Interlignage L'anti-zapping culturel

mars 16, 2013

Virtually Meeting … Alice Russell

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , — Pierre George Kaplan @ 9:00

Depuis le changement de siècle, avec la régularité d’un coucou suisse, nos voisins anglais abreuvent les bacs des disquaires et par osmose nos tympans avides de British Soul au féminin. Ce créneau musical, que le monde entier a l’air aujourd’hui d’encenser, transforme à gogo des filles d’à côté, avec ou sans taches de rousseur, en chef de chœur pour Sister Act, sur des beats plus ou moins à la mode. Les textes sont souvent aussi poilants qu’une goualante de la môme Piaf et malgré des ventes kolossales, à part feue Amy « La maison du vin » Winehouse et deux trois titres de Joss Stone ou d’Adele, l’émotion est rarement au rendez-vous.

Qu’importe, dans ce soul train bondé, nous ne manquons pas ces jours-ci de profiter du passage du wagon Alice Russell en gare française, pour la rencontrer et déposer dans sa boite mél une foultitude de questions. L’exercice, à la base libre et convivial, s’avère rapidement dirigé et acrobatique. N’ayant cure de nos interrogations buissonnières, en pleine promo, la diva ne distille d’une dizaine de réponses quasi SMSques, concentrées sur son album nouveau-né, intitulé To Dust).

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Usant de mon charme naturel, je lui arrache quand même une vague fiche d’hôtel. A ceux qui ne la connaissent pas, AR se décrit comme blonde aux yeux verts, courte sur pattes et plantureuse. De son enfance, elle a gardé le doux surnom de Phalice, ce qui la situe plus près d’une Bette Midler 1 affranchie, en mode The Rose, que d’une Duffy, rêveuse et diaphane Lolita pour ados boutonneux. Question zique, rien n’à redire, la coquine n’est pas tombée du dernier crachin grand-breton. Fille d’organiste, elle a squatté les églises pendant des plombes et envoie comme ses idoles. A ce propos, Madame cite des influences variées, souvent affublées du sticker « Explicit lyrics » : Prince, Earth, Wind & Fire, Nina Simone, Grace Jones, Peaches et même Iggy Pop. En fait, elle admire tous ceux qui n’hésitent pas à tout déballer sur scène (à ce que compte-là, elle a oublié Morrison…). Sans s’en rendre compte, AR m’offre même un petit scoop : Sa première chanson Tired Little One, Alice l’a écrite comme une berceuse rassurante pour tous les marmots de ses copines de collège qui se retrouvaient fille mère à quinze ans.

Miss Russell, depuis qu’elle joue pro, est avant tout la featuring de luxe qu’on invite pour muscler la bande son. Sur une tripotée de productions récentes, le tonnerre de sa voix a grondé 2 et c’est sur Look Around the Corner, en compagnie de Quantic, l’an passé, que votre serviteur l’a préférée. Pour le reste, sa colonne vertébrale musicale, sur ses opus en nom propre, manque de rectitude. D’un sillon à l’autre, elle peut s’égarer d’un R&B tradi à un remix à la Saint Etienne, sans boussole. Sa voix, seul point commun, sauve une majorité de titres de la zapette punitive. AR semble d’accord : « A mes yeux, Pot Of Gold, dans le style rétro-soul 3, était plus un album live qu’autre chose. Les chansons étaient déjà écrites et on l’a enregistré dans la même pièce tous ensemble en quelques jours. Ce n’est pas du tout le cas de TD pour lequel nous avons bidouillé les sons et essayé de nombreuses formules pour réaliser chaque chanson ».

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Pressée comme son vieil ami le lapin blanc, Alice reprend sa tenue de marchande, tapotant sur son clavier la genèse de TD. « Nous en avons dressé l’esquisse à Brighton chez TM Juke, mon producteur et guitariste 4, puis embarqué pour The Way, un studio à Hackney où nous avons enregistré et mixé l’album en entier. Le fil rouge, c’est la poussière (N de l’A : dust), la frustration qu’entraîne la bureaucratie ; toute la paperasse qui encombre nos vies, au moment où un ami disparait et qui nous ramène à l’essentiel ».

