Raymond Depardon et André Kertész : deux objectifs très différents

« Votre mission, si vous la choisissez : rendre compte, avec votre regard de simple amatrice de photo, du travail de deux artistes aux styles radicalement différents, à savoir Raymond Depardon et André Kertész. C’est promis, chez Interlignage, on ne vous tiendra pas rigueur du fait que l’édition 2010 du mois de la photo touche presque à [...]

« Votre mission, si vous la choisissez : rendre compte, avec votre regard de simple amatrice de photo, du travail de deux artistes aux styles radicalement différents, à savoir Raymond Depardon et André Kertész. C’est promis, chez Interlignage, on ne vous tiendra pas rigueur du fait que l’édition 2010 du mois de la photo touche presque à sa fin, étant donné que l’exposition consacrée à André Kertész au Jeu de Paume se termine le 6 février 2011, et que celle montrant La France de Raymond Depardon à la BnF dure jusqu’au 9 janvier 2011. Vous respecteriez donc les envies éventuelles des parisiens tout comme celles des provinciaux, voilà une initiative qui nous fait plaisir ! ». Oh mais merci patron, ça tombe bien, parce que c’est justement de plaisir dont il va s’agir aujourd’hui. Pas d’une comparaison entre l’œuvre des deux bonshommes, parce que ça serait un peu comme mettre en parallèle une navette spatiale et un wombat, ou marier une carpe et un lapin (quoique apparemment ça se soit déjà vu). La chronologie, elle, sera celle des visites, tout simplement parce qu’elle aura eu une influence sur les impressions. On débute donc en grand et en couleurs à la Bibliothèque François Mitterrand.

La_France_de_Raymond_Depardon

La France de Raymond Depardon, on la prend en pleine poire d’emblée. Dans mon souvenir, pas de préambule, ou presque, mais une entrée directe dans le vif du sujet : une grande salle, et tous  les tirages alignés. Grands, très grands même, et tous de la même taille. Mais surtout, à l’heure où beaucoup de photographes continuent à faire le choix du noir et blanc, le visiteur se retrouve au cœur d’un livre d’images qui fait tellement exploser le colorimètre qu’il ne sait plus où donner de l’éblouissement : ça claque, ça pète, ça crie. Et puis le premier saisissement passé, on prend la promenade par son début. Le choix de ne pas nommer ou localiser les prises de vue est intéressant et intelligent, car le spectateur n’est pas pollué par la connaissance. On sait et on sent juste que c’est chez nous, chacun jouera probablement un peu à reconnaître des régions qu’il a fréquenté, mais le fait de ne rien savoir développe d’autres observations et d’autres sensations, plus naïves et quelque part plus pures aussi. On se retrouve, ému, attendri, amusé alors que défilent dans toute leur splendeur des carrefours, des commerces, des barres d’immeubles, des vacances, des champs et des montagnes : les vues les plus banales deviennent magnifiques quand Depardon sait les capturer .

La France de Raymond Depardon

La France de Raymond Depardon © Raymond Depardon / Magnum photos / CNAP

Au fur et à mesure, on commence à formuler en soi tout un paquet de questions plus ou moins techniques qui trouvent leurs réponses dans les salles suivantes, intelligemment et efficacement. On comprend que Depardon renoue avec un projet probablement  inspiré par un travail effectué pour la Datar (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) en 1984, lui-même calqué sur un idée datant de la fin du XIXème siècle. Voilà qui confirme cette sensation de la recherche des racines profondes, un peu égarées dans les campagnes, ce sentiment de voyage dans le temps immobile :  pour nous autres citadins (dont je fais partie), tant de ces images de villages semblent, dans leur désuétude, tout droit sorties d’une caricature des années… 50, 60, 70 ? On voit comment l’homme a réalisé son pèlerinage, les cartes, les carnets, le camion dans lequel il a vécu pendant ses périodes de travail, comment il fait un gros pied de nez à la technique d’aujourd’hui en utilisant une camera obscura, une chambre en 20×25. Pourquoi il a fait le choix de la couleur, un de ceux qui sautent le plus aux yeux. Et puis le cinéaste explique aussi il montre si peu les hommes dont il a si bien immortalisé la trace dans le paysage rural et urbain. Pour la réponse, on l’aura compris, je conseille vivement d’aller plutôt la chercher soi-même à la BnF.

