Comme tout individu de sexe mâle de ma génération, j’ai inévitablement, à un moment ou un autre, fantasmé sur Martina Topley Bird, autrefois juvénile égérie de Tricky (elle n’avait que 19 ans lorsqu’il la révéla au monde) devenue guest de luxe chez à peu près tout ce que la planète compte de gens hype et/ou inspirés (Massive, Blues Explosion, Primus…). Mais comme tout individu pourvu d’oreilles (maladie très répandue semble-t-il), je n’ai jamais été particulièrement emballé par ses (rares) albums solos. Il y eut certes un premier album mignon – rapidement oublié. Il y eut bien sûr un machin clinquant avec Danger Mouse (pléonasme), qui donnait la stupéfiante impression que Martina était une invitée sur son propre disque. Rien de malhonnête et rien d’indigent, mais rien non plus qui justifie réellement son statut d’icône. Pour avoir participé au quatre premiers Tricky – soit donc quatre des meilleurs albums des années 90 – beaucoup fut pardonné à la splendide jeune femme ; ces choses-là n’ont cependant qu’un temps, et en 2010, quinze ans après ses débuts, on pose son nouvel album sur la platine avec plus de curiosité que d’excitation.
Est-ce la confiance de Damon Albarn et la récente signature sur l’excellent label Honest Jons 1 ? Le parti pris minimaliste présidant à l’enregistrement ? Toujours est-il que le bien nommé Some Place Simple, troisième album solo de la dame, inverse violemment la tendance initiée par ses prédécesseurs. Aussi feutré que The Blue God était rutilant. D’une étonnante délicatesse, d’une grande variété… et surtout d’une puissance mélodique totalement inattendue.
En fait, c’est assez simple : on a le sentiment de n’avoir jamais entendu Martina Topley Bird auparavant. Constat d’autant plus étonnant que Some Place Simple se compose à près de 90 % de matériel connu et éprouvé par les ans. Certes parfois méconnaissable, mais tout de même. Toute en finesse, la production n’y est sans doute par pour rien : l’artiste a (enfin) trouvé le dispositif idéal pour mettre en valeur ses talents de songwriting, qu’on n’avait peut-être un brin sous-estimés, soit, mais qu’elle n’avait jusqu’ici rien fait non plus pour réellement défendre. C’est peu dire que les morceaux de The Blue God ont autrement plus d’ampleur dans ce système semi-acoustique permettant de laisser exploser la soul dont est gorgé un Baby Blue, ou de conférer une toute nouvelle élégance à un Snowman.
Certains musiciens sont mal à l’aise dans le minimalisme ; Martina, elle, s’y découvre et s’y révèle, comme pour la première fois. La berceuse Lying donne envie de filer directement au lit avec la personne qu’on aime, Too Tough to Die renoue avec ses racines blues… ici on jette un coup d’œil en direction de l’Afrique (Illyah), là on ajoute une pincée de jazz (Valentine)… tout passe et rien n’est à jeter (il est vrai que posséder l’une des plus belles voix du monde aide pas mal). Projet parallèle sur le papier, Some Place Simple s’avère dans les faits un album cohérent et intelligent – probablement le meilleur de son auteure.
Partie pour se faire plaisir en ré-enregistrant des chansons pour certaines très anciennes avec l’aide de l’excellent percussionniste Fergus Gerrand, voici qu’elle signe sans conteste l’album le plus beau et le plus enthousiasmant de ce morne été. Et affirme une fois pour toutes – qui n’en doutait pas ? – qu’elle est une songwriteuse de premier plan. Joli coup double.
Some Place Simple, de Martina Topley Bird
Disponible depuis le 12 juillet chez Honest Jons
Crédit photo : Honest Jons.
1. Le label le plus hippie du monde (Entertainment Weekly) est entre autres le point d’ancrage de Tony Allen, Moondog, Terry Hall, et une poignée d’autres rigolos du genre.
Mots-clefs :Compilation, Musique









4 Commentaires
vue en première partie et avec Massive Attack, elle m’avait laissé l’impression que tu décris fort bien dans cet article. Je n’envisageai donc meme pas d’écouter cet album. j’ai changé d’avis, je verrai ca à l’occasion. (par contre pour Tricky c’est probablement trop tard).
(la stupéfiante impression que Martina était une invitée sur son propre disque => pas mal celle là, à ressortir…)
Tu m’as donné envie de l’écouter sur-le-champ, tiens ! Et il est chouette, ce disque (on verra à l’usure mais il est chouette^^). Sans fioritures, joliment troussé, l’utilisation des percus est fort bien sentie ( »Poison » est irrésistible)… Au fil des titres, je me suis dit que ça ressemblait vachement à un antidote aux 358 folkeuses inutiles qui apparaissent chaque semaine. En fait ;D
je te suis sur ce disque ! très attachant, dommage qu’il n’ait pas l’aura qu’il mérite.
Benoit >>> Quelques zines en ont quand même parlé mais c’est vrai que cet album paraît malgré tout dans un relatif anonymat que je ne m’explique pas.
Dahu >>> Oui, je m’interroge aussi sur l’usure (parfois seul le temps de permet de différencier une bonne chanson d’une grande). Mais là pour l’instant je me régale, et quelque part c’est une surprise pour moi.
Un Rétrolien
[...] ce qui n’a rien d’une surprise pour quiconque a eu l’occasion d’écouter son adorable dernier opus, lequel semble touché par la Grâce (oui, avec un « G » majuscule) de la [...]