Le Triolisme à la belge

C’est un lieu commun, presque un écueil critique : déclarer en se voulant sans doute pertinent que la Belgique est « l’autre pays du rock » (ou de la pop, selon les circonstances), énonçant ainsi pour la énième fois ce qui n’est qu’une évidence pour quiconque s’est un tant soit peu intéressé à la musique ces quinze [...]

C’est un lieu commun, presque un écueil critique : déclarer en se voulant sans doute pertinent que la Belgique est « l’autre pays du rock » (ou de la pop, selon les circonstances), énonçant ainsi pour la énième fois ce qui n’est qu’une évidence pour quiconque s’est un tant soit peu intéressé à la musique ces quinze dernières années. Et pourtant, c’est un écueil critique toujours très séduisant, et pas uniquement parce que le bordel institutionnel de nos voisins a effectivement quelque chose de totalement rock’n'roll. Ne rien y voir d’autre qu’un complexe bien de chez nous : les Français n’ont jamais compris et ne comprendront jamais que ce peuple dont ils aiment tant à se moquer gentiment, avec son petit pays, son accent, ses frites et un gamin qui pisse en guise de chef-d’œuvre international, puisse ainsi les surclasser en matière de rock et de pop… et ce quasiment depuis la nuit des temps. Car si bien sûr aujourd’hui la grosse artillerie belge déferle sur l’Europe pour le meilleur (Arno, dEUS) comme pour le pire (les innommables Ghinzu ou les assez insoutenables Puggy), remonter le temps file le frisson. Univers Zéro rivalisait largement avec les Gaulois de Magma. Front 242 écrivait l’avenir à une époque où la France n’en finissait plus de danser connement sur les vestiges d’une new-wave agonisante. TC Matic publiait quatre albums essentiels tandis que les soi-disant « classiques » de la scène « alternative » de chez nous sont quasiment inécoutables aujourd’hui (du moins sans rire). Au milieu des années 90, souvenez-vous : le phénomène techno-rock déferle sur le monde. Ah non, vous ne pouvez pas vous souvenir, le nuage radioactif a contourné la France… mais pas la Belgique, qui eut avec Soulwax l’une des pointures du genre. Et ainsi de suite, on pourrait continuer ainsi pendant des heures. Et ce sans parler de la kyrielle d’artistes bien plus discrets mais tout aussi passionnants qui fleurit chaque année dans ce – par ailleurs très – beau pays (Miam Monster Miam, Venus, la liste est sans fin, dans tous les styles). Et sans compter que le plus grand chanteur français de tous les temps était un Belge. Je ne parle évidemment pas de Johnny.

Nofutureforbelgium

Alors oui, vu de France, tout cela est assez intimidant. On se console comme on peut – ne cherchez pas pourquoi on rappelle systématiquement que la navrante Amélie Nothomb est belge (en revanche nous sommes partants pour naturaliser Jean-Philippe Toussaint comme on a si bien su le faire avec George Simenon 1). Mais ce genre de petite bassesse, hélas, ne suffit pas à faire oublier une triste réalité que les sorties nationales (quasi) conjointes de trois fleurons de l’écurie Humpty Dumpty Records viennent douloureusement nous rappeler.

lejouretlanuit

A part leur pays de production et leur label, les trois albums avouons-le n’ont rien à voir. Mais deux d’entre eux au moins témoignent de la qualité et de la constance dans les ambitions de la scène belge, ses groupes comme ses labels. Si Le Jour et la Nuit, de Mièle, l’illustre un peu moins, c’est surtout parce que c’est un parfait album de pop… française – ou pas loin. Avec peut-être des qualités de production qui en feraient un disque légèrement supérieur à la moyenne nationale, mais sans véritable valeur ajoutée pour le démarquer du tout-venant de la production pop/variété hexagonale (dont on a parfois suffisamment ras-le-bol pour ne pas avoir envie de se cogner celle des voisins). L’influence de Murat est latente sur plusieurs morceaux, notamment les deux premiers, dont l’un rappelle celui de Mustango (sans la noirceur hypnotique) et l’autre celui d’A Bird on a Poire (sans le dandysme). On peut difficilement dire que c’est mal fait, encore moins que c’est mauvais. C’est juste aussi anodin que ce que peuvent suggérer le titre et la pochette, mignon dans les meilleurs moments, mièvre dans les plus mauvais – heureusement assez rares.

