Pour une poignée de fidèles, c’est presque devenu une tradition : tous les trois ans, réglé comme une pendule, Yann Tambour sort de nulle part, publie l’un des albums de l’année, puis retourne vaquer à ses occupations quelque part dans ce que l’on imagine être le Nevada français. Il ne fait pas beaucoup de bruit entre temps, mais chacun de ses disques – une dizaine en comptant les nombreux EPs – laisse une marque durable, parfois indélébile, occasionnellement grossière – jamais superficielle ou gratuite.
C’est acquis depuis la première note du premier morceau du premier album d’encre, son premier projet, il y a (déjà) dix ans : ce garçon (qui depuis le temps a bien dû finir par devenir un homme) a tout d’un grand ; la suite – sublime Flux, surprenant premier album de Thee, Stranded Horse – n’a fait que confirmer la polymorphie de son talent (electro, blues, post-rock, chanson…) et une capacité rarissime en France à être toujours là où on ne l’attend pas.
Le nom a été raccourci en Stranded Horse (car avec Tambour, même les noms et les titres semblent en perpétuelle mutation), le nouveau grand cru légèrement en retard (Churning Strides remonte déjà à presque quatre ans), mais pour le reste rien à changé – donc tout est différent. Est-ce le retour à la mer (le « tides » de Humbling Tides désigne les marées) ? On est frappé par une forme de légèreté nouvelle, une gracilité dans les instrumentations comme dans la voix du chanteur, dont on peine de plus en plus à se rappeler qu’elle n’était à ses débuts qu’un murmure rauque sortant de terre. Sur In the Shoreline It Withdrew in Anger ou Shields, le voici métamorphosé en lointain parent de Nick Drake, dont il retrouve la même manière élégante d’échapper au temps et aux modes.
Contemplatif, intimiste et souvent renversant, Humbling Tides est à l’évidence un ouvrage plus aérien que son prédécesseur ; il ne contient que huit morceaux, mais tous sont remarquables, sinon poignants (Les Axes déréglés, Jolting Moon). Même la reprise des Smiths (What Difference Does It Make?), glissante, séduit et fascine. Le traitement n’a pourtant rien de bien extraordinaire : on acoustifie le morceau, on le ralentit… c’est le procédé le plus courant qui soit. Tout le talent de l’artiste est d’avoir senti qu’avec ce morceau, précisément, le traitement aboutirait à une merveille. Et d’une certaine manière, cette cover constitue un parfait résumé de l’album dont elle est extraite : si l’on excepte l’usage (de plus en plus maîtrisé et séduisant) de la kora, rien dans l’écriture ou la production de Humbling Tides ne sort de l’ordinaire. Mais la sensibilité de Tambour et la richesse de son univers intérieur sont telles que l’album paraît unique en son genre, traversé par une sérénité profonde, et à chaque minute d’une rare beauté. Si vous avez fini par faire une overdose de folk après le raz-de-marée de guitares acoustiques des dernières années, vous tenez votre remède.
Humbling Tides, de Stranded Horse
Sortie lundi, chez Talitres
Crédit photo : Talitres.










4 Commentaires
Ecouté en ce lundi matin. J’aime énormément.
Tu m’étonnes !
Ce Humbling Tides se pose comme un des grands disques de folk cette année, et en plus c’est français monsieur !!!
Sans le moindre doute !
Un Rétrolien
[...] : 8/10 >> « Humbling Tides » est en écoute sur Deezer >> A lire également, la critique de Thomas Sinaeve sur Interlignage et la critique de Benoit sur Hop 25 [...]