2011 : Faut-il CD aux charmes des nouveautés de Noël ?

Le pop-rock conjugué à l’écriture ne nourrit pas son homme et j’en sais quelque chose. Même si mes tiroirs sont remplis de manuscrits puissamment imaginatifs, telle cette suite de La Planète des singes où Galen et Zira, de retour sur terre en 2001, se suicident au 95ème étage du World Trade Center, en écoutant Pet [...]

Le pop-rock conjugué à l’écriture ne nourrit pas son homme et j’en sais quelque chose. Même si mes tiroirs sont remplis de manuscrits puissamment imaginatifs, telle cette suite de La Planète des singes où Galen et Zira, de retour sur terre en 2001, se suicident au 95ème étage du World Trade Center, en écoutant Pet Sounds, le succès planétaire m’ignore encore.

Alors pour payer mes factures, je pige à la vitesse d’un coyote de cartoon, enchainant l’écriture de critiques, comme Adèle amoncèle cette année les records platinés. Dans les cas extrêmes, comme aujourd’hui, neuf papiers à soumettre aux rédac–chefs, avant ce soir, dont un Spécial Noël pour Interlignage, je dois me résoudre à utiliser ma botte secrète : Miss Carol Nadolig Llawen. Mon rendez-vous avec cette galloise septuagénaire se déroule sur les grands boulevards parisiens où chaque entrevue suit le même rituel. Mon antisèche arrive vêtue d’un uniforme de l’Armée du salut, tronc et clochette à la main. Je verse mon obole, soit deux euros et lui glisse à l’oreille les noms des CD à commenter, aujourd’hui plus d’une demi-douzaine de galettes toutes neuves sorties pour les fêtes de Noël1. Ma pompe tourne sur elle-même comme un Derviche tourneur et dégaine son flow. Reste à prendre des notes.

Part One : la bouse à éviter, directement issu de l’élevage de l’âne et du bœuf

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En ces temps de paix et de joie, épargnez à ceux que vous aimez le nouveau Justin Bieber, Under the Mistletoe. La « musique » qu’on y trouve est une soupe populaire infâme, accommodant classiques de Noël et nouveautés insipides à la sauce Motown (des Jackson Five aux Boyz II Men) ; soit onze rogatons à l’esthétique boule de sapins à facette et guirlandes en plumes, ânonnées d’une voix chevrotante, réchauffé au vocoder. Seule utilité reconnue avant la pendaison du gui : marcher dessus du pied gauche peut vous porter chance !

Part Two : Quelques cadeaux audibles mais que vous vous empressez de revendre le 25 au soir

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Tête de gondole des supermarchés cette fin d’année et des vide-greniers au printemps prochain, Noël ! Noël !! Noël !!! est un disque choral multilingue, en version jazz big band. Ce concept mercatique, quasi inconnu au pays de Molière, s’est échappé du crâne spumeux d’un ponte d’Universal Music, avant d’être confié au dernier cador français des musiques de films, en pré-retraite, j’ai nommé Legrand Michel2. Face à lui ou plutôt derrière son dos, quelques chanteurs, sélectionnés pour leur prétendu fort potentiel commercial, ont cherché à poser leur voix sur les arrangements concoctés par le maître. Malheureusement, l’orfèvre du contrepoint rigoureux, à la tête d’un grand orchestre ricain en tuxedo, a tellement fourré sa partition, qu’à côté River Deep Mountain High pourrait figurer dans un compil unplugged. Les participants les plus bruyants surnagent (Jamie Cullum, Mika, voire Emilie Simon, qui, telle la souris des dessins animés, survit en courant entre les pattes de l’éléphant sur Santa Baby) ; les autres coulent plus ou moins dignement (pauvre Madeleine Peyroux, triste Carla Bruni-Sarkozy). Le format quasi permanent des arrangements, la dynamique pompeuse de la fanfare, aussi variée que les deux faces d’Hells Bells, insupportent assez vite et on griffonne une petite liste d’invités qu’on aurait bien vu boxer contre l’orchestre (la môme Ringer, Higelin pour ceux qui mangent des grenouilles, Brian Ferry, Tom Waits pour ceux qui boivent du thé, entre autres). On sauvera du naufrage les deux derniers participants, Olivia Ruiz qui repeint de sa gouaille sensuelle le Noël de la rue, immortalisée par Piaf et M, la voix voilée comme une roue de vélo, qui nous souhaite une Douce nuit.

