Une fois n’est pas coutume, commençons par résumer le texte qui suit. Un bel après-midi d’hiver, j’ai eu l’occasion de rencontrer Eric Legnini, à l’occasion de la sortie de son nouvel album The Vox. Je comptais lui poser quelques questions et repartir avec suffisamment de matière pour en faire un article mi-interview, mi-portrait. Idéalement, une bonne vingtaine de minutes avec le jazzman belge aurait suffi et tout serait allé pour le mieux. Seulement, tout ne s’est pas passé comme ça mais bien mieux encore que prévu. Eric était intarissable quand il s’agissait de parler de musique, le planning s’avérait plus léger qu’escompté et la passion transparaissait dans chacune de ses phrases. J’ai donc eu l’immense privilège d’avoir un tout petit peu moins d’une heure de discussion avec l’un des meilleurs musiciens de jazz de la scène francophone et histoire de rajouter au caractère inoubliable de cette masterclass individuelle et impromptue, le tout s’est déroulé dans l’un des lieux historiques du jazz à Paris. Que demander de plus ?
Commençons par présenter mon interlocuteur à grands traits : Eric Legnini est né dans le monde de la musique. Avec une mère chanteuse lyrique, il a littéralement grandi quelque part entre une fosse d’orchestre et la scène, juste à côté des coulisses. Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce qu’il passe directement des albums à colorier au piano avant de découvrir le jazz un peu avant l’adolescence via des 33 tours de légende signés John Coltrane ou Miles Davis. C’est presque naturellement, donc qu’il embrassera la carrière de musicien. Avant d’évoquer l’Eric Legnini Trio et son dernier avatar récent : Eric Legnini & The Afro Jazz Beat, on aborde brièvement toutes les facettes de son métier, musicien de studio, réalisateur d’albums. Celles-ci lui ont permis de croiser la route de Serge Reggiani ou de Claude Nougaro, dont il ne peut s’empêcher d’évoquer la rigueur et le professionnalisme. Mieux encore, c’est avec un léger frémissement d’admiration dans la voix qu’il évoque l’opportunité qu’il a eu de jouer avec la légende vivante de la musique brésilienne qu’est Milton Nascimento. « Pouvoir parler et surtout jouer d’égal à égal avec quelqu’un comme Milton Nascimento c’est forcément un honneur et un accomplissement artistique. » ¹
Tout ça, n’est évidemment pas une petite séquence de name-dropping innocente, un exercice nombriliste dans lequel j’aurais poussé Eric avec mes quelques questions. Non, c’était un moyen de commencer les choses doucement, d’aborder de côté The Vox car s’il existe bien un album marqué par de nombreuses influences musicales, c’est ce disque-ci. Jazz, il l’est par essence, puisqu’il se base sur la dynamique expérimentée du trio ², une formule qu’Eric connaît mieux que personne. Funk, l’album l’est tout autant : « La section cuivres était très importante aussi sur un projet de ce type mais j’ai vraiment tenu à ce qu’elle reste réduite à son expression la plus efficace : sax, trompette, trombone. » Les meilleurs titres de James Brown n’ont pas eu besoin d’un déluge d’instruments à vent pour bien tourner et c’est la même stratégie du less is more qui est adoptée ici à l’inverse de la tradition de l’afrobeat.
Africain, le disque l’est aussi, forcément, c’est même dans le nom de la formation : The Afro Jazz Beat, dans son ADN en quelque sorte. A ce propos, Eric est là-aussi clair quand il évoque les objectifs qu’il s’était fixé : « Le but du jeu n’était pas de faire un album d’afrobeat mais de faire ce qu’on fait habituellement : du jazz, en incluant une couleur africaine à l’ensemble. C’est pour ça qu’on a vraiment tenu à aller enregistrer des percussions là-bas. » La phrase est d’autant moins surprenante d’ailleurs que lorsque je demande quels disques l’ont surtout inspirés pour cet aspect de son travail , Eric répond : « Tous les albums de Tony Allen des années 1970 : Jealousy, Progress, No Accommodation For Lagos ». Citer spontanément la discographie du plus grand batteur que l’Afrique ait porté – et, dans l’ordre chronologique, s’il vous plaît – c’est la marque des connaisseurs.
L’album est nourri par ces rencontres : celles, concrètes, qui l’ont façonné dans sa manière de travailler et celles, virtuelles, avec d’autres artistes aussi prestigieux qui ont eu un impact sur Eric Legnini par l’intermédiaire de leur discographie. Cependant, il ne faut pas négliger la plus importante de toutes : celle qui a eu lieu avec une chanteuse nommée Krystle Warren. La New-yorkaise à la voix chaude apparaît sur une petite moitié du disque et parvient à le faire basculer dans une toute autre dimension. The Vox – Et ce titre n’est certainement pas innocent – passe, grâce au chant de Krystle, de la catégorie des bons albums de jazz à celle, ouverte à un plus large public, des bons disques tout courts.
C’est la voix de Krystle qui ajoute à l’album cette petite dose d’aspérités qui permet à l’auditeur peu ouvert au jazz de s’accrocher à autre chose qu’à d’excellents grooves qui tournent bien. C’est cette voix qui, délicatement, permet de mieux mesurer les nuances musicales qu’Eric a apporté à son jazz à l’occasion de cet album. A propos de Krystel, Eric ne tarit pas d’éloges et vante autant ses qualités vocales que sa vision artistique. « L’avantage de travailler avec Krystel, c’est que c’est qu’elle sait très clairement ce qu’elle veut faire et dans quelle direction elle veut aller. » Il confie même qu’avant de la rencontrer il n’envisageait pas vraiment de sortir un album qui ne soit pas instrumental.
La discussion se poursuivra encore longtemps. Sur le travail en studio, notamment et le soin tout particulier qu’a pris Eric pour donner au son de l’album un grain, particulier, en utilisant des micros vintage. On dissertera aussi un peu de la Belgique (en général), de ses multiples talents ³ (en particulier) et de cette incroyable capacité à proposer des choses intéressantes en musique qui existe outre-Quiévrain (et qui n’est pas due uniquement à la qualité supérieure de la bière). On parlera aussi rapidement de l’importance, fondamentale pour un artiste, de sentir qu’il dispose du soutien d’une maison d’édition discographique qui lui accorde sa confiance.
Eric Legnini & The Afro Jazz Beat, The Vox
Sortiele 3 mars 2011 chez Discograph
En concert le 22 mars au café de la danse (75)
Crédit photo : Alecska & Discograph.
1. Pour les fanatiques, n’hésitez pas à vous reporter à l’album Belmondo & Milton Nascimento, où Eric est aux claviers.
2. Avec Franck Agulhon à la batterie et Thomas Bramerie à la basse.
3. Profitez-en pour relire le précédent volet de notre série Meeting … avec Auryn, belge elle-aussi.













3 Rétroliens
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