphette (Georgina Spelvin a alors 37 ans lorsqu’elle débute sa carrière d’actrice porno !), Justine (tiens ! tiens !) Jones réalise qu’elle est passée à côté de ce qui fait le sel de l’existence (les plaisirs de la chair) et que la vertu n’est finalement jamais récompensée (elle est condamnée à l’enfer de toute façon). Du coup, elle se change en véritable Juliette et s’abandonne aux prospérités du vice.
La série d’initiations diverses et variées qu’elle va connaître permet au cinéaste d’aborder les thèmes de la jouissance, de la culpabilité et de la transgression. Miss Jones est une espèce de nouvelle Eve qui brise la loi divine pour accéder à la connaissance de tous les plaisirs. Et Damiano de jouer avec les symboles bibliques – la pomme, le serpent- et de montrer que la femme peut (et doit !) se libérer de cette « faute » originelle pour pouvoir s’épanouir sexuellement.

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La fin du film est encore plus étonnante. Condamnée à l’enfer, Miss Jones se retrouve dans une salle de bain sordide avec un « fou » joué par le cinéaste lui-même. On assiste alors à un dialogue de sourds, où notre jeune femme implore l’homme pour qu’il lui fasse l’amour tandis que celui-ci part dans d’obscurs délires. A ce moment, Damiano justifie son surnom de « Bergman de la fesse » tant son film s’achève sur une note pessimiste. Pour le cinéaste, il est évident que le pire enfer ne sont pas les flammes éternelles mais la frustration de ne plus pouvoir avoir de contacts avec autrui, d’être condamné à une solitude sans fin. Toutes proportions gardées, ce final m’a fait songer au Silence et à ses héroïnes murées dans leur solitude et leurs frustrations.
Qu’on songe davantage à Bergman devant ce film qu’à une vulgaire polissonnerie diffusée sur Canal + le premier samedi du mois prouve, si besoin était, le grand intérêt de ce Devil in Miss Jones

Bonus. Si les extraits d’entretiens avec des vedettes du cinéma pornographique de l’époque paraissent un peu anecdotiques (on ne dépasse jamais le côté tout le monde était formidable ), l’analyse historique et thématique que Jacques Zimmer (spécialiste du genre à qui on doit le livre Le cinéma X) fait du cinéma de Damiano est absolument passionnante et on finit par regretter de ne pas pouvoir l’écouter plus longuement…

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Devil in Miss Jones, réalisation et scénario de Gerard Damiano avec Georgina Spelvin, Harry Reems, Marc Stevens, Judith Hamilton (aka Clair Lumiere), Gerard Damiano (aka Albert Gork)

États-Unis, 1973, 64 min, couleurs, format 1.77, écran 16/9ème  compatible 4/3
Version originale anglaise. Sous-titres français.
Interdit aux moins de 18 ans
Sortie  le 8 avril 2010 aux éditions Wild Side

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