Exubérant, inégalitaire et métissé… ou plus prosaïquement, carnaval, football et string : tout le monde a sa petite idée du Brésil ; et de la musique brésilienne. Car cette nouvelle grande puissance économique est depuis déjà bien longtemps un géant musical. Avant d’exporter soja et acier, le Brésil a fait danser le monde entier aux sons de la maxixe, de la samba ou de l’exaspérante lambada. Mais bien plus que la seule musique festive, le Brésil fourmille de genres et d’artistes passionnants. Les traditions régionales sont innombrables avec la richesse musicale du Nordeste, de Minas Geraesou ou du Pernambouc. Ces dernières toujours vivaces cohabitent avec les expérimentations cosmopolites du tropicalisme, du MPB ou du mangue-beat. Les poètes sentimentaux vendent des millions de disque à côtés d’artistes engagés ayant bravé la censure durant le régime militaire. La suave bossa nova continue de bercer les plages de Rio tandis que les favelas sur les collines avoisinantes vibrent au son du frénétique funk carioca. Du plus endémique aux immenses stars mondialisées de rock, soul, rap ou de reggae, la musique brésilienne est plus que jamais un vaste ensemble hétéroclite, à l’image de cet immense pays rassemblé par sa passion pour sa musique : la musique brésilienne représente 80 % du marché musical national !
Nous essayerons de présenter un panorama le plus complet possible de ces différentes musiques brésiliennes ; à la fois dans l’espace, en ne s’intéressant pas qu’aux quelques styles de Rio de Janeiro qui ont réussi à s’exporter, et dans le temps, en creusant autant ses racines profondes que les passionnants derniers styles nés depuis la fin de la dictature en 1984. Car si le Brésil est l’un des pays les plus influent au niveau musical, sa musique a été trop écoutée à travers le prisme de l’exotisme et reste finalement étonnamment méconnue.
Ce premier article s’intéresse aux racines de la musique brésilienne et aux genres fondateurs de l’axe clé Bahia-Rio jusqu’aux années 1950, juste avant l’avènement de la bossa nova.

1. Des racines multiples (XVIe- XIX)
La base des musiques brésiliennes est européenne avec l’apport central des Portugais. Outre le système tonal, ils ont légué les instruments à cordes (guitare classique appelée violão, cavaquinho qui est sorte de petite guitare à quatre cordes, guitare caipira, violon), à vent (flûtes et clarinettes notamment), mais aussi l’importance de l’improvisation en vers et l’ancêtre du carnaval, l’entrudo. Les musiques, notamment percussives, apportées par les esclaves africains sont l’autre grande source qui irrigue jusqu’à aujourd’hui la musique brésilienne. L’influence amérindienne est au contraire extrêmement marginale. On peut aussi relever l’influence espagnole (qui a gouverné le Portugal et donc le Brésil) et arabe (via les Portugais sous domination Maure pendant plusieurs siècles). Puis au XIXe et XXe siècles, les vagues migratoires d’Italiens et d’Allemands apportent de nouveaux rythmes et de nouveaux instruments, notamment l’accordéon et le bandolim (une sorte de mandoline).
L’apport marginal des peuples tupi-guarani
Quand les Portugais entament la colonisation de l’Amérique au début du XVIe siècle, le territoire du Brésil actuel regroupe environ un million d’amérindiens répartis en plus de deux milles peuples, la plupart appartenant au groupe ethnolinguistique des Tupi-Guarani. Même si les historiens manquent cruellement d’informations, on considère que les musiques tupi et guarani sont en général composées de chants, seuls ou en groupe, accompagnés de flûtes, sifflets, bâtons et tambours. Malgré les massacres et l’asservissement systématique, des échanges se créent entre colons et colonisés. Les colons sont en majorité des soldats, des aventuriers voire des petits criminels condamnés à l’exil qui ont été envoyés sans femme. Ils « prennent » donc des femmes parmi les autochtones, donnant naissance à des populations métisses : les caboclos.