andthenightarrives

Les cas de Boy et de Carl sont tout à fait différents et bien plus significatifs. Le premier publie un album anglophone, semi-acoustique, atmosphérique et planant, qui témoigne d’ambitions harmoniques dénotant nettement avec ce qui se fait par ici. Or, ironie à la fois amusante et alarmante, il s’agit bel et bien d’un groupe français. Sauf qu’on voit mal quel label local aurait pu éditer cet And Night Arrives in One Gigantic Step 2 dont le seul véritable défaut est sans doute son titre à l’anglais légèrement boiteux. Déjà, chanter dans la langue de Shakespeare est obligatoirement un handicap si on souhaite avoir une carrière en France (on se demande d’ailleurs bien pourquoi vu l’incapacité crasse de beaucoup d’artistes à écrire de bonnes mélodies dans leur langue maternelle… apparemment Jacques Toubon n’avait jamais écouté de musique de sa vie). Être dans un groupe plutôt qu’en solo, aussi, comme nous le racontait Xavier Plumas il y a quelques mois. Alors les deux à la fois, en plus en se proposant de produire une musique sinueuse, pas forcément évidente à la première écoute, et jouant sur les climats et les arrangements… autant dire que vous pouvez allez vous rhabiller tout de suite. Ou imprimer une liste de labels belges en espérant que les super bons groupes de chez eux leur laissent du temps pour les autres. C’est apparemment ce que Boy & The Echo Choir ont décidé de faire, et on peut difficilement leur donner tort. Il eût été tragique de se priver d’un album si personnel et habité, certes pas exempt de défauts, mais dont certains morceaux (Into the Light, Silent Is Your Song) sont tout simplement splendides.

ouposerdesyeux

Et puis bien sûr il y a Carl. Son cas est un peu plus particulier, puisque notre confrère à longue queue tachetée et belgitude affirmée, Mmarsupilami, avait déjà attiré notre vigilance sur cet artiste il y a un an. Les gens laissant traîner leurs oreilles connaissaient donc déjà son premier album, Où poser des yeux ?, et le retrouver au gré de cette sortie française et après l’avoir laissé refroidir quelques mois confirme tout le bien qu’on pensait (et même plus encore). Si on voulait faire dans la formule facile, on pourrait presque dire que cet OVNI est le parfait inverse aux deux albums susmentionnés. Violent et rageur quand le Mièle est… mielleux ; poisseux et distordu quand le Boy est tendre et délicat. Le slam y est décharné, les arrangements d’une rare intelligence et l’ensemble, pas forcément commode à la première écoute, devient rapidement fascinant. Les références pleuvent ? Oui, mais on ne pense qu’à des artistes de très haut niveau, à Ferré période Amour Anarchie. A Tue-Loup lorsqu’il se fait accompagner de l’excellent Rom Liteau. A Diabologum évidemment, qui est d’ailleurs un peu le chaînon manquant entre les deux références suscitées. Il faut écouter attentivement Mes amis (rien à voir avec la bluette de Daniel Darc, n’ayez crainte), Le Chien (avec son gimmick chipé à l’Audrey’s Dance de Twin Peaks) ou la très sombre Patiente pour défigurer. Se laisser bercer par cette scansion puissante, ces riffs tranchants et ces rythmiques tendues à l’extrême. Si le dernier tiers de l’album est un poil moins convaincant, il ne fait nul doute que la nécessité soit urgente de le découvrir. Car si, non édité en France et noyé dans la masse ailleurs, il a pu passer un peu inaperçu l’an passé, Où poser des yeux ? pourrait bien revanche se tailler la route des podiums en 2010. On s’en plaindra d’autant moins que, comme on l’a dit ailleurs, cette année est par instants d’un ennui à crever.

En France comme en Belgique, pour le coup.

Le Jour et la Nuit, de Mièle (sortie le 9 septembre)
And Night Arrives in One Gigantic Step, de Boy & The Echo Choir et Où poser des yeux ?, de Carl (disponibles depuis jeudi)
Tout ça chez Humpty Dumpty Records/Le Son du Maquis. Et le crédit photo, c’est eux aussi, sauf bien sûr le  dessin, sur lequel vous aurez reconnu le Belge  le plus célèbre de la Blogosphère, Alf, et l’image bandeau, qui est un extrait de l’affiche du dernier Brussels Summer Festival.

1. Français qui me lisez : je vous assure, il était belge ; Belges qui me lisez : je vous assure, en France tout le monde s’est efforcé d’oublier qu’il venait de Liège.
2. Ou comment se fâcher en une seule phrase avec tous les labels du pays. N’empêche qu’il faut bien dire les choses telles qu’elles sont. Ils peuvent toujours se remonter le moral en se disant que ça ne vendra pas plus sur un label belge…

Mots-clefs :,

7 Commentaires

  1. Benjamin F a ajouté ces quelques mots le août 30, 2010 | Permalien

    En ouvrant mon courrier ce matin, j’ai trouvé une enveloppe avec les trois disques en question. Je connaissais déjà le Boy (merci Esprits Critiques), j’ai tenté le coup sans succès avec Miele ; content de savoir que le mieux des trois est celui qu’il me reste à découvrir !

