Nuits blanches, de Luchino Visconti

Il n’est pas tellement étonnant que Luchino Visconti ait pensé à Jean Marais (les deux hommes se connaissaient d’ailleurs bien) pour tenir un rôle dans ces Nuits blanches (1957) qui tranchent avec les débuts du cinéaste italien et font penser, à quelques égards, à l’esthétique Cocteau. Le thème du « chercheur dort » s’accorde avec la rêverie [...]

Il n’est pas tellement étonnant que Luchino Visconti ait pensé à Jean Marais (les deux hommes se connaissaient d’ailleurs bien) pour tenir un rôle dans ces Nuits blanches (1957) qui tranchent avec les débuts du cinéaste italien et font penser, à quelques égards, à l’esthétique Cocteau. Le thème du « chercheur dort » s’accorde avec la rêverie éveillée de Mario (Marcello Mastroianni) qui, au soir d’une journée à la campagne avec la famille de son patron, croise la route balbutiante d’une jeune femme secouée de larmes sur un pont, Natalia (Maria Schell).

Les Nuits Blanches, de Luchino Visconti

Mario est un être simple, solitaire et sans histoire ; séduit immédiatement par cette apparition, il va écouter la sienne. La fable commence, de rendez-vous en rencontres faussement hasardeuses ou contrariées, qui, durant trois nuits, déroule sa trame comme Pénélope tisse sa toile. À l’image de l’héroïne homérienne, Natalia guette le retour d’un locataire aussi énigmatique que séduisant (noble et impénétrable Jean Marais, double de Visconti) qui lui a promis de la retrouver, un an après son mystérieux départ, à l’endroit de leur ultime rendez-vous. Mario, pris sous le charme de ces déclarations d’un amour qui lui est étranger, mais auquel il sent son propre cœur répondre en écho, de crédule devient dubitatif, jusqu’à chercher à convaincre sa confidente nocturne qu’elle a été trompée et que son attente restera vaine. Au final, dans une séquence à la scénographie majestueuse, l’espoir sera malgré tout récompensé, laissant Mario, brutalement douché de ses illusions et, à son tour en pleurs, reprendre le fil de sa muette existence, désormais éclairée d’une histoire chargée d’espoir.

Le film, qui a été intégralement tourné dans les studios de Cinecittà, impose autant le dialogue de ces solitudes croisées, que l’imagination et le désir traversent, qu’un décor magique inspiré de Livourne. Ruelles, coupe-gorge, ponts et canaux déterminent le paysage onirique où les sentiments contradictoires s’expriment, tandis qu’une reconstitution de la ville moderne, avec ses néons, l’agitation de sa grande rue commerçante, ses cafés bondés, ses dancings joyeusement animés, organise la confrontation des protagonistes avec la réalité, la sensualité, voire une certaine forme de trivialité (les équivoques séquences de danse emportées par la fougue du chorégraphe Dirk Sanders, le tendre slow de Natalia et Mario).

Clara Calamai, Maria Schelle et Marcello Mastroianni, dans Les Nuits Blanches

De l’oxymore du titre Les Nuits blanches résultent d’autres clairs-obscurs, véhiculés notamment  par les personnages : à la fraîcheur, la vérité de Natalia qui poursuit son rêve éveillé (son rendez-vous de dix heures vaut les douze coups de minuit de Cendrillon), Mario oppose sa propre nonchalance désabusée, son allure quelque peu ténébreuse. Sans parler de la femme en noir, la prostituée incarnée par Clara Calamai (revenue d’Ossessione quinze ans après), figure de la tentation, du vice et de la solitude absolue : elle est une femme abandonnée à elle-même qui tente de faire chuter (symboliquement et physiquement) Mario, tandis que Natalia, à son corps défendant, l’élève.

Marcello Mastroianni, Jean Marais et Maria Schelle, dans "Les Nuits blanches"

Pour revenir au décor et à sa remarquable mise en lumière – qui donnent véritablement au récit adapté de Dostoïevski (lequel a également inspiré  Bresson et récemment le Two Lovers de James Gray) sa dimension onirique, presque fantastique –, ils contribuent encore à amplifier le jeu des contrastes par une utilisation poétique des éléments qui emprunte souvent aux techniques du théâtre. La brume, la pluie, le vent, la neige, l’atmosphère blafarde – non sans rappeler le réalisme français d’avant-guerre – composent autant d’ambiances qui, comme la musique d’un opéra, viennent conforter la tonalité de chaque échange.
Si des glaces, des vitres arrachent Mario aux tentations de la ville moderne, l’eau presque stagnante des canaux de la vieille cité conduit la barque des amoureux sous les ponts où les reflets du clair de lune et des lampadaires découvrent dans les recoins des corps de miséreux tâchant de trouver le repos. Mais le contemplatif et platonique Mario, porté par son enthousiasme trompeur, ne semble plus distinguer ces ombres cernées d’ombre, comme il ne croit pas à la concrétisation du véritable amour dont se berce Natalia. Nuits blanches puise ainsi dans ce jeu infini d’accords et de désaccords, d’aveuglements et de dessillements, de chutes et de suspensions, la substance de son propre charme.

Jean Marais et Maria Schell, dans Les Nuits blanches

Avec ce film hybride et entêtant (souvent dénigré par la critique et longtemps invisible : le travail d’exhumation de Carlotta Films est d’autant plus précieux), qui obtint le Lion d’argent à la Mostra de Venise mais connut l’échec commercial, Visconti tourna la page d’un néo-réalisme auquel il n’avait jamais totalement adhéré pour engager plus puissamment encore son œuvre (après Senso, réalisé en 1954) sur la voie d’une passionnante confrontation entre les figures du drame et l’Histoire.

Nuits blanches (Le Notte bianchi), réalisation de Luchino Visconti, scénario de Suso Cecchi d’Amico et Luchino Visconti, avec Marcello Mastroianni, Maria Schell, Jean Marais, Clara Calamai, Dirk Sanders…

Italie, 1957, 97 min, Noir & Blanc, Format 1.66 respecté, 16/9 compatible 4/3

Version originale, sous-titres français

Sortie en juillet 2010 chez Carlotta Films

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