Musicalement, la rencontre a surtout lieu par l’intermédiaire des prêtes jésuites. À la fin du XVIe siècle, ils s’installent en Amérique du Sud afin d’évangéliser les « peuples païens ». Pour cela ils créent des missions religieuses indépendantes de la couronne Portugaise, les Reduções, qui améliorent considérablement le sort des indiens. Dans leur entreprise de christianisation, ils adoptent la stratégie dite de la « contrefaçon » (contrafactum) qui consiste à reprendre des éléments culturels autochtones et à les associer à des contenus chrétiens. Ils enseignent par exemple aux indiens des mélodies européennes mais y greffent des paroles dans leur langue. Il reste des traces de ces premiers métissages dans diverses traditions, tels que le cucuru, la sarabague, ou le sairé. Cependant l’influence des musiques amérindiennes sur la musique brésilienne reste quasi nulle, contrairement à l’apport africain.
L’apport crucial des Africains
La diffusion des maladies européennes (contre lesquelles les amérindiens étaient dépourvus de défense immunitaire) entraine rapidement leur décimation. Les indiens capturés comme esclaves s’enfuient ou meurent d’épuisement. De plus d’un million, ils ne sont plus qu’une centaine de milliers quelques années après l’arrivée des Portugais. Les colons déportent alors des Africains pour servir dans les plantations de canne à sucre. Dès le XVIIe siècle, la majorité de la main d’œuvre est constituée d’esclaves africains ; en majorité des Bantous (originaires notamment des actuels Angola, Mozambique, et Congos) et des Soudanais (Nigeria, Ghana, Bénin). En tout, ce sont environ 3,6 millions d’Africains qui sont embarqués au Brésil. Les esclaves venant de peuples très différents, ils doivent reconstruire une culture à partir de leur plus petit dénominateur commun. La déportation régulière jusqu’en 1888, date de l’abolition, et la création par des esclaves rebelles de quilombo1 permet de maintenir vivaces ces cultures africaines.
Les esclaves conservent ainsi à côté du catholicisme des religions d’origine africaine, comme le batuque, ou le culte des Orixás d’origine Yoruba (Nigeria) qui a donné naissance au camdomblé, une religion encore pratiquée aujourd’hui par des dizaines de millions de Brésiliens. Le batuque désigne aussi ces fêtes rythmées par des percussions qui sont autant des cérémonies religieuses pour rendre hommage aux ancêtres et aux divinités africaines, que des chroniques des événements sociaux, voire de simples divertissements. C’est à partir des batuques qu’est créée la célèbre capoeira, qui tient autant de danse, de la lutte et du jeu, au rythme de l’intriguant berimbau, mi instrument à corde, mi percussion.

L’apparition de la musique brésilienne
La musique témoigne du progressif métissage entre Blancs et Noirs et de l’essor d’une population de mulâtres (métisses Blanc-Noir) et d’esclaves affranchis. De plus, les maîtres se joignent parfois aux danses des esclaves ; et inversement il leur arrive de leur enseigner l’orgue ou le clavecin pour jouer lors des messes. De ces rencontres musicales naissent à la fin du XVIIIe siècle les premiers genres populaires, ni tout à fait africains, ni tout à fait européens mais simplement brésiliens, que sont la romantique modinha et le sensuel lundu. La modinha est un type de chanson sentimental dérivé de la moda populaire dans les salons de l’élite coloniale. Le lundu est une danse d’origine bantou (Angola) ayant subi l’influence portugaise. Elle est reprise dans les salons, mais transformée pour être jouée au piano sans les percussions ni la chorégraphie… trop érotique. Et réciproquement, la population métisse et noire adopte les contredanses à la mode dans les bals européens. Lundu et modinha deviennent d’ailleurs populaires au Portugal avec le succès du compositeur brésilien Cardas Barboasa qui se rendra même à Lisbonne. Ces deux genres sont d’ailleurs considérés comme les ancêtres du fado, célébré aujourd’hui comme la musique portugaise par excellence !
Lundu et modinha resteront populaires jusqu’au XIXe siècle mais seront de plus en plus concurrencés par des musiques et des danses importées d’Europe ou d’Amérique, genres qui loin de freiner la créativité locale, aboutiront au contraire à la naissance de nouveaux styles brésiliens : la maxixe puis le choro.