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Aux antipodes de cette livraison hypercalorique à réserver aux mamies dures de la feuille, les djeuns aux budgets serrés pourront se tourner vers A Very She & Him Christmas de She & Him, version audio, supportable sans être transcendante, de « Quand Enzo Enzo rencontre Durutti Collumn », (les verres et les assiettes en cartons ne sont pas fournies mais iront très bien ensemble…).

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Dans la veine « Indie », on évitera poliment le Funny Looking Angels de Smith & Burrows et This Is Christmas d’Emmy The Great, une heure et cinq minutes à eux deux. Le premier, composé de Tony Smith des Editors et d’Andy Burrows, ex batteur de Razorlight, enchaine, derrière la plus belle pochette de notre sélection, quelques originaux potables, When the Thame Froze, Funny Looking Angels, à des reprises, lie des eighties, sans le moindre rapport avec les fêtes comme Wonderful Life de Black et Only You de Flying Pickets, qu’on se serait bien épargné d’entendre. Et pourquoi pas Too Shy de Kajagoogoo pendant qu’on y est !

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Quant au second, le mal nommé This Is Christmas, Emma-Lee Moss s’y accoquine avec son cheum, Tim Wheeler, tiers payant de Ash, combo punk-pop irlandais, pour un Wall Of Sound MOR Garage Rock sixties, plus lourdaud qu’un orphéon de maternelles. Comment pourrait-on se fier à un couple d’éternels étudiants habillés par Burda, qui sous couvert de chants de Noël, balancent des titres comme Zombie Christmas ou Jesus The Reindeer ?

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Toujours dans le genre loupé, on peut s’épargner les Noël’s Songs de Florent Marchet. Au départ, un OMNI pop folk, héritage de Jacno et de Louise Attaque, mixant goualantes made in France pas désagréables, comme Ah quand reviendra-t-il ce temps ?, et instrumentaux acoustiques plaisamment décorés, louchant vers Brian Wilson, cf. Au pied du sapin. Et puis, crise de palud ou fièvre werthérienne suite au décès de Steve Jobs, Florent décide de bousiller l’ambiance et le disque en ajoutant des reprises tristounettes (Joyeux Noël de Barbara, Noël à la maison de Murat) plus une compo originale carrément neurasthénique Dijon, 24 décembre. Résultat final : un truc à te faire appeler SOS Détresse Amitié avant d’appuyer sur le bouton… Un peu maso, le sieur Florent !

… Le poignet gonflé à force d’écrire en sténo, je siffle la mi-temps. « Une petite course à faire et je vous rejoins cet après-midi à l’endroit convenu, pour vous communiquer mon tiercé gagnant » me glisse Miss Nadolig Llawen, avant de disparaitre au-dessus des toits du Printemps, dans un bruit de clochette. Ni une, ni deux, je saute dans le métro le plus proche et la retrouve quelques heures plus tard, au fond d’une laverie automatique désaffectée du nord de Paris. Deux enceintes éventrées distillent un ragga indien, tandis que ma princesse de Galles, vêtue à présent d’un sari brodé, remplit le tambour d’une grosse machine d’un fatras de manteaux rouges et de barbes blanches. Je glisse deux euros dans la fente de l’appareil et ma bienfaitrice reprend le cours de son émission. Croyez-le ou non, mais au moment de l’essorage, il m’a semblé que le père Noël me souriait à travers le hublot…

Part Three : Étrennes d’un jour, Rois mages et plaisirs de l’étable

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Entre deux dates de son Troubadour World Tour en duo avec James Taylor, la reine King en solo nous enchante ces jours-ci d’un petit recueil musical intitulé A Holiday Carole (un fin jeu de mots qui nous fait comprendre pourquoi Sean Connery n’enregistrera pas de disques). Composé de nouveautés principalement écrites par sa fille Louise Goffin, et de classiques de saison, judicieusement choisis tel This Christmas de Donny Hathaway, l’album s’écoute avec un réel plaisir, un verre de vin à la main. Bien sûr, cette promenade très Côte Est s’effectue en terrain connu (piano droit devant, inspiration patchwork et cuivres jazzy), mais il faut avoir plus que du métier pour nous filer la chair de poule, comme elle y parvient sur Have Yourself A Merry Little Christmas, après tant d’immarcescibles covers. Bien qu’un poil moins chiadé que le James Taylor : A Christmas Album de 2004, cet album méritait quand même mieux que cette pochette ringardissime, à raccrocher d’urgence au mur des Ingalls !

Sans transition, passons au Christmas du gars Bublé, Poulidor surprise de notre sélection et blockbuster de l’automne aux quatre coins du monde.

