On a beau aimer Chris Nolan, difficile de ne pas voir le puissant et richissime réalisateur de The Dark Knight comme cette bonne vieille grenouille – vous savez : celle qui voulait se faire plus grosse que le bœuf. Elle gonfle, elle gonfle… vous connaissez la suite. Inception et son réalisateur mégalo, c’est un peu la même tambouille. A ceci près bien sûr que La Fontaine proposait des mets raffinés tandis que Nolan, pour sa part, vient de signer une grosse tourte bourrée d’un peu tout – sauf de délicatesse.
Le pitch est aussi simple que grandissime : Dom Cobb est le roi des extracteurs, soit donc littéralement des voleurs de rêves. Avec sa fine équipe il pénètre dans les songes des gens (de préférence les puissants) pour leur dérober leurs secrets les mieux gardés, puis les revend au plus offrant. On ne sait pas trop comment il fait (c’est l’un des gros points noirs du film), mais son petit business se porte plutôt pas mal. Mieux que lui, individu totalement ravagé de l’intérieur et incapable de faire le deuil de sa Marion Cotillard d’épouse. Petite parenthèse : rien qu’avec cette info, on peut déjà deviner la moitié du film. Mais soyons de bonne composition et faisons comme si de rien n’était.
Donc un beau matin, Saito, un affreux japonais, lui commande une mission un peu particulière. Il ne s’agirait plus cette fois-ci de dérober une idée, mais d’en introduire une dans l’esprit de l’héritier d’un grand empire financier. C’est théoriquement impossible, sauf bien sûr pour Dom Cobb, qui réussit donc à entraîner toute une équipe dans cette aventure sans jamais, à aucun moment, expliquer pourquoi il sait qu’on peut le faire. Admettons, puisque nous-mêmes, on meurt d’envie de le suivre.
C’est que la première heure du film, malgré des béances scénaristiques colossales, est si spectaculaire et baroque qu’on a bien du mal à résister. Visuellement superbe, Inception renverse les figures imposées du blockbuster (au figuré… mais au propre aussi), se pique d’inventions visuelles bluffantes 1 et enveloppe le tout d’une aura de mystère suffisamment pesante pour qu’on ait envie d’accompagner Chris Nolan à peu près n’importe où. Et puis il y a de quoi lui faire confiance, malgré une ressemblance parfois un peu gênante avec l’eXistenZ de Cronenberg 2 : s’il n’est pas le plus grand réalisateur du monde, Nolan n’a encore jamais généré d’innommable bouse 3. Il mérite le bénéfice du doute.
Arrivé à la fin cependant le doute s’est envolé. Car entré dans le vif du sujet, Inception commet ce péché – mortel compte tenu de son arrogance et de sa mégalomanie – de devenir un film très conventionnel pétri de poncifs et suintant la facilité. La seconde moitié du film (celle concernant l’inception en elle-même) contient certes quelques belles scènes. Mais elles ne pèsent pas grand-chose en regard des incohérences innombrables, de l’intrigue cousue d’un fil principalement blanc et d’un manque d’imagination presque risible. Dans une récente interview à Libération, Joseph Gordon-Levitt (qui incarne Arthur, le bras droit de Cobb), déclarait sans rire que pour lui, « Araki et Nolan ont la même intégrité ». Difficile de ne pas se fendre d’un sourire narquois en lisant pareille ânerie, tant Inception dément en permanence cette assertion. Bien filmé, efficace, carré aux entournures, ce septième long de Nolan manque cruellement d’une vision artistique pour lui donner un poil de profondeur (non, un scénario tout embrouillé avec des mots compliqués et de la chimie de bazar, ce n’est pas profond – ce n’est même pas vraiment geek). Sa vision de l’onirisme est parfaitement raccord avec son sens du dialogue ou de la mise en scène : balisée, millimétrée, presque chirurgicale. Sans folie, alors que tout est là pour faire de l’ouvrage une formidable trip psychédélique. Le rêve construit pour les besoins de l’inception ? Un gros thriller aux airs de jeu vidéo, avec des niveaux parfaitement délimités et des méchants à dégommer. L’accès au subconscient ? On prend l’ascenseur et on va au sous-sol. L’idée que l’auteur se fait d’un monde onirique totalement idéalisé par l’amour ? Une immense mégalopole avec des gratte-ciel défigurant le paysage. Quelle inventivité ! Quelle poésie !
