Durant toute sa carrière, Mauro Bolognini, esthète passionné de littérature, se fit une spécialité de l’adaptation de romans. En 1971, douze ans après Les Garçons, inspiré des Ragazzi de Pasolini, il porte son dévolu sur Bubu de Montparnasse (1901) de Charles-Louis Philippe, qui s’inscrit dans une lignée bien française, aux côtés de Mac Orlan ou de Francis Carco, d’observation, sinon de fascination pour les milieux canailles de la prostitution parisienne.

Mais la ville que réinvente Bolognini – lequel, faute de moyens financiers suffisants, n’a pu tourner dans la capitale française – n’existe pas, ou existe trop bien, puisqu’elle est constituée de morceaux empruntés à Turin, Milan et Rome. D’emblée, s’opère ainsi une légère distorsion de perception entre le présupposé parisien (mais la version italienne s’intitule Bubu dans le générique, et non Bubu de Montparnasse, comme l’œuvre originale) et le paysage urbain remodelé, qui écarte l’adaptation de la reconstitution classique pour proposer un climat proprement poétique. Le soin accordé aux décors et aux costumes – souligné par l’entretien passionnant avec Piero Tosi, costumier et scénographe fidèle de Bolognini, livré parmi les suppléments du dvd – donne un ton particulier, qui contribue à éviter que le film ne sombre dans le vérisme mélodramatique. De fait, Bubu lorgne du côté de Degas et de Renoir, plutôt que de celui des frères Panizzi ou de De Nittis.

L’histoire développée par Charles-Louis Philippe demeure néanmoins sombre. Elle conte, à travers les relations entre Bubu, un féroce petit maquereau en herbe, et sa très jeune fiancée Bertha, qu’il met sur le trottoir plutôt que de travailler lui-même, le quotidien sordide des filles de rue à la toute fin du dix-neuvième siècle. De fait, deux mondes cohabitent, celui des travailleurs et des « honnêtes gens » d’un côté, celui des fainéants et des malfrats de l’autre, entre lesquels les prostituées font le lien comme territoires du vice. Elles sont en réalité prises en étau : déconsidérées par leurs proches d’une part, exploitées par leur nouvelle famille d’autre part, leurs propres camarades d’infortune n’hésitant pas à les lâcher à la moindre occasion. Comme les sentiments amoureux entre proxénètes et prostituées, le maquillage outré ou les costumes hauts en couleur qu’elles arborent, la solidarité n’est que de façade. Dès que l’une d’entre elles est frappée par la syphilis – le « sida de l’époque », comme le souligne avec justesse dans sa présentation Jean A. Gili –, elle est mise en quarantaine à l’hôpital, jusqu’à son éphémère rétablissement. Mais, comme l’aboie impitoyablement Gastone, le souteneur de Bianca, la sœur de Bertha : « Si tu es finie, j’en trouverais une autre. » Les filles ne sont rien que des corps marchands destinés à rapporter de l’argent à ceux qui les exploitent, elles n’ont pas d’avenir hors de ce cercle infernal qui, inévitablement, les mène à une mort solitaire et misérable. Le film est ainsi constellé d’étoiles noires qui signalent régulièrement à Bertha le destin qui l’attend : la figure récurrente de la vieille pute lui confiant « Je ne gagne plus rien » et que l’on retrouvera à l’hôpital où Bianca a fini de sombrer dans le délire, puis l’aphasie.

Outre la délicatesse de la reconstitution, cet axe terrifiant est néanmoins tiré du misérabilisme par la figure solaire de Bertha (magnifiquement interprétée par Ottavia Piccolo) sur laquelle se reflètent, jusqu’au moment où se clôt le film, les rayons, même infirmes encore, de l’espoir. D’abord profondément amoureuse de Bubu (Antonio Falsi), elle finit par déplacer sa confiance auprès de Piero (Massimo Ranieri), un jeune intellectuel transi, qui l’accueille chez lui, la convainquant de quitter le trottoir. Piero est le double de Charles-Louis Philippe, un intellectuel progressiste – « le premier d’une race de pauvres qui soit allée dans les lettres », ainsi qu’il se définissait lui-même – qui s’opposait au déterminisme social. Pour autant, l’échec des petites espérances aura raison de leur amour.

On voit ce qui a intéressé Bolognini dans cette description des bas-fonds : à travers la peinture truculente de la prostitution (un thème qui lui reste cher durant toute sa vie, de La Viaccia à La Dame aux camélias), la dénonciation d’un système qui humilie la femme ; à travers la subordination des cols blancs sur les blouses sales, l’omnipotence de la loi du plus fort ; à travers l’aspiration au changement exprimée par maints de ses personnages, la nécessité de la lutte des classes. Pour autant, en véritable maître (et non « petit maître » comme cela est écrit parfois) du cinéma, son goût équivalent pour la reconstitution du sfondo (qui le rapproche de Visconti, jusque, d’une certaine manière, dans la mise en scène, mais avec moins de moyens comme le remarque Tosi) lui permet de déjouer les travers de l’idéologie et de délivrer une œuvre inclassable, éminemment romanesque, puisant à la source d’une curiosité insatiable.
Bubu de Montparnasse (Bubu), réalisation de Mauro Bolognini, scénario de Giovanni Testori, Mauro Bolognini, Mario Di Nardo, avec Ottavia Piccolo, Antonio Falsi, Massimo Ranieri, Anna Fadda …
Italie, 1971, 97 min, Couleurs, Format 1.85 respecté 4/3, 16/9 compatible 4/3
Version originale, sous-titres français
Sortie en juillet 2010 chez Carlotta Films
Mots-clefs :Cinéma, DVD








Un Rétrolien
[...] This post was Twitted by nekkonezumi [...]