    Sinon j’ai écouté l’album de Puggy et j’ai ri. En revanche Audrey me l’a taxé et le trouve génial. Ah les filles…

  2. Thomas a ajouté ces quelques mots le août 30, 2010 | Permalien

    Et pourtant, malgré toutes les divergences que nous avons parfois, je pense qu’on se rejoindra sur le fait que Puggy c’est quand même très très mauvais :D

    (bon cela dit, pas sûr que tu aimes Carl… mais disons que c’est déjà plus personnel (surtout comparé à Puggy))

  3. Mmarsupilami a ajouté ces quelques mots le août 31, 2010 | Permalien

    Je suis assez d’accord avec toi, Thomas : nous, les Belges, on est au moins quatre ou cinq fois plus influents que les Français pour le rock. Bon, c’est vrai aussi que quatre ou cinq fois rien, ça ne fait toujours pas grand chose… ;-)

    Au vrai niveau international, à part Deus, Two Many DJ, Front 242 et Hooverphonic, il n’y a tout de même pas de grands succès! La notoriété des autres ne dépassent guère la France et les Pays-Bas!

    Mon explication au phénomène de notre importance -donc, toute relative!- est la suivante.

    Un préliminaire s’impose : pendant vingt ans, les seuls artistes rock belges dignes de ce nom provenaient de la Flandre, région de lanque néerlandaise.

    Donc, je pense que les pays non anglophones qui ont su se faire entendre sur la scène rock cumulent deux caractéristiques : une langue à diffusion réduite et un caractère interlope. Ils sont alors ouverts depuis longtemps à la sphère anglo-saxonne (on enseigne en anglais dans les universités à Stockholm et Amsterdam) et sont capables de composer et chanter sans accent. C’est une condition sine qua non pour pénétrer le monde du rock, où la décision est anglo-saxonne. Et l’ouverture au succès amène à la qualité : parce qu’on a droit aux studios et aux tournées…

    Exemples : la Flandre, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas. Je précise vis-à-vis de tous ces concitoyens nationaux ou européens (et c’est important, effectivement, par rapport à mes compatriotes flamands, chatouilleux sur le thème) que leur langue est respectable, mais que son manque de diffusion les amène plus tôt que d’autres à ouvrir grandes les portes à la culture anglophone et à sa langue, véhicule international.

    Par contre, la France ne brille pas, l’Allemagne (et oui pas que la France!) est absente de l’histoire rock (mis à part le Kraut, Nina Hagen, de l’électro), l’Espagne aussi, l’Italie tout autant.

    Pour conclure, la zone d’influence des quelques groupes francophones belges qui ont un peu de succès depuis quelques années n’est guère large, même si ça s’arrange. Avec un peu d’avance sur la France, nous cédons effectivement à la langue anglaise…

    Bon, ça vaut ce que ça vaut, hein… :-D D

  4. Thomas Sinaeve a ajouté ces quelques mots le août 31, 2010 | Permalien

    Je suis d’accord avec toi, Mmarsu, mais attention : tu me parles de notoriété, alors que je ne fais que parler de qualité. Et de ce point de vue, j’ai beau adorer le rock français (contrairement à beaucoup de mes camarades), force est de reconnaître que même le meilleur album français de tous les temps (qui est un Dogs, of course :D ) n’a pas eu la moitié de l’impact esthétique des premiers Front ou dEUS, qui ont vraiment marqué (voire inventé, pour les premiers) leurs styles respectifs.

    Bon, sinon j’ai tout de même un point de désaccord… c’est l’Allemagne. Il y a bien sûr le kraut, mais aussi tous les groupes « planants » pré-kraut, les groupes de metal teuton, la no-wave, la techno puis l’indus des les années 90… l’Allemagne est tout de même un pays qui a eu un impact considérable ces trente dernières années (pour le meilleur et pour le pire), peut-être aussi en partie parce que beaucoup d’artiste anglo-saxons (Bowie, Nick Cave) y ont eu leurs petites habitudes fut un temps…

  5. Mmarsupilami a ajouté ces quelques mots le août 31, 2010 | Permalien

    Oui, bien entendu, la vérité est quelque part entre les deux. ;-)

    En même temps, je crois qu’il y a un lien entre notoriété et qualité. Je veux dire par là qu’un début de succès donne la possibilité de beaucoup jouer et de beaucoup s’améliorer. A l’époque où tout le monde s’interrogeait tout le temps chez nous sur la raison expliquant que le rock flamand existait et pas le rock wallon, on donnait une autre motivation : en Flandre, il y a un réseau colossal de clubs de jeunes de village. Un groupe flamand, même à ses débuts, peut faire un, voire deux, concerts par semaine. Dans les conditions les plus difficiles en plus : personne n’est là pour les écouter et il faut s’imposer. C’est à force de tourner ainsi que Deus s’est créé un style…