L’échange dématérialisé s’arrête là. Il me reste en guise de lot de consolation l’exemplaire promo de TD sous pochette cartonnée, reçu quelques jours auparavant. Par chance, ce nouveau CD n’est pas le pudding frelaté qu’on aurait pu craindre. L’album est d’ailleurs un sans-faute pendant 35 minutes 5 sur les trois quart d’heure que dure la galette. Phalice a eu le bon goût de remiser la machine à remonter le temps, revival sixties, pour une zique électro soul, fourre-tout, actuelle et accrocheuse, d’où émergent trois ou quatre titres imparables, véritables glus pour tympan : Heartbreaker Pt. 2 6, premier simple mise en bouche sur lequel la blonde dépote sans esbroufe, mêlant boucles hip-hop et links de guitare contagieux ; For A While, où le rythme tombe en syncope, pour notre plus grand plaisir, doublé de chœurs gospel, Hard & Strong, que l’ADN d’Annie Lennox traverse élégamment et Twin Peaks, doté d’un excellent groove black princier, qui nous remémore les riches heures du Sanz Sans. Du début jusqu’à la fin, Alice joue les charmeuses de micro, comme Monica Lewinsky se perfectionnait à la Maison-Blanche et pour ça, Seigneur, mes sens n’ont pas de mots assez beaux pour te remercier !

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Certains CD cover art designers sont des illustrateurs hors pairs. Un simple coup d’œil sur la pochette et l’on devine tout du disque qu’il contient. TD a cette qualité. Sans même lancer la lecture, on sait déjà que l’ambiance sera chaude, raffinée, l’écoute confortable, mais qu’il risque de manquer un petit rien, une boisson chaude sur une petite table post moderne, un cadre au-dessus du canapé pour nous donner envie de faire de ce disque du mois, la perle de l’année. Mais en attendant le printemps, même avec une seule face de poussières d’étoile, il ne serait pas renard de bouder notre plaisir.

Dernier album, To Dust
Disponible chez Differ-Ant, le 25 février
En concert le 22 mars au Normandy de Saint-Lô, le 23 mars au Plan de Ris-Orangis, le 25 mars au Bataclan de Paris, le 26 mars à la Laiterie de Strasbourg, le 27 mars au 6par4 de Laval, le 28 mars au Lo Bolegason de Castres, le 29 mars au Victoire 2 de Montpellier, le 30 mars à l’Usine d’Istres, le 2 avril à la Maison de la Musique de Meylan, le 3 avril à l’Epicerie Moderne de Feyzin, le 4 avril à l’EMB Espace Michel Berger de Sannois, le 5 avril au Stereolux de Nantes et le 6 avril à la Luciole d’Alençon.
Crédits photographiques : (1) (2) (3) Differ-Ant

1. Je n’ose imaginer son petit nom…
2. Chez les frenchies d’Hocus Pocus, dans le rôle du citron chanteur chez Mr Scruff et même sur le dernier David Byrne
3. Hésitant entre la B.O. du Francophonissime et celle des Commitments
4. Que les autorités administratives connaissent sous le nom d’Alex Gowan
5. Si vous cherchez l’erreur, la catastrophe incongrue s’appelle Drinking Song (Interlude). Son refrain mélange, avec un art consommé du suicide, la poésie des Modern Talking et le son Moog de Popcorn, par Hot Butter. Après ça, le disque baisse de régime mais qui peut vraiment s’en étonner ?
6. Le Gang Nam Style d’or de la vidéo la plus nulle de l’année

mai 6, 2012

Meeting… Marie France

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , — Thomas Sinaeve @ 9:00

La première chose que l’on remarque, ce sont ses jambes. N’allez pas vous imaginez des choses. C’est tout simplement qu’elle est allongée sur son canapé1 en train de réaliser un phoner et que, de là où nous sommes, dans l’entrée, c’est la seule partie de Marie France que l’on voit. Et rien que cette partie nous stresse déjà. Mais allons. Les plus grands ayant célébré sa beauté, on se doute bien que l’avis de Thomas Sinaeve, chroniqueur chauve, bedonnant et râleur, ne lui effleurerait même pas l’oreille.