On ne demandait certes pas à Chris Nolan de se métamorphoser en Lynch. Tout de même, quand on est affublé d’une telle prétention, quand on vous vend que vous n’aurez jamais rien vu de tel au cinéma… il y a un minimum exigible de la part du spectateur. Dans la fable, la grenouille de La Fontaine s’enfla si bien qu’elle creva. Aux dernières nouvelles, l’ego du cinéaste se porte toujours bien (cartonner au box office aide sans doute), il aura juste fait sourire les plus exigeants des spectateurs. Il y a une telle disproportion entre les ambitions crânement affichées et ce qu’est réellement Inception qu’il ne pouvait en être autrement. Comme toujours dans ces cas-là, seul DiCaprio ressort du naufrage (oh oh), avec sa tronche de déterré, ses manies de junkie en manque et ses phrases répétées en boucle tels des mantras. C’est peu pour justifier deux cent millions de dollars de budget.
Inception, écrit et réalisé par Christopher Nolan
142 minutes. Avec Leonardo DiCaprio, Ellen Page, Marion Cotillard, Joseph Gordon-Levitt, Michael Caine…
En salle depuis le 21 juillet.
Crédit photo : Warner Bros.
1. Ceci constituant le seul aspect réellement réussi du long-métrage, on vous les laissera découvrir par vous-mêmes.
2. Sans oublier Matrix, évidemment… vu que déjà à la base, ces deux films parus à quelques mois d’écart ont bien des points communs.
3. Bon, ok : Insomnia était sans doute le film le plus mal nommé de tous les temps, mais un film soporifique c’est tout de même différent d’une bouse.











14 Commentaires
Je te trouve tres dur sur le coup. Je ne sais pas si c’est pour faire contre-pied avec la plupart des critiques ou des commentaires, mais ca me semble un peu injustifie.
Certes le scenario souffre d’absences, ou d’incoherences, et de nombreux concepts ne sont qu’explores, entrevus sans que l’on sache vraiment ce que ca vient faire la dedans (l’architecte?). Ce qui me gene le plus a vrai dire c’est, un peu comme toi, le fait d’avoir un si bon concept et de le rendre trop carre, avec des concepts sortis d’on ne sait ou (peut etre certaines choses se reveleront apres second visionage), alors qu’il y a tellement de possibilites.
Par contre, le film est visuellement exceptionnel, et je ne pense pas avoir jamais vu quelque chose de comparable au cinema (encore une fois, ceci est une premiere analyse apres une sceance), et rien que pour ca, ca merite d’etre vu.
Le pire, quand je relis ton article, c’est que ce que tu dis est vrai, mais je ne peux m’empecher d’etre resolment enthousiaste a propos du film, et je me l’explique de moins en moins…
Je suis on ne peut plus d’accord avec toi. Sans compter l’ennui qui m’a pris devant cette enfilade de scènes d’action ne ménageant aucune respiration et condamnant les personnages à une psychologie sommaire (dommage pour celui, potentiellement bouleversant, incarné par Cilian Murphy). Quelques fulgurances plastiques, certes, mais, comme tu le relèves, l’imaginaire onirique est particulièrement pauvre.
Tireub >>> je n’ai pas l’impression d’être particulièrement sévère. Si on prend le genre onirique dans son ensemble (ok, ce n’est pas un genre à proprement parler… mais les œuvres sur le sujet ne manquent pas depuis la fin XIXe), Inception joue quand même particulièrement petit bras, malgré le budget, les effets spéciaux extraordinaire et un sens de l’image certain (que je ne nie pas du tout). D’ailleurs le début du film m’a vraiment emballé. Le problème c’est que tout cela n’est que de l’esbroufe, ça ne débouche sur rien. Si c’était pour filmer de banales fusillades, à quoi partir d’une idée aussi profondément originale et excitante ?
