When You’re Strange : Tom DiCillo raconte les Doors

C’est assez étrange¹ de devoir attendre l’an 2010 pour qu’enfin un vrai film documentaire, diffusé sur grand écran, soit consacré aux Doors. C’est même d’autant plus surprenant que la formation californienne est peut-être celle qui a le mieux réussi à se forger une postérité dans l’imaginaire du public. Pour tout un tas de raisons, aujourd’hui, [...]

C’est assez étrange¹ de devoir attendre l’an 2010 pour qu’enfin un vrai film documentaire, diffusé sur grand écran, soit consacré aux Doors. C’est même d’autant plus surprenant que la formation californienne est peut-être celle qui a le mieux réussi à se forger une postérité dans l’imaginaire du public. Pour tout un tas de raisons, aujourd’hui, les jeunes générations qui s’ouvrent à la musique trouvent dans la carrière des Doors la porte d’entrée la plus aisée vers toute cette période du début des années 70 où la contre-culture a gagné l’imaginaire populaire via la musique.

Les Stones ? Va parler à des adolescents de la carrière de ces sexagénaires qui sombrent dans la décrépitude artistique depuis plus de 25 ans et la dissimulent tant bien que mal sous les injections de botox.
Les Who ? Là, aussi, le génie d’antan est bien loin de la mi-temps du Superbowl et des aspects les plus vulgaires du sport-business.
Les Beatles ? Leur apport à la musique a été tellement banalisé par tous ceux qui les ont plagiés qu’il est difficile pour les jeunes de mesurer à quel point ils ont été révolutionnaires.
Led Zep ? Reprends ma phrase sur les Who en remplaçant le mot Superbowl par cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Pékin.
Non, pas de doute possible, les Doors sont l’incarnation même de la rébellion du rock’n'roll grâce à une trajectoire éclair et aussi par la figure rimbaldienne d’un leader nommé Jim Morrison².

Jim_Morrison_Gloria_Stavers

La tâche de réaliser ce documentaire a été confiée à Tom DiCillo. L’artiste est suffisamment reconnu pour que les survivants du groupe ne craignent aucun contre-sens mais il est aussi, et c’est peut-être là le plus important, suffisamment modeste pour ne pas laisser son ego ou ses lubies prendre le pas artistiquement sur le sujet³. Bien qu’il s’agisse d’une œuvre de commande, il faut admettre que DiCillo a fait un remarquable travail. Le récit de la carrière des Doors est aussi juste que possible, ne sacrifiant aucun détail biographique pour construire une légende plus belle que la réalité. When You’re Strange est un film documentaire qui a pris le parti didactique. Le commentaire, lu par Johnny Depp, ne néglige pas le moindre chapitre de l’histoire du groupe.
L’aspect le plus plaisant de cette approche réside probablement dans des moments de pédagogie musicale où la voix off explique quelques spécificités du groupe tandis que l’image et le son en apportent la démonstration. Le procédé est simple comme bonjour, il fonctionne très bien et on se demande pourquoi il n’est pas plus souvent utilisé dans le genre du documentaire musical. Malheureusement, cette approche est un peu moins efficace quand elle aborde certains aspects plus biographiques. Une fois qu’on a compris que lorsqu’il n’est pas dans son état normal, Jim Morrison est à jeun, les images suffisent. Quand Johnny Depp détaille par le menu ce que la rock-star avait ingurgité tel jour ou telle autre soirée, le commentaire ne vaut guère mieux qu’une note de bas de page et on regrette alors qu’il prenne le pas sur la bande son.

The Doors, courtesy of Elektra Records

D’ailleurs, parlons-en de la partie musicale : elle est excellente. Ce n’est certes pas surprenant vu les qualités du groupe mais il faut souligner que le montage son est vraiment remarquable. Tous les classiques sont évoqués. Jamais le spectateur n’a l’impression d’être frustré à cause d’un couplet ou d’un refrain absents, ce qui est pourtant nécessaire pour incorporer tous les grands moments musicaux du groupe. En revanche, et c’est finalement là qu’on réalise que les Doors est un groupe qui a déjà plus de quarante ans, il est assez difficile de sortir de When You’re Strange rassasié d’images. Bien sûr, Tom DiCillo a fait tout son possible pour réaliser le meilleur film du monde. Evidemment, il a eu accès à toutes les archives du groupe et il a même réussi à utiliser le court-métrage que Morrison avait réalisé lors de ses études de cinéma. Mais malgré tout ça, on sent bien que ça n’a pas été facile pour lui de trouver la matière première pour remplir 85 minutes de long-métrage.

