Swans – Papa, t’es encore dans l’coup

Quelque part, le retour de bâton fait plaisir à voir (et à entendre). Alors que le revival post-punk a déferlé sans discontinuer depuis une dizaine d’années, et tandis que les vétérans du genre se reforment toutes les trois semaines pour encaisser quelques chèques (ce qui n’est pas forcément pire que s’ils se piquaient de refaire [...]

Quelque part, le retour de bâton fait plaisir à voir (et à entendre). Alors que le revival post-punk a déferlé sans discontinuer depuis une dizaine d’années, et tandis que les vétérans du genre se reforment toutes les trois semaines pour encaisser quelques chèques (ce qui n’est pas forcément pire que s’ils se piquaient de refaire des albums), il en reste encore quelques uns dont l’intégrité ne s’est toujours pas totalement diluée, et ce sont eux qui excitent, enthousiasment et font les gros titres de la presse spécialisée. Un juste retour des choses à l’heure où Interpol s’apprête à publier un nouvel opus dont on peut d’ores et déjà affirmer qu’il ne soutiendra pas la comparaison avec ses aînés, et où le meilleur groupe post-punk de sa génération – Liars – voit son aura diminuer progressivement.

Trois légendes du post-punk au moins auront publié un nouvel album avant la fin 2010 : David Tibet (Current 93) il y a quelques mois, Nick Cave (en l’occurrence avec son Grinderman) la semaine prochaine, et donc Michael Gira avec Swans, dont c’est la première publication originale depuis 1996. Le point commun entre ces trois-là ? Sans jamais renier l’esthétique qu’ils contribuèrent en grande partie à forger, ils ont très largement dépassé les frontières du genre pour accoucher d’univers n’appartenant qu’à eux (quoiqu’ils aient largement fait école depuis). La principale différence ? Alors que Tibet et sa folk-biblico-expérimentale ou Nick Cave et son rock décharné sont désormais bien loin de tout cela, Gira, lui, revient bel et bien à ses premières amours sur le douzième album des Swans. Et le résultat est confondant.

myfatherwillguidemearope

On pourrait bien sûr dégoiser sur la qualité exceptionnelle de ce disque, qui venge à lui seul tous les millions de fans quotidiennement bafoués par les reformations de leurs idoles. On pourrait s’agenouiller devant la radicalité de ce My Father Will Guide Me up a Rope to the Sky, à la noirceur étouffante et aux complaintes dark lancinantes. On pourrait pourquoi pas avoir les larmes qui montent aux yeux à l’écoute d’une voix qui n’a jamais sonné aussi juste, haranguant l’auditeur en des psaumes étranges, menaçante, toujours sur la brèche. On pourrait dire tout cela, oui, comme on pourrait louer les quelques diamants (noirs, forcément noirs) qui parcourent cet album (No Words/No Thoughts, You Fucking People Make Me Sick). D’autres le feront mieux que nous.

Ce qui fascine le plus, de toute façon, ce ne sont pas tant les chansons elles-mêmes que le niveau d’ambition qui préside à l’ensemble. Depuis combien d’années n’a-t-on pas entendu un album de post-punk aussi clairement tourné vers l’avenir, ou à tout le moins les deux pieds dans son époque ? Un album de post-punk qui ne soit pas juste rétro, revival ou ordinairement codifié ? Ceux qui répondront « depuis le Drums Not Dead des Liars il y a quatre ans » auront raison et tort à la fois, car si le d’ores et déjà classique du groupe est à n’en pas douter l’un des incontournables de la dernière décennie, c’est surtout le cas échéant le moment précis où la bande d’Aaron Hemphill rompt avec les relents typiquement post-punk qui l’habitaient. Ce qui n’est pas du tout le cas avec Swans ici, qui parviennent d’ailleurs au passage et sans l’air d’y toucher à rappeler tout ce que le trio new-yorkais leur doit. Le titre s’appelle Reeling the Liars in – ça ne s’invente pas – et c’est en effet exactement le genre de chansons que l’on déplorait il y a quelques mois de ne pas trouver sur le (très bon) Sisterworld. Mais cela va beaucoup plus loin.

A vrai dire, plus on l’écoute et on plus l’aime… et plus l’on se rend compte que My Father Will Guide Me up a Rope to the Sky est tout simplement l’album que la (plus tellement) nouvelle génération post-punk, peut-être trop appliquée, sans doute tout simplement pas assez douée, a fini par nous faire désespérer d’entendre un jour. Que tous ces groupes, pour certains tout à fait bons, prennent une telle leçon d’un vieux machin de cinquante-six ans… cela ne manque pas d’une certaine ironie. Notez qu’on les comprend : il est plus facile de s’émanciper ou de tuer le père lorsque celui-ci est un vieux con largué. Quand il est encore dans le coup et vous surclasse dès qu’il ouvre la bouche, il y a de quoi nourrir quelques complexes. Si Swans n’avaient pas été inactifs pendant quatorze ans, on tiendrait peut-être là la clé du mystère de cette génération talentueuse, mais quasi incapable de faire table rase du passé. Faute de quoi, on est obligé de revoir la théorie à la baisse et d’avouer les choses telles qu’elles sont : à part peut-être A Place To Bury Strangers (mais ils en sont quand même très loin), aucun groupe proto-punk actuel ne semble avoir assez de souffle pour publier un jour des chansons du niveau d’Inside Marceline ou Eden Prison. Le constat est sévère, et pas forcément rassurant. Mais savoir qu’en plus d’être de retour Swans viennent de publier un de leurs meilleurs albums est, pour l’heure, une compensation suffisante.

My Father Will Guide Me up a Rope to the Sky, de Swans
Sortie le 23 septembre chez Young God Records
Crédit photo : Young God Records.

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5 Commentaires

  1. dr frankNfurter a ajouté ces quelques mots le septembre 9, 2010 | Permalien

    Fallait-il craindre le retour de Swans au vu des reformations actuelles… à l’écoute du dit album, on peut avoir honte d’avoir eu cette pensée le temps d’un instant.

  2. Benjamin F a ajouté ces quelques mots le septembre 9, 2010 | Permalien

    Dans mon top 5 de l’année, un vrai retour inespéré pour un album frontal qui partage pourtant des accointances avec les derniers Current 93.

    J’ai longuement écris dessus également, je publierai probablement le 23.

  3. Thomas a ajouté ces quelques mots le septembre 10, 2010 | Permalien

    Doc >>> effectivement !

    Benjamin >>> Dans mon top 5 aussi ;)

    (tu vois, on va y arriver !)

    Des accointances, voilà, même s’ils ont été musicalement plus proches à d’autres époques (je pense notamment à l’extraordinaire Children of God, qui est peut-être leur meilleur).

  4. Miss Sunalee a ajouté ces quelques mots le septembre 13, 2010 | Permalien

    Une très belle surprise pour moi aussi, alors que je n’avais plus écouté le groupe depuis le milieu des années 90…

  5. arbobo a ajouté ces quelques mots le septembre 20, 2010 | Permalien

    du souffle?
    de l’ambition?

    les mots qu’il fallait pour me le faire écouter ^^

2 Rétroliens

  1. [...] des plus grands groupes des trente dernières années, et qu’ils viennent de publier un album absolument extraordinaire, à faire rougir de honte des groupes bien plus jeunes et vigoureux. On attend donc beaucoup. Voire [...]

  2. [...] Tongue, moins rock (si si) que ses deux prédécesseurs, Hello Voyager et Prince of Truth ? A du Swans neurasthénique, du Woven Hand qui aurait perdu la foi, du Taxi Girl période Seppuku sans les [...]

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