Je me souviens qu’il y a plus de dix ans maintenant, Matrix était « vendu » à peu près la même manière… la différence c’est qu’à la sortie de Matrix (dont je ne suis pourtant pas fan), j’avais vraiment l’impression d’en avoir pris plein la gueule, et la réflexion ouverte était vertigineuse, à défaut d’être terriblement novatrice ; je n’ai rien vu de tel ici. Et cela n’a rien à voir avec les critiques, que je n’avais pas lues avant (pour la simple raison qu’au départ on avait prévu d’aller voir Toy Story 3, on a changé à la dernière minutes). Pour tout te dire, j’étais même assez surpris de ne lire que de bonnes critiques, même dans la presse « sérieuse »…
Ska >>> être d’accord avec toi sur du cinéma m’arrivant très rarement (écrire sur le cinéma m’arrivant déjà rarement), voilà ma soirée illuminée
Franchement tu aurais mieux fait d’aller voir toy story 3!
Bon je l’ai enfin vu aujourd’hui, et c’était comme je m’y attendais, vraiment bidon…
L’action est assez mal filmée, on est vraiment très loin de l’action à la Paul Greengrass ou de John Woo. La musique est omniprésente et pesante. Et le scénario tarabiscoté pour rien et plein d’incohérences. Et enfin le tout se prend terriblement au sérieux ce qui n’est pas son moindre défaut.
Mais encore ça tolérables, si l’histoire et les personnages étaient intéressant… Car là c’est une sorte de mise en abime de l’explication psychanalysante à 2 balles d’Hollywood. D’habitude on a le passage explicatif lourdingue mais c’est un flash back de 1 minute donc ça passe, là tout le film n’est que cette explication! Un vrai tour de force!
Outre comme tu le soulignes que les rêves ne sont pas très fun, mais au moins on a évité le champ de tournesol, j’ai été surpris du caractère asexué de cet univers. Quand leonardo rêve de son ex, c’est à peine s’il lui touche la main!
Mais ce qui est le plus dommage dans ce film c’est qu’il n’y a pas la moindre émotion, pas même un chatouillement. Alors que dans pas mal de blockbusters cons on est quand même ému même si c’est de l’émotion bon marché et factice.
Et les enjeux ne sont vraiment pas intéressants non plus. Déjà tout est noyé sous les scènes d’action mais les personnages? Dicaprio a des regrets mais en fait il n’a rien fait de mal… (Outre qu’il met en jeu la vie de plein de personne pour voir ses enfants, alors qu’il suffirait que ses gosses vivent hors des Etats Unis). L’étudiante parisienne (qui parle parfaitement anglais) est vide, comme ses coéquipiers (avec le début du choix des coéqupiers à la Ocean 11 toujours assez pénible. Ca me fait penser à l’époque où je jouais à donjon et dragon avec le magicien, le guerrier, l’elfe…). On a même pas un méchant sympa à se mettre sous la dent, puisque ni le japonais, ni le père ne sont des méchants. Et l’enjeu du fiston est factice aussi puisque sa réconciliation avec son père est fictive.
Dans le genre, Minority report était 1000 fois mieux. Je ne me souviens plus d’Existenz auquel il est comparé. Quant à Matrix pour moi c’est dans la même catégorie qu’Inception, un film d’action qui brasse du vent. Ca me fait mal de voir ce nanar cité comme exemple.
En tout cas quitte à faire un « Freud pour les nuls », ça aurait été plus marrant de nous faire un truc à la complexe d’Oedipe, avec le héros qui va dans ses rêves coucher avec sa mère et tuer son père, un truc un peu rock’n'roll.
Dans le genre « blockbuster with emotion inside »… j’ai quand même été traumatisé par Toy Story 3
Concernant Matrix je n’en suis pas fan du tout, mais on ne peut nier que cette trilogie a acquis le très envié de statut de monument de la pop culture (au point que ma femme ait pu reconnaître dans Inception les emprunts à Matrix… sans jamais avoir vu le film). Inception en est de ce point de vue très loin, dans dix ans il n’en restera rien du tout…
Héhé, j’ai un peu le sentiment de Tireub, je suis d’accord sur les défauts mais j’ai passé un bon moment. Par contre, mon co-blogger reproche la même chose que vous : la prétention du réalisateur et le résultat à l’écran.