    Sur l’Allemagne aussi, tu as raison. Quoique, comme pour la France, le rock allemand n’est pas à la mesure de ce que l’Allemagne représente en d’autres domaines…
    ;-D

  6. Boebis a ajouté ces quelques mots le août 31, 2010 | Permalien

    Pas assez connaisseur pour émettre un avis sur la qualité mais sur la notoriété et la reconnaissance, c’est sûr à mon avis qu’il s’agit d’une question de langue…. et donc causé par la propension plus grande des groupes français à chanter à français. Les groupes français connus à l’étranger aujourd’hui chantent en anglais, Daft punk, Air, Phoenix, Charlotte Gainsbourg… et c’est pareil pour les groupes étrangers qui ont eu du succès à l’étranger : Bjork, The knife, sepultura, CSS, Scorpions, le krautrock dans son ensemble .. même Kraftwerk faisait des albums bilingues non?. Et comme, nous, pays rock non anglophones complexés on apprécie plus ce qui a été « validé » par la presse et le public américain et anglais, et que ce dernier n’écoute un album que chanté en anglais, ou instrumental, la boucle est bouclée! Qu’on le veuille ou non, on est (mais comme tous les pays du monde hein) super influencés par le jugement anglo-américain sur notre propre musique.

    Et les Dogs sont le groupe qui sonne le moins français du rock français, au niveau du son ou de la langue… faut pas vraiment aimer le rock français pour le citer comme groupe favori, même si c’est effectivement très bien. Bashung il faisait du rock non?

  7. Thomas a ajouté ces quelques mots le septembre 1, 2010 | Permalien

    Il y a des tas de groupe français qui sonnent moins français que les Dogs, qui au moins parlaient de Rouen dans leurs textes (et qui ont écrit plusieurs titres en français). La première fois que j’ai entendu Butch McKoy, j’étais convaincu que le mec était américain.

    Mais on fait la même analyse en arrivant j’ai l’impression à des conclusions différentes. C’est ce que suggère ta remarque Dogs/Bashung. Personnellement, je m’en fous qu’un groupe français sonne ou non français. Je cite spontanément les Dogs car c’est pour moi l’exemple même du groupe décomplexé (malgré son accent tout pourri) qui fait la musique qu’il veut comme il veut, avec les influences qu’il veut (et vues leurs influences il était assez logique qu’ils chantent en anglais) sans se soucier de la sacro-sainte exception culturelle (évidemment c’était longtemps avec Jacques Toubon, qui je le maintiens a fait énormément de mal à la scène française). Les Dogs, pour moi, est ce qui se rapproche le plus de la scène belge. dEUS ou Venus (enfin, Joy, puisque Venus est splitté) ne se soucient pas de sonner belge ou flamand ; leur démarche s’est internationalisée avant leur musique. Ça ne m’empêche pas d’être attaché à une certaine tradition française et de regretter par exemple que d’un côté on ait brandi l’exception culturelle et que de l’autre on ait progressivement ghettoisé (et donc assassiné) les musiques folkloriques de chez nous. Simplement à partir du moment où tu joues de la musique anglo-saxonne par essence, la question de « sonner français » ne devrait pas se poser.

    Et oui, bien entendu, Bashung était un rocker, monomaniaque de Cochran et Jerry Lee, ce de qui ne devait pas vraiment le rapprocher de ses collègues quand il venait boire un coup aux Victoires de la musique ^^. Mais d’un autre côté Bashung est aussi le symbole de tout ce dont nous parlons, l’archétype du rocker « dans l’âme » qui aura passé toute sa carrière écartelé entre son envie de jouer du R&B et du boogie et l’importance qu’il donnait à une certaine tradition de la chanson française (c’est flagrant sur un album comme Osez Joséphine, qui semble totalement le « cul entre deux chaises »). En fait, plutôt que des groupes festifs à deux balles, c’est Bashung et Noir Désir qu’on devrait qualifier de « chanson rock ».

2 Rétroliens

  1. [...] – rayez la mention inutile. Face à leur musique, dont nous vous avions déjà touché un mot il y a quelques semaines, on peut facilement se retrouver déstabilisé, à la fois fasciné et bouche bée. Le genre [...]

  2. [...] A lire également, la chronique de Mmarsup sur Little Reviews et l’article de Thomas sur Interlignage Aucun [...]

POSTER UN COMMENTAIRE

Votre e-mail n'est jamais ni publié ni partagé. Les champs obligatoire sont marqués par une *

*
*

NUAGE DE TAGS

FLUX

LogoFacebook LogoTwitter