2. De la maxixe au choro
Rio, nouvelle capitale musicale
En 1808, les troupes de Napoléon occupent le Portugal, entrainant le transfert de la Cour royale de Lisbonne à Rio de Janeiro. Mais la Cour royale portugaise, c’est non seulement une quinzaine de milliers de personnes dont de nombreux artistes, mais également une nouvelle place pour la Colonie : universités, entreprises et journaux deviennent enfin autorisés. Même quand la Cour royale retourne au Portugal, la Cidade Maravilhosa conserve son statut privilégié et une nouvelle dynamique, devenant notamment à l’indépendance en 1822, capitale du jeune Empire du Brésil.
A cette époque, subissant l’influence des migrations massives d’européens vers le Brésil, la polka et la valse deviennent les genres les plus populaires, suivis de peu par les mazurkas et schottisches européennes et par la habanera cubaine. Ces genres manifestent une libération des mœurs, car avant d’être des styles musicaux, ce sont des danses : des danses de couple et non des danses collectives (comme le quadrille par exemple). Surtout, la polka et les autres genres sont joués en insistant sur les temps faibles, s’inspirant en cela de l’approche rythmique du lundu afro-brésilien. Cette manière « swingante » (au sens de syncopée), de jouer, puis la danse sensuelle qui l’accompagne donne naissance au polka-lundu puis à un genre à part entière : la maxixe (ou matchiche), appelée également parfois tango brésilien. Sa chorégraphie sensuelle fait scandale mais séduit, comme un siècle plus tôt l’avait fait le lundu. On peut rapprocher cette maxixe du danzón cubain, du ragtime nord-américain ou de la biguine martiniquaise : ce sont tous des genres nés de l’interprétation créative de la polka ; interprétation qui a varié selon la culture de la puissance coloniale et selon les cultures africaines présentes pour donner tous ces genres aujourd’hui à la base des musiques de ces pays. C’est de ce terreau que naît un des plus importants mouvement musical brésilien, le choro.

L’avènement du choro
Chorar signifie « pleurer » en portugais. Le mot désigne initialement les groupes et les fêtes où étaient joués polka, valse, mazurka, ou schottische comme le célèbre ensemble O Choro do Callado de da Silva Callado (1848-1880). Mais ils interprètent ces genres à la brésilienne, en accentuant notamment le côté sentimental sous l’influence de la musique portugaise, d’où le terme de « pleur ». Selon une autre théorie, le terme choro viendrait de xolo, un mot afro-brésilien pour désigner des fêtes. Ainsi, même dans son étymologie controversée, le choro est au carrefour des traditions africaines et européennes ! En tout cas, le terme est resté pour désigner cette musique qui émergeait lors de ces fêtes. Les premiers groupes de choro sont composés classiquement d’un guitariste, d’un flûtiste et d’un joueur de cavaquinho pour la rythmique, auxquels sont adjoints plus tard, clarinette, saxophone, trombone, guitare à sept cordes (pour joueur les basses) et pandeiro (une sorte de tambourin).
Les pionniers s’illustrent au départ en nationalisant les genres étrangers populaires. Le flûtiste virtuose da Silva Callado compose de nombreux classiques brésiliens de polka et de lundu. Anacleto de Medeiros s’inspire quant à lui de la schottische (choutiça). Une figure clé est la compositrice Chiquinha Gonzaga (1847-1935), une des très rares femmes musiciennes. Outre de composer la première chanson dédiée au carnaval (la marcha O abre alas), elle écrit des grands classiques du choro, comme Corta jaca, Atraente et Só no choro.
Le premier authentique génie du choro est sans doute Ernesto Nazareth (1863-1934). Ce pianiste compose des centaines de morceaux dans tous les styles : tango, valse, polka, et bien sûr choro comme les titres Odeon ou Apanhei-te Cavaquinho… Témoignage de son aura exceptionnelle, il inspire le plus grand compositeur classique brésilien Heitor Villa-Lobos qui reprend ses thèmes dans ses Suite populaire brésilienne et Choros n°1. Parmi les autres grands noms du choro, il faut également mentionner le compositeur Zequinha de Abreu et les guitaristes João Pernambuco et Patápio Silva. Dès cette époque, les compositions de choro sont d’une grande grande richesse harmonique et rythmique. Cette complexité parfois à la frontière de la musique savante, le caractère instrumental, mais également l’importance de l’improvisation et ses origines métissées entre Europe et Afrique, font qu’on considère souvent le choro comme l’équivalent brésilien du jazz.