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Pour être honnête, j’étais dubitatif, voire largement inquiet, en apprenant que ce jeune Midas en folie (une tonne de CD vendue toutes les trente minutes sans rendez-vous), enchainait après l’archi-platiné Crazy Love, un album de standards pour fêtes de fin d’années3, solution de facilité éprouvée en cas de panne d’inspiration ou de livraison retardée du suivant opus. Ce style de projet, son mentor, David Foster le réservait plutôt à ses autres guignols, grands vibreurs de glotte, qui pataugent dans le cross-over (Bocelli, Dion ou Grohan). J’en concluais donc qu’à force de piquer des têtes dans des piscines grandes comme des terrains de football et bourrés de dollars jusqu’au plongeoir, le nouveau Paul Anka canadien avait dû en perdre le sens commun et la pop swing sympathique qui le différenciait de l’internationale variétoche déversée par les autres membres du clan Foster4. Mais à la fin de la première écoute, j’étais rassuré. MB, qui n’est pas le dernier perdreau de Noël (ni même la dinde), ne s’est pas trop laissé bouffer la laine sur le dos par son Pygmalion5 et son Christmas comporte même quelques belles réussites : All I Want For Christmas Is You, qui troque son ancien rythme spectorien contre celui du tube d’Harry Nilsson Without You (pour plaire aux jeunes filles, on reste toujours dans une gamme de produits Mariah Carey) et Blue Christmas avec Jazz Band incorporé pour funérailles New Orleans6, moins axé sur le pelvis que l’indétrônable cover d’Elvis, mais néanmoins vigoureux. Bien sûr, on trouve quelques fautes de goût inévitables sur un album made by Foster : un Silent Night, un peu niézouille (on préfèrera toujours l’extraordinaire version de Simon & Garfunkel, mixée avec les nouvelles de sept heures de la BBC) ; un Ave Maria de Schubert pompier7 et surtout un Mis Deseos/Feliz Navidad, signé José Feliciano, navrante danse du ventre en direction du marché latino, aussi kitsch et dispensable que le Fernando d’Abba.

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J’ai gardé pour la bonne Bush, le nouveau Kate : 50 Words For Snow, mon disque de chevet actuel. Contrairement aux autres LPs chroniqués précédemment, cet album ne traite pas spécifiquement de Noël, mais regroupe sept chansons originales sur le thème de la neige. La légende dit que les esquimaux possèdent cinquante mots pour la nommer dans leur vocabulaire, alors, en harmonie avec les déserts glacés et le temps suspendu, la dame au cœur de lion oublie les nursery rhymes calibrées en tranches de quatre minutes, pour un Art rock progressif, sans la montre. Sa façon bien à elle de nous conter d’étranges histoires n’a pas changé. Ainsi, sur Wild Man, son nouveau single, elle nous dévoile son désir concupiscent pour le Yéti, escortée d’un gimmick de synthé, comme au bon vieux temps des Sparks8. Pour rythmer l’ensemble, elle a fait appel à Steve Gadd, génial propulseur du 50 Ways To Leave Your Lover9 de Paul Simon, dont les baguettes magiques, combinées au piano et à la contrebasse, donnent à l’auditeur un plaisir chaque fois renouvelé.

Les six années d’attente depuis Aerial, son dernier LP10, étaient donc nécessaires, même si la dame possède un talent certain pour brûler ses vaisseaux et s’amuse aujourd’hui, comme si de rien n’était, à jouer les miroirs grossissants de notre vieillesse rampante. Perdue, l’elfe gracile qui posait sur les pochettes de 45 tours à la fin de seventies ou la sensuelle amazone zoomée en couverture de Running Up That Hill (A Deal With God). La fille aux chaussons rouges n’est plus aujourd’hui qu’un profil dessiné sur la neige, sur quelques pages de son dernier booklet. Cruelle, elle nous assène même le coup de grâce, en chantant dans les graves Snowflake11, en duo avec Bernie, son fils de treize ans (l’âge exact où, adolescent, nous l’avions découverte). Mais tout cela est un peu de notre faute, nous aurions dû savoir dès 79 que Babooshka voulait aussi dire grand-mère.

Voilà, je n’ai plus qu’à soumettre mon papier au rédac-chef d’Interlignage, avant ce soir. Sauvé ! Grâce à l’aide irremplaçable de Miss Nadolig Llawen, je me dégage du temps pour tenter de concurrencer Obispo et Ouali, dans le créneau des comédies musicales très grand public. Je prépare activement à ce propos une adaptation libre du livre de Daniel Defoe, provisoirement intitulée Crusoë, L’amour est plus fort que la septième vague, composée uniquement d’anciens tubes anglo-saxons, fin 60, début 70.