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Entre nous, quelle idée saugrenue de partir à la rencontre d’un personnage aussi complexe et intimidant que Marie France ? Et chez elle, de surcroît. Et encore à l’occasion de la sortie d’un album que l’on aime peut-être un peu moins que les précédents (même s’il reste – nous l’avons dit dans ces pages – un disque pop plus que recommandable) ? Encore n’avait-elle pas alors été faite chevalière des arts et lettres, comme c’est le cas depuis quelques jours !

Rétrospectivement, tout portait à croire, avant même de descendre la rue2, que ce serait une mauvaise interview. Disons-le tout de go : ce fut le cas. En partie par impréparation. En partie parce qu’à force de voir Marie France jouer de multiples rôles au travers de ses chansons ou de ses performances, on ne savait finalement pas vraiment quelle genre de personne elle était au civil. On n’est d’ailleurs pas sûr de le savoir maintenant. De mémoire, on a rarement vu interviewé(e) passer par autant d’états en un seul entretien. Midinette l’espace d’une seconde, d’une grande froideur l’instant d’après, puis basculant dans une forme de séduction hautaine (et exquise), puis encore partant d’un beau rire franc ou décidant d’improviser quelques mesures d’Est-ce que vous avez du feu ?, trois secondes après nous avoir houspillé pour une info (effectivement) incomplète… ces quarante minutes de Marie France furent un étrange condensé de toutes les facettes que l’on croise sur ses albums.

Marie France est une star. Peut-être la plus grande qui se soit jamais invitée dans ces pages. Lorsqu’on lui demande qui elle est, elle répond qu’elle est « l’artiste ». Ce n’est sans doute pas faux au sens où elle l’entend. Mais elle parle comme une star, pense comme une star et bouge comme une star. Elle était probablement déjà une star bien avant d’être une star. Que 90 % de la population du pays ne connaît pas, mais star quand même, star presque quintessentielle. C’est une évidence qui semble avoir frappé toutes les personnes qui ont croisé sa route. Elle-même ne le formule évidemment pas ainsi, mais lorsqu’elle raconte ses débuts, en 69 à l’Alcazar, c’est exactement ce qui en ressort. Aussi bien dans la manière dont Jean-Marie Rivière va lui faire confiance que dans sa façon de rapidement devenir, de son propre aveu, « un peu capricieuse, un peu princesse » (vous m’en direz tant).

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Marie France est une star, et comme toute vraie star, elle n’a pas d’âge. Même si elle prend la peine de préciser celui qu’elle avait en 1969, même si on n’est pas trop mauvais en maths et même si sa date de naissance est connue… l’information se perd rapidement dans les méandres de la discussion. Elle nous aurait dit sa pointure de chaussures que le résultat eût été le même. La femme qui nous fait face, à califourchon sur cette chaise3, ressemble trait pour trait à celle qui, appuyée et tendue contre une voiture, comme prête à bondir, figure sur la pochette de l’album 39 de fièvre (1981). Bien vue d’ailleurs, cette pose. Ni trop lascive ni trop provocante. Une excellente bande annonce à l’album (indispensable) qu’elle introduit (sinon à tous les albums suivants), et qui marque le passage de Marie France à la dimension supérieure, après deux 45 tours brillants parus en pleine épopée punk4 et quelques années à être « une petite étoile filante dans Paris. » Ce qui l’aura amenée, outre à faire causer dans Rock & Folk et Best, « et aussi ailleurs, puisque j’avais déjà tourné avec Téchiné et plusieurs réalisateurs d’avant-garde », à croiser la route de Jacques Duvall et Jay Alanski – Beautiful Losers autoproclamés et précurseurs du rock chanté français : « Ils ont cassé leur tirelire pour faire leur premier disque avec moi, et moi mon premier disque avec eux. » Une rencontre dont c’est peu dire qu’elle aura compté, puisque trente-cinq ans après et malgré quelques infidélités, Duvall signe encore l’intégralité des textes de Kiss, paru en début d’année. Un second album de Marie France avec « ses petits fantômes », comme on se rappelle l’avoir entendue les appeler un jour cinq minutes avant de leur confisquer la scène. On avait alors été subjugué par l’aisance avec laquelle la performeuse avait métamorphosé ce groupe, qui jouait son propre set (celui de Miam Monster Miam) quelques instants plus tôt, en son groupe. En l’espace d’une seconde et le temps d’une poignée de morceaux, c’était devenu un concert de Marie France et l’on ne se rappelait plus qui l’on était venu voir. « Ah mais de toute façon quand j’arrive en scène elle m’appartient, le groupe qui est là c’est à moi. Désolée pour ceux qui prendraient la mouche », sourit-elle.