L’âge d’or du choro
Le choro évolue au début du XXe siècle avec le développement des contrepoints joués avec les cordes graves des guitares à sept cordes, les baixarias, sous l’influence du guitariste Arthur de Souza Nascimento. Mais l’élément capital de cette époque est l’éclosion du talent du flûtiste Pixinguinha (1897-1973). Un musicien qui est à la fois loué comme un génie de la samba et un génie du choro. Le Duke Ellington brésilien en quelque sorte. Dans sa jeunesse, il fréquente le groupe de musiciens de la Praça Onze de Rio où naît la samba vers la même époque. Précoce, il joue professionnellement alors qu’il n’est qu’un adolescent et enregistre ses premières compositions à 20 ans seulement. En 1919, il crée le groupe Os Oito Batutas qui regroupe plusieurs musiciens aujourd’hui légendaires tel que Donga (1890-1974), Ernesto do Santos et la chanteuse China. Leur renommée est telle qu’ils jouent dès 1922 en Europe. Pixinguinha compose notamment de nombreux chefs-d’œuvre révolutionnaires à la fin des années 1920 avec des classiques tels quel Carinhoso, Lamentos, Rosa ou Sofres porque queres jouées avec son groupe Grupo da Velha Guarda. Il est notamment le premier à incorporer des percussions africaines dans le choro en faisant jouer João da Baiana (au pandeiro) et d’autres percussions (caixeta, reco reco, prato-e-faca, omelê…).
Le choro connaît une pic de popularité dans les années 1930 avec une série de musiciens d’exceptions, tels Jacob do Bandolim (au… bandolim), le groupe Epoca de Ouro, Valdir Azevedo (cavaquinho), Benedito Lacerda (flûte) et Waldir Azevedo au succès commercial extraordinaire.
Après être un peu tombé dans l’oubli le choro connaitra un regain de popularité dans les années 60-70 avec une nouvelle génération qui s’intéresse au genre : Paul Moura, Turíbio Santos, Arthur Moreira Lima, Raphael Rabello, Paulinho da Viola…

3. Samba : bien plus que la seule musique du Carnaval
Les Racines de la samba
Témoin de son origine fondamentalement africaine, le mot samba2 viendrait du semba bantou ; une invitation à la danse par laquelle les danseurs se frottent, nombril contre nombril. Si le genre est originaire de Rio de Janeiro, ses racines sont à Bahia. Les cultures africaines avaient mieux perduré dans cette région et dans sa capitale, Salvador. Cette dernière avait été la capitale du Brésil jusqu’en 1763, et avait été le principal port d’entrée des esclaves. La majorité restait à Bahia où ils travaillaient dans les grandes plantations de sucre et de tabac. Or à partir de la fin du XIXe siècle avec l’abolition de l’esclavage, de nombreux afro-brésiliens migrent de Bahia (sinistrée économiquement avec le déclin des plantations) vers Rio de Janeiro. Et tout particulièrement dans le fameux quartier de la Praça Onze (Place 11) à tel point que ce quartier est surnommé « La petite Afrique » !
Non loin de cette Praça Onze, habite une certaine tante Ciata (Tia Ciata), réputée dans la communauté bahianaise de Rio pour les fêtes qu’elle organise et pour le culte aux Orixás qu’on peut rendre dans son arrière cour. Dans ces soirées, on joue notamment la samba-de-roda, un genre rural bahianais joué par des percussions (tambours de basque, chicalhos et prato-e-faca) sans oublier les spectateurs qui frappent dans leurs mains et reprennent les refrains en chantant.
A ces fêtes on retrouve de nombreux musiciens qui constituent la première génération de sambistes : Donga, João da Baiana, Heitor dos Prazeres, Sinhô et Pixinguihna. Ils connaissent les différents styles populaires de l’époque (lundu, polka, maxixe, habanera), mais restent attachés à la musique traditionnelle afro-bahianaise. C’est de cette rencontre que naît la samba : un rythme donné par les claquements de mains ou par la batucada, accompagné par une guitare ou un cavaquinho.
