Les Garçons, de Mauro Bolognini

Carlotta Films poursuit son remarquable travail d’exploration du cinéma italien de l’après-guerre en éditant un ensemble de quatre dvd consacrés à Mauro Bolignini. « Les Garçons », sorti pour la première fois en 1957, formule la rencontre stimulante des ragazzi chers à Pasolini et de son esthétique raffinée, avec l’argent en ligne de force.

Déjà de son vivant, on avait un peu perdu de vue Mauro Bolognini, décédé en 2001 après plusieurs années d’inactivité. Sans doute son œuvre est-elle apparue trop discursive, insuffisamment déterminée au regard de celles de ses contemporains italiens, tels Antonioni, Fellini ou même Comencini. Il commença par des comédies légères avant d’entamer une collaboration déterminante avec le jeune écrivain Pier Paolo Pasolini, qui cosigna le scénario de cinq de ses films, dont les Jeunes Maris (1957) et Les Garçons (1959). Bolognini s’affirma par la suite comme un cinéaste politiquement engagé à gauche, jusque dans des coproductions européennes à costumes et de grand standing comme le très bel Héritage (qui valu à Dominique Sanda un prix d’interprétation à Cannes) ou La Dame aux camélias (avec Isabelle Huppert).

Les Garçons, de Mauro Bolognini

De prime abord, pour qui est familier de l’univers de Pasolini, il y a quelque chose d’un peu déroutant dans le traitement des Garçons, sans doute le choix de faire jouer des émanations de ses ragazzi di vita (d’après Les Ragazzi, roman publié en 1955) par des interprètes connus, qui plus est français pour deux d’entre eux (Laurent Terzieff et Jean-Claude Brialy qui, au demeurant, s’en tirent fort bien), plus âgés que leurs supposés modèles et estampillés Nouvelle Vague. C’est-à-dire pas vraiment « le monde des faubourgs et du sous-prolétariat romain vécu parmi les garçons », comme le décrivait Pasolini lui-même. Ainsi que le note Jean A. Gili dans un entretien éclairant livré parmi les bonus, ce hiatus poussera par la suite l’écrivain à passer lui-même derrière la caméra pour diriger des acteurs non professionnels dans Accatone (1962). En même temps, il permet de distinguer la part créative propre à Bolognini, architecte de formation, artiste soucieux du détail, voire adepte d’un certain raffinement, et dont un des suppléments du dvd rappelle sa vénération pour les acteurs et les actrices qu’il considère comme des instruments à part entière du rêve cinématographique. Les Garçons apparaît ainsi comme un film de croisements artistiques et intellectuels assez fécond qui, par-delà sa fluidité formelle et l’apparente nonchalance qui émane du désœuvrement noctambule des personnages, lève le voile, séquence après séquence, sur un arrière-fond social tout en contrastes, celui du sous-prolétariat romain, sans pour autant virer dans le naturalisme.

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Trois jeunes filous des faubourgs de Rome, Scintillone (Brialy), Ruggeretto (Terzieff) et Gino la belle, s’activent à revendre une voiture volée par leurs soins avec sa marchandise, un trio d’accortes prostituées (Antonella Lualdi en tête) accroché à leurs basques, qui leur déroberont finalement le magot alors qu’ils cherchaient eux-mêmes à les berner. Tout est là, dans ce tourbillon rafraîchissant de torses racés et de silhouettes délicates : c’est à qui exploitera l’autre pour se tirer du déterminisme de l’existence.

De rendez-vous arrangés en rencontres fortuites, l’errance nocturne des garçons, d’abord soudés, puis désunis au fur et à mesure que les conflits pécuniaires révèlent des intérêts divergents, dresse une cartographie de la marge assez passionnante. Bords de route, terrains vagues, places abandonnées, appartement dépouillé par les huissiers, logement envahi par une famille nombreuse, baraque isolée à Fiumicino, fossés, champs anonymes, trottoirs tarifés de la via Appia, bastringue populaire constituent autant de repères familiers et populaires, de points d’ancrage. Tels des insectes fascinés par la lumière, les uns et les autres n’ont de cesse de courir après le mirage de l’argent afin d’accéder à l’autre monde, celui « des friqués », une sorte de réalité parallèle. Mais l’habit ne fait pas le moine : tout en beaux costumes-cravates et le plastron garni de beaux billets de banque, ils demeurent, pour le bord adverse, d’indécrottables ragazzi. Ils s’affirment comme tel en fauchant un portefeuille chez les jeunes bourgeois qui les accueillent dans un appartement luxueux pour s’amuser avec eux. Ou bien ils sont dévoilés, comme lorsque Scintillone est refoulé manu militari de la Rupa Tarpea, la boîte chic de la via Veneto, au prétexte qu’il n’a pas de réservation. Il y a deux classes et, de toute évidence, les garçons ne feront jamais partie de celle qu’ils convoitent. On peut acheter des filles, pourquoi pas de l’amour, des complicités, des illusions, tout se négocie, se troque, s’extorque, se vend, se vole – y compris et surtout la pitié ou le chant d’un enfant (la prostitution masculine, élément moteur dans le roman de Pasolini, est ici à peine suggérée) – mais l’espace d’une nuit seulement, d’une parenthèse enchantée. Au petit matin, retour à la zone, à la case départ, la réalité forcément blafarde reprend ses droits.

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Néanmoins, ce contre cruel de la jeunesse se clôt sur une expectative, qui traduit la tendresse que Pasolini portait aux déclassés, puisque Ruggeretto jette du haut d’un pont les dernières et dérisoires mille lires qui restent du pactole, en possible renoncement à l’argent corrupteur et inutile. Rétrospectivement pourtant, la déception occasionnée, quelques années plus tard, par le constat que fit Pasolini que les ragazzi ne cherchaient à sauver personne et surtout pas eux-mêmes, puis sa mort tragique sous les coups de l’un d’eux ne peuvent qu’affaiblir la présence de cette note d’espoir.

Les Garçons (La Notte Brava), réalisation de Mauro Bolognini, scénario de Pier Paolo Pasolini, avec Laurent Terzieff, Jean-Claude Brially, Tomas Milian, Rosanna Schiafinno, Elsa Martinelli, Anna Maria Ferreo, Antonella Lualdi, Mylène Demongeot…Italie, 1959, 93 min, Noir et blanc, Format 1.33 respecté 4/3Version originale, sous-titres français
Sortie en juillet 2010 chez Carlotta Films

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Un Rétrolien

  1. [...] de littérature, se fit une spécialité de l’adaptation de romans. En 1971, douze ans après Les Garçons, inspiré des Ragazzi de Pasolini, il porte son dévolu sur Bubu de Montparnasse (1901) de [...]

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