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Marie France est plusieurs. Comme nous tous, mais un peu plus. Le plaisir d’être sous les projecteurs, de jouer avec le public autant que les musiciens – de jouer au sens d’interpréter… on sent bien que cela fait partie des choses qui font courir Marie France, encore aujourd’hui et sans doute depuis les tout débuts, lorsqu’à peine sortie de l’adolescence elle se piquait d’aller demander à Jean-Marie Rivière ce qu’elle pourrait bien faire pour quitter les coulisses. « En fait je savais que je voulais être sur scène, je savais que je voulais chanter », confie-t-elle, « mais je ne savais pas quoi faire. » (si ça, ce n’est pas une parole de star-née). Alors forcément, quand un beau jour et une poignée de décennies plus tard, Jacques propose à Marie France de rejoindre ceux qui s’appellent encore Phantom le temps de jouer Daisy et Déréglée… difficile de résister, d’autant qu’elle « dit toujours oui pour Duvall ». Un special guest qui marque en fait le début d’un nouveau chapitre palpitant : « Une semaine plus tard ils me demandaient si je voulais faire un album ». Ce sera Phantom featuring Marie France. Tout simplement l’un des meilleurs albums de la décennie passée. Une merveille d’humour et de sensualité, entre garage, pop et blues, où Miam Monster Miam atteint des sommets et dans laquelle Duvall se transcende, enchaînant les petits chefs-d’œuvre aigres doux (Les Nanas, J’arrête, Que sont-ils devenus ?… on pourrait quasiment citer tous les morceaux). On sait que l’expert en désespoir belge écrit pour tout un tas de gens, demeurant reconnaissable même sur les mauvais albums et dans les projets les plus alimentaires. Mais à l’écoute de Phantom featuring Marie France et donc désormais de Kiss, dont la moindre virgule semble coller à la peau de la chanteuse, on se permettra de légèrement moduler la phrase : Jacques Duvall écrit pour tout un tas de gens et pour Marie France. Ce n’est certainement pas l’intéressée qui nous contredira : « il me connaît très bien, je connais très bien son univers… pour l’interprète que je suis c’est du gâteau, de chanter du Duvall. Et je crois que ça continuera longtemps, tant qu’il sera aussi inspiré et généreux. C’est agréable, avec eux. Comme un jeu. » Il vaut mieux, vu que le parolier a tout de même pris – quasiment depuis le début – la fâcheuse habitude de dessiner Marie France en vampirella croqueuse d’hommes et légèrement domina sur les bords, bizarre mélange de Glenn Close et de Marilyn avec qui les histoires d’amour (ou pas) finissent toujours très mal (pour les mecs). « Pour moi c’est presque quelque chose de théâtral. C’est vrai que ça donne l’image d’une fille cruelle – que je suis peut-être sans m’en rendre compte. Enfin je lui inspire ça, mais ça va, je le prends comme des rôles de composition. Et ce n’est pas tout. Comme chanter Bleu Bleu, c’est la fragilité. Ou Ménage à trois, qui est un peu le prolongement de Je ne me quitterai jamais5. Moi, mon ombre et mon reflet… » De toute façon, elle en joue de cette image, sur scène ou en interview (à une ou deux reprises on sentira souffler le vent du boulet, Marie France n’étant pas du genre à faire semblant d’être d’accord avec vous pour avoir l’air polie, et l’espace d’un clignement de cils, on la verra apparaître – puis se planquer aussitôt – cette femme fatale qui fascine tant Duvall). Un peu plus tôt dans la discussion, alors qu’on lui demandait si elle avait déjà refusé de chanter une chanson et qu’elle évoquait une histoire de petit chien renversé par une voiture6, l’anecdote s’était ainsi logiquement terminée par un mutin « Un garçon qui se ferait écraser, à la limite, mais un petit chien : non. » Ce qui ne l’empêche pas d’ajouter, de manière très subite et assez déstabilisante : « Non, c’est vrai, j’ai fait pleurer. Mais je paie l’addition aujourd’hui ». Qu’ajouter à cela ? Nous choisirons courageusement l’hypothèse rien.

