Décidément, on multiplie les coups de cœur à Interlignage. Après la découverte cet été de l’émouvant La Traversée du temps en Blu-ray (Kaze), voici que l’on amorce la rentrée avec un film exceptionnel par sa justesse, sa délicatesse et sa poésie. Vous avez aimé Billy Elliot (Stephen Daldry, 2000) ou Vitus (Fredi Murer, 2006), films issus du cinéma traditionnel, alors vous ne pourrez qu’apprécier Piano Forest, superbe film d’animation sur l’éducation et la transmission du savoir.
Shuhei Amamiya est un jeune garçon destiné à un brillant avenir de pianiste professionnel. Au début de l’été, sa famille emménage dans une ville de province. Ses nouveaux camarades de classe lui racontent alors une bien étrange histoire. Il existerait un piano magique caché au fond d’une forêt ; bien que cassé depuis de nombreuses années, plusieurs personnes affirment avoir entendu une mélodie envoûtante des profondeurs de la forêt.
Seul Kai, un jeune garçon intrépide, affirme que la musique du piano est réelle et pour le prouver il demande à Shuhei de le suivre pour le vérifier sur place. Malgré l’entêtement de Shuhei, le piano n’émet aucun son. En revanche, la magie opère lorsque Kai se met à jouer. Shuhei comprend alors que son ami est un véritable génie capable d’interpréter une musique quasi divine alors qu’il n’a jamais pris une leçon de piano. Mais bien qu’opposés, les deux garçons sont vite inséparables, jusqu’au jour où ils deviennent rivaux lors d’un concours national de piano auquel ils participent tous deux…
Un mystérieux piano à queue isolé au sein d’une forêt envoutante ; un sauvageon qui semble être le seul à pouvoir le maîtriser… Piano Forest de Masayuki Kojima (Studio Madhouse) voit son intrigue démarrer d’une façon fort singulière en nous propulsant dans un univers à la lisière du fantastique. Cette ambiance traduit fidèlement le point de vue des enfants pour qui le monde n’est encore fait que de découvertes extraordinaires. Et il en faut de la délicatesse et de la poésie pour transposer tout cela. Le cinéma d’animation offrant plus de possibilités visuelles, le réalisateur Masayuki Kojima poursuit sur cette voie pour narrer l’amitié puis la rivalité naissante de deux garçons que tout oppose.
Il y a tout d’abord le timide Shuhei, un jeune pianiste humble et propret, qui suit la voie toute tracée de son artiste de père. Ce garçon sans histoire voit son monde bousculé par l’irruption de son futur ami Kai. En tout point son opposé, débraillé et entier, ce dernier fait naturellement fi de toutes les convenances. Enfant des quartiers, il sèche régulièrement les cours pour jouer, en parfait dilettante, du piano dans la forêt ou dans la salle de musique de son école. Chose incroyable, Kai surpasse déjà l’expérimenté Shuhei en révélant un don inné, voire divin, pour le piano.
En opposant le conformisme de Shuhei à l’anticonformisme de Kai, le film revient sur une thématique récurrente du cinéma japonais, à savoir les limites de son système éducatif archaïque. Shuhei en est le parfait modèle : il s’est plié au système, à l’éducation cadrée telle qu’elle est conçue au Japon. Mais rongé et bloqué par le doute, par l’incompréhension qui en découle, ce dernier échoue à faire sublimer ses aptitudes au piano.
Face à lui, hasard du destin ou non, Kai. Un garçon hors norme dont le talent naturel échappe à tout carcan. Son exemple, salvateur pour l’avenir artistique de Shuhei va démontrer la puissance du libre arbitre ainsi que toutes les émotions que font naître le piano sur le public. Piano Forest nous le rappelle : la musique a quelque chose qui relève du divin, elle nous transporte.
Cette puissance émotionnelle, ce « quelque chose » qui relève du divin et qu’il est difficile d’exprimer par des mots, le réalisateur de Piano Forest le traduit admirablement par l’image. Sur ce point, le film atteint le summum de sa poésie lorsque, durant le concours final et sous l’influence de Kai, une concurrente évacue son stress en s’évadant de la scène musicale. Ne trouvant la plénitude que dans les toilettes (!) et en compagnie de son chien Wendy, la jeune pianiste se les remémore et fait ainsi abstraction de ce qui l’entoure pour s’envoler symboliquement ensuite vers les cieux. Ajoutez à cela la délicatesse du concerto italien en fa majeur de Jean-Sébastien Bach et vous aurez une idée de ce « quelque chose » de divin à l’œuvre dans Piano Forest…
D’ailleurs, il est impossible d’évoquer le film sans sa musique, divine elle aussi. Jean-Sébastien Bach, Ludwig van Beethoven, Frédéric Chopin (l’incontournable), Wolfgang Amadeus Mozart… Tous répondent présents et certains, chose amusante, s’expriment en japonais dans les passages les plus oniriques. Quant à la musique originale de Keisuke Shinohara, spécialement composée pour le film, elle n’est pas en reste : royalement orchestrée et toute aussi aérienne.
Maîtrisé de bout en bout, ce film réalisé par Masayuki Kojima et l’incontournable Studio Madhouse est une perle rare. Il s’offre même le luxe d’être totalement ouvert, non pas pour une suite filmique mais par les portes scénaristiques qu’il nous laisse, à savoir le monde entier ouvert à la maestria de Kai, son idylle naissante avec une concurrente, le retour sous les projecteurs de son mentor… Comme si le film finissait par échapper à son propre réalisateur pour être réapproprié par les spectateurs.
Piano Forest est donc un pur bonheur musical et visuel à découvrir en DVD, simple ou collector, édité par Kaze. L’édition collector a par ailleurs parfaitement mérité son Japan Expo Award cet été. Sachez enfin que la bande originale de ce film formidable est également disponible à la vente grâce à Wasabi Records sous format simple ou sous la forme d’un magnifique recueil musical.
Piano Forest, réalisation de Masayuki Kojima et du studio Madhouse, scénario de Hôrai Ryûta d’après l’œuvre de Makoto Isshiki
Musique : Keisuke Shinohara
Japon, 2007, 100 min, couleurs, format 16/9 original
Version originale et française 5.1 ou 2.0, sous-titrées français et néerlandais
Sorti le 26 mai 2010 aux éditions Kaze
Crédits photographiques : ©2007 Makoto Isshiki / THE PIANO FOREST Film Partners
















3 Commentaires
Ah,ça y est, ma curiosité est piquée : il est rare que je juge les films parlant de musique réussis, et du coup le synopsis et ton enthousiasme me tentent !
Oui, moi aussi….
Vous me direz ce que vous en avez pensé ! J’ai adoré et j’écoute encore la musique du film en boucle…
Un Rétrolien
[...] semble véritablement subjuguée par ce dessin animé japonais (à lire, par exemple, ce brillant éloge [...]