Parmi ces jeunes musiciens, Sinhô est le premier à connaitre le succès avec des chansons comme Quem são eles , Jura, Gosto que me enrosco… Au faîte de son succès, il sera surnommé « le roi de la samba ». Donga est un autre célèbre pionner, qui compose notamment Pelo Telefone, considéré comme le premier titre de samba enregistré en 1917 et un énorme succès de Carnaval. Quant à Pixinguinha, le grand flûtiste et saxophoniste qui incorpora les percussions afro-brésiliennes dans le choro, il est célébré dans la samba pour ses arrangements des premières sambas dans lesquelles il introduisit des instruments européens (flûtes et cuivres notamment).
La Samba de l’Estació
Les pionniers de la Praça Onze ont posé les bases de la samba. Mais c’est la génération suivante dite de l’Estácio, qui lui donne véritablement sa marque de fabrique dans les années 1930. On y retrouve Ismael Silva, Nilton Bastos, Bide et Armando Marçal. Ces musiciens distinguent clairement la samba d’autres genres au départ assez proches comme la maxixe et la marcha. Ils ralentissent le tempo et introduisent des notes plus longues. Certains d’entre eux créent également l’école de samba « Deixa Falar » où ils incorporent de nouvelles percussions : surdo, cuica, tamborim et surtout un nouveau rythme plus syncopé qui devient la marque de fabrique de la samba.
Un nouveau statut pour la samba
À partir de la fin des années 1920, la samba s’exporte des bidonvilles d’où elle est issue. C’est d’abord l’époque des crooners et des chanteuses à voix tels que Mario Reis, Francisco Alves, Carmen Miranda et Orlando Silva qui séduisent des millions de Brésiliens. Souvent, ils ne composaient pas leurs propres chansons mais reprenaient celles des compositeurs de samba de l’Estácio, ou et de nouveaux venus comme Ataulfo Alves et Assis Valente.
L’autre évolution de la samba est l’apparition de la Samba-canção (samba-chanson). C’est une samba plus mélodique, plus sentimentale, plus intellectuelle même et enfin moins rythmée. Alors que la samba originelle était composées en majorité par des Noirs ou métisses issus des quartiers pauvres, la samba-canção est écrite par des Blancs ayant fait des études et venant de quartiers plus riches de Rio. Parmi ces musiciens, le plus fameux est Noel Rosa. Ses chansons, célébrées pour ses paroles poétiques incorporant de l’argot et sa mort précoce à 27 ans lui ont conféré un statut d’icône quand son œuvre fut redécouverte dans les années 50. On lui doit le classique du carnaval, Com que roupa ?, mais également de nombreuses magnifiques chansons aux superbes paroles (Último desejo). Dans le même style, on peut également citer les musiciens Braguinha, Lamartine Babo et Dorival Caymni.
Un autre grand nom de cette époque est Ary Barroso. En 1939, il compose ce qui est sans doute la plus célèbre chanson brésilienne (avec Garota de Ipanema), Aquarela do Brasil, connue également sous le simple nom de Brazil. Cette chanson avec ses paroles patriotiques et ses arrangements grandiloquents inaugure un nouveau genre qui connaît un grand succès : la samba-exaltação. Ce genre est notamment promu par le nouveau Président du Brésil, nationaliste et populiste, Getúlio Vargas. Ary Barroso rencontre un succès international notamment grâce à Walt Disney qui utilise ses chansons dans ses dessins animés. Outre de devenir un standard de jazz, Aquarela do Brasil est enregistré par les grandes stars américaines de l’époque (Xavier Cugat, Bing Crosby)!

Le Carnaval
Le carnaval est au départ une fête européenne reprise par le christianisme. Au Portugal, il s’agissait de l’entrudo. Cette fête de faste, de ripaille (et de débauche) avait lieu juste avant la longue privation imposée par le carême chrétien, mais aussi par le manque de nourriture au plein cœur de l’hiver. Quatre jours de fête, qui ont lieu au Brésil, (hémisphère Sud oblige), au contraire au moment où il fait le plus chaud ! Quatre jours qui sont devenus la fête profane la plus célèbre du monde.. et une industrie à part entière.
