Steve Winwood : L’autre Prince et ses (R)évolutions

Zut, ma balise argos multifonctions de chez Pomme me rappelle à l’ordre. Mon inconscient voulait zapper le rendez-vous de 21H00. C’est foutu OK je capitule. Adieu Les Experts : Miami, il me reste juste une demi-heure pour faire Châtelet Montrouge au pas de course… Mais comment ai-je pu accepter cette invitation d’un vague collègue à qui je [...]

Zut, ma balise argos multifonctions de chez Pomme me rappelle à l’ordre. Mon inconscient voulait zapper le rendez-vous de 21H00. C’est foutu OK je capitule. Adieu Les Experts : Miami, il me reste juste une demi-heure pour faire Châtelet Montrouge au pas de course… Mais comment ai-je pu accepter cette invitation d’un vague collègue à qui je refile tous les matins l’Équipe lu et froissé… Faut dire que lui refuser ce dîner ressemblait à remettre le dentifrice dans le tube : mission impossible ! A présent, me voilà en train d’acheter un bouquet de saison pour Madame, mais pour lui je n’ai pas d’idées. Avant que tout soit fermé, dans le Monop’ en face du fleuriste, rayon musique, je prends le premier CD Nouveauté qui traîne : une pochette sépia, un quinquagénaire sympa… c’est parfait !

21H15 : Essoufflé, je sonne à la porte. Au milieu des politesses d’usage, je tends les marguerites à sa souriante épouse qui s’excuse (elle a chorale ce soir) et le CD non emballé mais sans l’étiquette à mon collaborateur. J’en profite pour lire le titre: Steve Winwood : Revolutions : The Very Best Of. Ca ne me dit rien…

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La mezzo-soprane disparaît dans l’escalier, tandis que son époux s’excuse de me laisser seul quelques instants ; son plus jeune fils a de la fièvre ou mal aux dents et le réclame. Pour me faire patienter devant une quat’ saisons aux anchois découpée en triangle, il branche la chaîne et me passe mon cadeau…

Ca commence sur les chapeaux de roue. La syncope basse batterie me scotche au fond du canapé. Une guitare fuzz s’invite au bal et la Soul ouvre ses grands yeux bleus. Avec ce Keep On Running hanté, les sorciers du Spencer Davis Group viennent de convertir le Ska en Rock.

By Jove ! Interloqué, je reprends un toast. Un orgue Hammond B3 ferraille avec la voix d’un jeune ténor frotté au papier de verre sur Gimme Some Loving. Doigts virtuoses contre cordes vocales matures : un gamin de quatorze ans entre dans la légende et dans mes trompes d’Eustache, avec ce sublimissime standard plus motownisé que les hits sortis des chaînes de Detroit. Tout se mélange dans mon esprit : L’original Little Stevie blanc et le remake des frères Blues derrière chapeaux et lunettes noires. Où est l’œuf, où est la poule ?

Plus rien n’a d’importance car je reçois le coup de grâce. I’m A Man, je n’en doutais pas, mais maintenant je sais que d’autres touchent au divin. Ecouter les chœurs angéliques noyés dans la réverbe derrière le dieu Steve et son orgue céleste, vous m’en direz des nouvelles…

Pendant qu’il essaie d’endormir ses enfants et que son épouse tente sans filet un contre ut de la mort sur Les corons, je jette un coup d’œil sur le livret du CD.

Je reprends mes esprits. Après le typhon Rhythm & Blues, c’est la pluie Acid Rock psychédélique de Traffic que me distille doucement cette sublime compilation. Construit autour d’un changement d’accord très simple, No Face, No Name, No Number est beau à en pleurer des rivières.

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Juste après, le soleil revient dans Paper Sun entre clavecin et sitar, un morceau référence pour le kid de Minneapolis période néo Flower Power. Derrière sa console, Jimmy Miller murmure même à la fin du morceau, « That’s the one ». Il a bien raison.

Un dernier Traffic pour la route ? Dear Mr. Fantasy concentre toute la Rock Music de l’époque en 5’39. Dès les premières notes, en fermant les yeux, on imagine autour de l’orgue de Steve, les fûts de B.J., la gratte de Jimmy, mêlés à la voix de Joe. Une bonne idée de casting !

Tandis que l’ami persiste à bercer son marmot, un vieux basset affectueux pénètre dans le salon en aboyant, la laisse dans la gueule. Je m’apitoie, craignant l’incontinence et sors le CD pour le glisser dans mon baladeur. Chaussé des écouteurs, j’articule quelques mots rassurants en direction des chambres et dévale l’escalier, le chien frétillant en éclaireur.

Dehors, j’en perds mon latin. SW change encore de chapelles et monte Blind Faith, Sur Can’t Find My Way Home, il brode avec Clapton un duo de guitares flamenco, souligné de quelques points de basse, sur un lit de cymbales qui n’aurait pas dépareillé sur le premier opus zeppelinien. Vain Dieu ! Quelle versalité, quelle richesse ! Dans la nuit, l’homme et le chien marchent toujours vers la lumière, comme en apesanteur…

Les années passent. Avec les classieux Higher Love (remember le clip vidéo avec Chaka Khan), Valérie (sûrement en hommage à la douce Valérie Eve Kendall) ou Back in the High Life Again (j’ai cru reconnaître James Taylor dans les chœurs), SW recompose sa garde-robe. Il échange ses vieux tee-shirts au batik et son orgue B3 contre un costume Versace, des synthés Moog et quelques boites à rythmes. On a rarement fait aussi bien dans la Soul grand public. Son œuvre est une galaxie dont il est difficile d’isoler une seule planète. Pourtant sans chercher à savoir pourquoi, j’ai une attirance particulière pour While You See A Chance, ce morceau euphorisant de pop sophistiquée au son si particulier.

Pour finir, comme pour résoudre la quadrature du cercle, SW nous offre deux retours en arrière. Un Roll With It, ronéo du Shotgun de Junior Walker & The All Stars à la très faible empreinte carbone, mais tellement jouissif et superbement produit qu’on lui pardonne, suivi d’un nouveau duo avec la six-cordes de Clapton sur Dirty City au pont irrésistible et décalé.

Le territoire bien marqué autour de l’église en brique de Montrouge, la soirée s’achève. Je croise devant l’immeuble la gentille épouse qui m’accompagne jusqu’à chez eux. Je leur rends Clint Reno le Hound Dog et récupère mes affaires. Le collègue et sa moitié me remercient encore pour mes superbes présents et moi pour la pizza.

-          J’espère ne pas m’être trompé. C’est le genre de musique que vous aimez ?

-          Pas d’erreur, on aime la grande musique, André Rieu, la valse, l’émotion… Si le CD que tu as apporté te plait, repars avec, tu le graves chez toi et tu me le redonnes demain.

Voilà une petite phrase qui me le rend encore plus sympathique. Je ne me fais pas prier et regagne mes pénates, la compile sous le bras.

Depuis, je n’oublie pas de lui donner l’Équipe quand j’arrive au boulot. Je n’ai pas encore pensé à lui rendre le CD : faut dire qu’il me plaît plutôt bien…

Hier, par hasard, j’ai trouvé dans un vide grenier près de chez moi, pour quelques euros, un Best Of collector de Rondo Veneziano, celui avec les perruques poudrées et une cassette de Claydermann live en bon état. Je crois que je vais essayer de les échanger contre le Steve Winwood…

Revolutions : The Very Best Of, de Steve Winwood
Sortie le 14  juin chez Island
Crédit photo : (1) Joan Pont Lezica / (2) inconnu

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