Jim_Morrison_Paul_Ferrara

C’est d’ailleurs le principal problème lorsqu’on réalise un film sur un groupe comme les Doors. Autant la musique conserve une réelle actualité et ne fait absolument pas son âge, autant les images (ou plutôt le peu d’images que le groupe a laissé) ramènent irrémédiablement à une époque révolue. De nos jours, n’importe quel musicien laborieux n’ayant commis qu’une ou deux chansons poussives peut se filmer et mettre à disposition d’un hypothétique public autant d’images en une semaine que tout ce qu’a laissé l’un des plus grands groupes de rock américain.
C’est pour cette raison que DiCillo tente d’esquiver l’obstacle en faisant un usage important d’anecdotes et autres illustrations à caractères pédagogique. Et le résultat, pour être honnête, est plutôt bon : fidèle à la légende du groupe, très factuel, ne minimisant jamais l’apport musical de Manzarek, Krieger et Densmore par rapport à celui de la rockstar Morrison.
Mais, autant vous l’avouer, ça n’a pas été suffisant pour me convaincre. Sans doute est-ce parce que, dans ma position - un peu spéciale j’en conviensde mélomane scribouillard, je connaissais déjà tous les détails relatifs aux Doors ainsi qu’un bon nombre des images présentes dans le film ? Peut-être suis-je aussi un peu trop habitué à des rockumentaires très bruts (One + One de Jean-Luc Godard ou The Year Punk Broke de Dave Markey) où le réalisateur pose simplement sa caméra et saisit au vol une tranche de la vie d’un groupe ? Je suis donc dans la position difficile du critique qui n’a pas aimé un film pour de mauvaises raisons puisqu’obectivement, si When You’re Strange ne ravira pas forcément les inconditionnels des Doors, il constitue néanmoins une excellente porte d’entrée pour tous ceux qui veulent découvrir ou mieux connaître l’un des vrais rares monuments de la pop culture.

When You’re Strange, réalisé par Tom DiCillo
Commentaires dits par Johnny Depp
Durée : 01h 25 min
Sortie le 9 juin 2010
Crédit photographique : Elektra Records, Gloria Stavers & Paul Ferrara
Remerciements à MK2 Diffusion

1. Voilà le jeu de mot sur le titre du film When You’re Strange est fait. Bon débarras.

2. Morrison qui, vous l’apprendrez dans le film si vous ne le saviez pas déjà, fit le plus gros esclandre de la toute la vie du groupe quand ses camarades de jeu envisagèrent de convertir Light My Fire en musique d’un spot publicitaire.

3. Si vous voyez dans cette remarque une référence au biopic intitulé The Doors et réalisé par Oliver Stone, ce n’est certainement pas innocent de ma part.

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2 Commentaires

  1. arbobo a ajouté ces quelques mots le juin 8, 2010 | Permalien

    ton entame est un gonflée, puisque les stones ont eu droit à plusieurs docus sur grand écran,
    les who ont eu « the kids are allright »,

    pour les beatles je n’en jurerais pas, plusieurs oui, mais peut-être uniquement télé,
    sur le clash il y a eu Rude boy,
    sur dylan Don’t look back,
    il y en a eu plusieurs sur Bowie (tv, peut-être),

    vu comme j’ai trouvé chiant le trop célèbre « Dig! » et ma déception à « 24h party people », et ce que tu dis de ce film sur les doors, je vais passer mon tour ;-)

  2. Boebis a ajouté ces quelques mots le juin 8, 2010 | Permalien

    C’est pas avec ces critiques que je vais me bouger, pourtant j’adore le groupe. En tout cas tu arrives à la même conclusion que celle de l’(excellente) émission le Cercle (sur canal + et sur le net), sur le manque criant d’images d’archives exploitables qui rendait le docu difficile faire.

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