Puisque nous sommes entre nous, je vous livre en exclusivité quelques futures scènes mémorables de ce grand spectacle, coproduit par Veolia Environnement pour la flotte et les ciments Lafarge pour le sable : Le héros découvre sa solitude (The Beach Is Back), la vie sauvage (Goat Only Knows), regrette sa femme (Mrs. Robinson) et ne veut plus être seul (Friday On My Mind). Ça devrait cartonner…

Dans l’ordre d’apparition sur la platine :

Under The Mistletoe, de Justin Bieber
Disponible chez Island Def Jam le 2 novembre

Noël ! Noël !! Noël !!!, de Various Artists
Disponible chez Barclay le 21 novembre

A Very She & Him Christmas, de She & Him
Disponible chez Merge Records le 24 octobre

Funny Looking Angels, de Smith & Burrows
Disponible chez Play It Again Sam le 28 novembre

This Is Christmas, d’Emmy The Great & Tim Wheeler
Disponible chez Infectuous le 21 novembre

Noël’s Songs, de Florent Marchet
Disponible chez Pias France le 31 octobre

A Holiday Carole, de Carole King
Disponible chez Hear Music le 1 novembre

Christmas, de Michael Bublé
Disponible chez Reprise / Wea le 24 octobre

50 Words For Snow, de Kate Bush
Disponible chez EMI le 2 novembre

Crédits photographiques : (1) Island Def Jam (2) Barclay (3) Merge Records (4) Play It Again Sam (5) Infectious (6) Pias France (7) Hear Music (8) Reprise / Wea (9) EMI

1. Pour les amateurs d’anciens, nous conseillons entre autres le polyphonique Beach Boys Christmas Album (1964), l’ethnique et euphorisant A Christmas Cornucopia d’Annie Lennox (2010) pour les bobos friands de commerce équitable, le A Jolly Christmas from Frank Sinatra (1957), étalon-or de l’exercice, où sa fantastique version de The Christmas Waltz ferait croire à Santa Claus, le pire père Fouettard et pour les jazzophiles l’oublié mais néanmoins génial A Charlie Brown Christmas (1965) par Vince Guaraldi Trio.
2. … que nous espérons fortement interviewer l’an prochain pour la parution d’une Anthologie en 4CD dont un inédit, commémorant son quatre-vingtième anniversaire.
3. En plus, ce festoyeur, toujours mas rasé, est un récidiviste de cet exercice de style, puisqu’il avait sorti en 2003 un EP, intitulé Let It Snow, comportant déjà une version de I’ll Be Home For Christmas. Bébégayeur le Bubublé ?
4. Attention, j’ai bien dit pop swing et non pas jazz. Un CD de Bublé ressemble autant à un 78 tours de Louis Armstrong que le Pacha Club d’Ibiza copie l’ambiance des bistrots de pêcheurs baléares.
5. Contre l’avis de Foster, Michael « Rebel with a cause » Bublé a choisi de claquer quelques billets verts supplémentaires en enregistrant tout l’album live face à l’orchestre comme Sinatra, dans les studios Capitol de L.A.. Very good choice, man !
6. Avec Jim Keltner on drums, quand même !
7. C’est l’Ave Maria qui est pompier, pas Schubert
8. Plus voix sur le refrain à la Ozzy Osbourne, passée au freezer
9. Décidément, Steve, 5O est ton chiffre fétiche
10. Dix-huit après The Red Shoes… Nous oublierons Director’s Cut, publié à la fin du printemps, réoxygénation XXIème siècle, sans grand intérêt, des meilleurs morceaux de The Sensual World et TRS.
11. Elle sait que les voix trop blanches ne se voient pas dans la neige.

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3 Commentaires

  1. lyle a ajouté ces quelques mots le décembre 25, 2011 | Permalien

    Il ne me semble pas que Ash soit défunt…

    Sinon le Kate Bush est vraiment bien.

  2. Pierre George Kaplan a ajouté ces quelques mots le décembre 25, 2011 | Permalien

    C’est vrai, l’annonce n’a jamais été faite officiellement, mais pas de nouvel album depuis 2007, une compil en 2011, ça sent un peu le roussi…

  3. Pierre George Kaplan a ajouté ces quelques mots le décembre 26, 2011 | Permalien

    Merci lyle, après vérification, le groupe est toujours de ce monde… Je corrige donc !

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