Les premiers carnavals brésiliens ont lieu en 1840. Ils n’avaient au départ aucun lien avec la samba ; on y jouait des polkas et des valses. C’est seulement à la fin du XIXe siècle avec les migrations d’esclaves bahianais affranchis vers Rio que les percussions font leur entrée. Coexistent ainsi d’un côté les bals masqués dans les salons chics et des défilés avec des chars, et de l’autre, des groupes populaires qui défilent au son de rythmes afro-brésiliens. Des chansons spécifiques commencent à être écrites spécifiquement pour le carnaval, notamment des marchas (marches). Les gens commencent à défiler en petit groupe, en « blocos ».
Ce n’est qu’au début du XXe siècle que que la samba devient le genre hégémonique du carnaval. Les blocos se structurent alors en véritable écoles de samba. Le terme d’école (escola) n’est pas à prendre littéralement : il a été appelé ainsi ironiquement car il y avait une école en face de là où se réunissait la première escola do samba créée en 1928, la célèbre Deixa Falar ! Si Deixa Falar disparait en 1933, elle influence la création de nombreuses autres « écoles ». Une des plus célèbre est l’Estação Primeira de Mangueira, créée notamment par le grand musicien Cartola et par Carlos Cachaça. D’autres importants musiciens comme Paulo da Partole et Heitor dos Prazeres créent la non moins fameuse école Portela.
En 1935 les escolas obtiennent l’autorisation de défiler en centre ville. Le carnaval quitte donc le quartier populaire de la Praça Onze pour les grandes avenues. Les défilés se complexifient et s’enrichissent avec des costumes de plus en plus luxueux, des chorégraphies rassemblant des centaines de danseurs et construites autour de thèmes souvent tirés de l’histoire du Brésil et enfin l’apparition d’un sous-genre de samba qui lui est propre : le samba-enredo. Il est notamment composé par des percussions puissantes et parfaitement synchronisées : surdos (grands tambours de basse), caisses claires, repiques, tamborims, panderiros, cuicas…
La fin d’une époque
A partir des années 1940, la samba-canção est à son apogée et conquiert les classes moyennes blanches ; elle se marie peu à peu avec les autres genres à la mode venus principalement des États-unis : ballade, boléro, fox trot, cha cha cha etc. Carmen Miranda, célèbre chanteuse de samba-canção des années 1930 s’installe aux États-Unis et devient une des plus grandes stars de Broadway et d’Hollywood. Outre une fulgurante carrière d’actrice, elle chante, non seulement de la samba, mais également tous les styles étiquetés latin dont les américains sont friands : tango argentin, habanera cubaine et musiques mexicaines, arrangés pour plaire aux auditeurs nord-américains. Et si les Brésiliens s’enorgueillissent de son succès, ils sont nombreux à critiquer l’image fausse qu’elle donne de la musique brésilienne, à tel point que Carmen Miranda répondra en chanson Disseram que Voltei Americanizada (Ils disent que je suis revenue américanisée).
A la même époque, la ville de Rio de Janeiro se modernise. Les anciens quartiers populaires de l’Estácio de Sá et de la Praça Onze s’embourgeoisent. Les Noirs pauvres qui y habitent migrent peu à peu vers les morros, c’est-à-dire les collines avoisinantes, emportant avec eux la samba. Des musiciens gardent la flamme de la samba vivante dans les morros. Ces grands artistes comme Cartola, Clementina, Nelson Cavaquinho ne peuvent même pas enregistrer car les maisons de disque ne s’intéressent plus à cette samba. Et si la samba reviendra plus forte et belle que jamais à la fin des années 1960, ce sera bien plus tard. Après la déferlante baião venue du Nordeste, après le miracle bossa-nova, et après l’explosion des guitares électriques dans la jovem guarda et le tropicalisme. Tout un nouveau pan de l’histoire de la musique brésilienne que nous verrons dans le prochain volet de ce dossier: La musique brésilienne – Les genres modernes.
Lecteur reprenant quelques titres emblématiques des genres et artistes cités.
1. Tel que Palmares qui regroupa plusieurs milliers d’anciens esclaves organisés selon les traditions africaines et qui menèrent une véritable lutte armée pendant plusieurs décennie jusqu’à la capture du chef rebelle de légende, Zumbi dos Palmares, en 1697.
2. Le mot samba est masculin en portugais, mais on utilisera dans l’article la féminisation française.
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