Kertesz_Affiche

L’autre maître à qui j’aurai rendu une visite ce mois-ci se nomme André Kertész. Celui-là m’intimide rapidement, car ses dates elles-mêmes sont un sacré pedigree : de Budapest en 1894 à New York en 1985, ses yeux ont donc vu deux guerres, ont habité trois pays (les deux qui lui ont donné une nationalité et la France), et ont connu Paris et le bouillonnement artistique qui y régnait dans les années 20. Juste un petit conseil en passant : si vous choisissez d’aller vous baigner dans l’œuvre du photographe hongrois, préférez si vous avez le choix une heure dite creuse, et n’oubliez pas vos corrections visuelles. Car on est là très loin des formats 160×200 de Depardon : au moins pendant les premières salles, les tirages exposés sont si petits que le Jeu de Paume fournit des espèces de loupes¹  pour permettre de mieux les apprécier. La jeunesse-genèse de la carrière de Kertész (l’époque du premier appareil photo, sa guerre dans l’armée austro-hongroise, les premiers essais de l’autodidacte qui s’entraîne sur son frère, et aussi sur une jeune femme qui deviendra par la suite la sienne) est un genre d’album de famille miniature. À la fois touchant par sa naïveté simple, et par la complicité qu’on sent avec les siens, et un peu frustrant aussi parce qu’on ne peut qu’entrevoir ses talents naissants en plissant les yeux. L’émotion, de toute façon, persiste tout au long de la visite, à moins qu’on soit insensible à l’aspect « témoignage » de cette exposition. On vit le temps infini que l’homme a passé sur cette terre en même temps que lui, avec ses évolutions techniques, et surtout ses révolutions esthétiques… la recherche de l’esthétique, à mon avis une des obsessions maladives du photographe.

Andre_Kertesz_La_Martinique

La Martinique, 1er janvier 1972, Courtesy Attila Pocze, Vintage Galéria, Budapest

Car Kertész m’est apparu comme un obsédé du contrôle et de la construction visuelle. Il passe un temps fou sur des natures plus ou moins mortes. Il y a les vraies, les photos de l’intérieur de Mondrian ou d’autres ateliers d’artistes à Paris, ses premières recherches sur les ombres et les déformations. Et puis plus tard, les fausses natures mortes, comme celles où on sent qu’il a passé des heures à attendre qu’un nuage vienne embrasser un gratte-ciel new-yorkais, ou que les ombres de chaises ou de passants s’étirent suffisamment sur le sol pour trouver grâce à son objectif. Il y a des femmes nues magnifiques, déformées et traitées finalement comme des objets. Le reproche peut sembler violent, parce que l’homme est un vrai magicien de la beauté. Mais à trop vouloir la créer par la perfection de l’agencement et du cadrage, à mes yeux il la déshumanise. Je comprends la retenue, la suggestion, ses jeux avec les ombres et des fumées, mais au final, c’est presque comme une blonde hitchcockienne : magnifique voire somptueux, à fleur de peau… et un peu froid. Cette impression plus mitigée sur l’œuvre de Kertész m’a valu par la suite quelques discussions animées et enrichissantes.

On peut imaginer aussi qu’un point de vue peut en polluer un autre : à se laisser prendre par les images d’un homme qui réussit à exprimer toute la tendresse qu’il a pour le genre humain sans le montrer (en capturant l’enseigne criarde d’un bistrot de province par exemple), on peut se retrouver sans émotions face à un véritable être vivant qui n’est photographié que pour la beauté du sujet, pour la perfection de ses lignes et de ses ombres. Et que se passerait-il donc si on vivait ces deux expositions dans le sens inverse ? Kertész serait-il le gentil poète, et Depardon un vulgaire marchand de couleurs ?

André Kertész, jusqu’au 6 février 2011
Jeu de Paume – Concorde
1, place de la Concorde, 75008 Paris

La France de Raymond Depardon, jusqu’au 9 janvier 2011
BnF François Mitterrand
Quai François-Mauriac, 75706 Paris

1. Loupes un peu loupées d’ailleurs, car leur plastique brillant reflète plus les éclairages qu’autre chose. Ou alors je n’ai jamais réussi à m’en servir proprement, solution envisageable…

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4 Commentaires

  1. Thomas Sinaeve a ajouté ces quelques mots le novembre 27, 2010 | Permalien

    « Kertész serait-il le gentil poète, et Depardon un vulgaire marchand de couleurs ? »

    Sans aller jusqu’au vulgaire marchand de couleurs, c’est un peu mon sentiment en ayant vu ni l’une ni l’autre des expos (mais en connaissant pas mal les travaux des deux gars). J’avoue que photographier des boucheries-charcuteries de province (ou pas), c’est quand même un concept qui me tente pas particulièrement :-/

  2. Nekkonezumi a ajouté ces quelques mots le novembre 27, 2010 | Permalien

    Ne soyons pas réducteur, voulez- vous ? :-)

    Affaire de goût, forcément, je trouve que la façon dont il capte la réalité crue du décor quotidien est vraiment touchante, et souvent marrante aussi.

  3. Thomas Sinaeve a ajouté ces quelques mots le novembre 27, 2010 | Permalien

    Ah mais je ne dis pas nécessairement le contraire. Je dis juste que cela ne m’intéresse pas particulièrement, mais cela n’engage que moi :)

  4. Nekkonezumi a ajouté ces quelques mots le novembre 28, 2010 | Permalien

    Oh mais si tu savais comment j’en suis arrivée à aller voir cette expo… (ça doit être pour ça qu’en m’en voilà encore toute ébahie!)

2 Rétroliens

  1. [...] été une groupie déçue, comment j’ai aimé les madeleines japonaises, et comment je me suis rincé l’œil ce mois-ci. Sue ce, j’ai [...]

  2. L'oeil curieux le janvier 8, 2011

    Visite d’un Grand de Hongrie…

    Il est toujours intimidant d’aller visiter un Maitre. Vais-je reconnaitre tous les incontournables de l’histoire de la photographie, exposés devant mes yeux ?…

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