« That joke isn’t funny anymore », pourrait s’écrier le lecteur découvrant la sortie d’un quatrième (oui, déjà le quatrième) album d’Art Brut alors que son leader Eddie Argos ne cesse par ailleurs de participer à des projets parallèles, parfois tellement proches qu’on pourrait les croire confondus. Formed a Band nous avait bien fait rire avec son texte aussi minimaliste et nonsensique que son post-punk était décharné et basique. Eddie ne prétendait pas savoir chanter (qui l’aurait cru ?) ni son groupe savoir jouer mais cela ne les empêchait pas, au grand plaisir du label Fierce Panda, de connaître un joli petit succès, du moins chez eux (et d’estime diraient les mauvaises langues) (et en Allemagne ou au Japon, diraient les moqueurs) (en plus pour l’Allemagne c’est vrai !). Quelques semaines plus tard, nos Anglais poussaient la plaisanterie à son paroxysme avec le tubesque Emily Kane, son irrésistible rythmique primitive et ses paroles post-post-modernes à faire passer Darren Hayman pour William Blake. A partir de là, l’intérêt pour le groupe ne pouvait que décroître. Imagine-t-on un comique répétant inlassablement le même sketch (et non, je ne dirais pas de mal de ***BIP*** ou de ***BIP***) ? Alors Art Brut a eu beau muscler son jeu musical en allant vers un rock plus abrasif et plus technique (ou moins primaire), enchaîner les tournées et tenter de continuer à attirer notre curiosité par des titres bien sympas et susceptibles de parler au geek qui sommeille (plus ou moins) en chacun de nous (Nag Nag Nag Nag ou DC Comics and Chocolate Milkshake, c’est pas Franz Ferdinand qui oserait, c’est sûr), il faut bien reconnaître qu’on avait fini un peu par décrocher.
Jamais avare de bon mot, M. Argos a appelé son nouveau disque Brilliant! Tragic! , deux qualificatifs qu’on peut sans problème utiliser à parts égales pour sa discographie, et affirme même avoir appris à chanter (pas crédible mais pas hilarant jusque là) avec … roulements de tambour… Franck Black (également producteur comme pour le précédent). Allez, on va faire semblant de le croire et constater que vrai ou faux, cela ne change pas grand chose, vu que le gars éructe et scande comme aux plus beaux jours, c’est-à-dire comme un grand corps malade de whisky, même si le temps d’un Ice Hockey étonnamment mou, on aurait presque l’impression qu’il tente de pousser la chansonnette. Et là je sens que vous commencez à vous impatienter : « mais enfin, il est comment cet album ? ». Et bien… c’est un album de Art Brut, quoi ! Il est traversé d’autant de moments de brillance parfaitement régressifs (l’introductif et énervé Clever Clever Jazz, l’effroyablement barge I Am the Psychic) que des titres tout à fait dispensables, pour rester poli (les six minutes de Is Dog Eared sont une purge quasi insupportable). Les textes sont par moment totalement hilarants dans la thématique post-ado attardé (le délicieux Bad Comedian) tout en interrogeant souvent sur le niveau de lecture où il faut les prendre (la passion d’Eddie pour Axl Rose finit par être pour le moins suspecte…). Certes, Brilliant! Tragic! confirme l’impression laissée par Art Brut vs Satan d’une entrée (tout à fait progressive) dans le monde des adultes et de ses côtés obscurs. Une certaine innocence a disparu et la musique prend un côté franchement pesant sur Lost Weekend et son ambiance pour le moins glauque, ou sur le très violent Martin Kemp, à comparer avec le très décalé Emily Kane d’autrefois. Mais l’emballage a beau changer (instrumentation nettement plus maîtrisée – aussi bien la basse que les guitares déchirent sur Sexy - son lourd et crade comme jamais, petit côté fin de règne), il y a quelque chose de tellement reconnaissable dans ce groupe qu’on ne peut que se dire « plus ça change, plus c’est pareil ».
Et finalement, le gros problème d’Art Brut reste qu’à force de jouer constamment et consciemment la double carte arty/second degré (jusque dans la superbe pochette) sans avoir suffisamment de bonnes chansons, le groupe finit vite pas lasser (écouter un album en entier est parfois difficile, alors à de nombreuses reprises en peu de temps…) et même par irriter tant les morceaux les plus réussis souffrent des passages les plus pénibles. Un groupe dont on ne sait toujours pas après plus de sept ans s’il se prend et s’il faut le prendre au sérieux. Qu’on voudrait tellement se décider à aimer ou à haïr. Brillant ? Tragique ? Et si au bout de toutes ces considérations, « the joke was on me » ?
Brilliant! Tragic!, d’Art Brut
Sortie le 23 mai chez Cooking Vinyl
En concert mardi prochain au Nouveau Casino
Crédit photo : AB
(*) Vétéran blogueur, spécialiste de la peinture et de la musique de merde, Lyle est le vénérable rédacteur en chef de Dans le mur… du son, concurrent et néanmoins ami de la famille.
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