Juste pour réagir aux propos de Boebis, Christopher Nolan n’est pas un cinéaste sexuel et il le paie peut-être avec ce film. Il est d’ailleurs assez rigolo de voir à quel point le petit bisou entre Arthur et Ariane émoustillent les personnages. Dans l’ensemble de la filmographie du réalisateur, il y a vraiment une absence de tension sexuelle. C’est intéressant dans Insomnia mais c’est assez gênant pour The Dark Knight car l’actrice n’est pas bien jolie et un peu sacrifiée alors qu’elle suscite l’attirance chez Bruce Wayne et Double Face.
Ah j’ai bien ri, surtout que c’est super vrai
)) et je suis contente de voir que je ne suis pas la seule à avoir trouvé ce film mauvais. J’ai cependant plus axée mon analyse sur le traitement des personnages féminins qui m’a particulièrement dérangé…
(je ne voulais pas lire ta critique avant d’avoir vu le film et écrit la mienne
)
Personnellement, malgré les choses un peu violentes que j’ai écrite (mais c’est plus drôle dans les commentaires d’être catégorique, j’aurais probablement cherché à être plus nuancé sur j’avais écris l’article, et si le film n’avait pas reçu un accueil critique aussi favorable…), je ne me suis pas vraiment ennuyé. Je suis plutôt bon public en tout cas devant un grand écran, il faut vraiment que le film soit très mauvais pour que je passe un mauvais moment. Enfin plutôt, il y a des trucs nuls qui passent sur le coup et qu’on ne trouve nul qu’après coup, et d’autres où c’est juste insupportable…
En tout cas c’est intéressant Nolan de signaler que Nolan fait toujours des films asexués. Je ne savais pas.
Et Thomas quand tu dis que tu as été traumatisé par toy story 3, c’est dans quel sens?
Nolan (ça ne s’invente pas ^^) >>> je suis tout à fait d’accord quant à ta remarque sur Nolan (l’autre), cinéaste asexué (et je trouve que c’est encore plus frappant dans Following). Il n’y a guère que dans le Prestige qu’il y a une tension sexuelle (et même homosexuelle, à mon avis). Mais c’est sans doute en partie dû au texte de Christopher Priest.
Boebis >>> traumatisé parce que j’ai trouvé que ce film était d’une tristesse, que dès les premières minutes il est bercé d’une mélancolie qui te prend à la gorge et ne fait que s’amplifier quasiment à chaque scène. J’ai rarement eu le sentiment d’être à ce point retourné par un film, d’autant que c’est totalement dénué de pathos et d’emphase. Mais j’en suis ressorti avec le sentiment d’un film vraiment douloureux, en me demandant si les gamins qui le voient aujourd’hui n’auraient pas un violent retour de refoulé plus tard (comme j’en ai eu un moi-même avec Taram étant gamin…)
Elodie >>> je vais lire ça.
Ah super, je ne savais pas à quel degré tu avais utlisé le terme « traumatisé » (genre traumatisé tellement c’était pas bien). Et Taram doit être un des rares films d’animation disney que je n’ai pas vu! C’est fou, je ne savais même pas qu’il existait.
Et oui, à interlignage, on a quand même recruté un rédacteur tellement fameux qu’un réalisateur américain a décidé de choisir son nom comme pseudo. Et voilà qu’en plus on dit du mal de son film. Pauvre chris!
Ok.
Je suis un grand fan du réalisateur mais à l’époque où j’ai commencé à utiliser ce pseudo, ce n’était pas une star (il était un petit peu connu) mais maintenant à chaque fois je l’ouvre sur Nolan, je me vais vanner ! Mais bon, c’est trop tard, j’aurais du choisir un truc plus compliqué…
Ah mince. Je ne pensais vraiment pas que c’était lié
Si ça peut te rassurer j’aime beaucoup Nolan aussi, même si j’ai toujours eu certaines réserves. C’est vraiment une première pour moi ne pas aimer un de ses films à ce point…
Tiens sinon je viens de voir Paprika de Satoshi Kon (qui vient de mourir), et wahou, c’est comme Inception, mais en bien. J’avais lu une interview de Nolan qui parlait beaucoup de Matrix mais ça me parait douteux qu’il n’ait pas vu Paprika tant c’est proche (comme Matrix avait pompé Ghost in the shell d’ailleurs…).