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Oui, ce fut un entretien bizarre, et cette dernière réflexion n’est qu’un exemple parmi d’autres. Il est toujours plus difficile d’aborder une star. On sait qu’il y a peu de chance qu’on lui tape dans le dos pour lui dire au revoir, et si Marie France sait être tout à fait aimable, elle sait aussi garder une distance suffisante pour que l’on n’ose pas les familiarités que l’on se permet avec tant d’autres. On la sentira d’ailleurs un peu piquée au vif après lui avoir demandé – en toute candeur et sincèrement curieux – ce qu’elle faisait entre deux albums, ceux-ci ne paraissant pas, c’est le moins qu’on puisse dire, de manière très régulière. « Hé, je prends mon temps mais je travaille quand même ! » Et d’ajouter, sibylline : « Et puis à part ça, il y a la vie. La vie prend beaucoup de temps. » Le tout assorti d’un sourire voulant tant dire qu’il faudrait quasiment lui consacrer un article entier.

En concert mercredi prochain – le 09 – au Réservoir (Paris XI), en compagnie de Benjamin Schoos. Entrée libre.
Nouvel album, Kiss, disponible chez Freaksville
Crédits photos : P. Swric (1), BMG (2), Miam Monster Miam (3), La Chanteuse Marie France.fr (4 – au demeurant véritable Bible pour tout amateur de l’artiste qui se respecte)

1. Qui était peut-être un sofa ou une méridienne, en fait, je ne me rappelle plus précisément, la rencontre ayant eu lieu il y a plusieurs mois.
2. Marie France et moi-même sommes quasiment voisins.
3. Quelle curieuse position, quand j’y pense…
4. Daisy/Déréglée en 1977 et Los Angeles/Marie-Françoise se suicide.
5. Deux des chansons les plus étonnantes et émouvantes de Marie France, respectivement présentes sur Phantom featuring Marie (2008) et 39 de fièvre.
6. Précisons d’ailleurs que bien que n’apparaissant pas dans cet article, l’adorable petit chien de Marie France a activement participé à notre discussion.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Rivi%C3%A8re

février 19, 2012

Meeting… Big Deal

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , — Thomas Sinaeve @ 9:00

Ah ! La fougue de la jeunesse ! Toute cette vitalité ! Cette capacité à rire de tout et de rien, à se dire influencé par « le pop-corn et la crème glacée« , à promettre un second album très sombre « uniquement à base de percussions » pour compenser leur absence sur le premier… ils sont charmants, ces petits Big Deal, y a pas à dire. Charmants et « paresseux », selon leurs propres mots, tellement paresseux qu’ils n’ont même pas été fichus de se trouver un nom un peu plus fort, un peu plus vendeur, un peu plus funky. « On a cherché autre chose, en fait. Mais on n’a rien trouvé qui corresponde, ce qui est assez pathétique quand on y pense ». Bon, c’est vrai aussi qu’ils n’ont pas grand-chose de funky – ceci explique peut-être cela. Physiques assez banals, elle (Alice) ressemblant à l’Anglaise quasi archétypale dans l’imaginaire d’un Français moyen ; lui (Kacey) californien et cool (on n’a pas dit « donc », mais on l’a pensé). Looks aussi peu travaillés que ceux de leurs idoles, qu’on devine plutôt américaines, plutôt West Coast et plutôt mal lavées.

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À eux deux, ils forment un duo en apparence plutôt anodin, voire gentillet, chantant à deux voix et grattouillant chacun une guitare (électrique pour Kacey, acoustique pour Alice). En apparence seulement, car si Lights out s’avère dans un premier temps une surprise plaisante venant d’un groupe à peu près sorti de nulle part, ses comptines volontiers dépressives trouvent un écho quelque part dans l’inconscient de l’auditeur, pour revenir finalement le hanter régulièrement (exemple typique avec With the World at My Feet). Ça parle de rupture et de solitude, d’abandon, de la difficulté à se faire des amis quand on débarque quelque part ou de l’incapacité bien connue à finir ses devoirs lorsque l’on est amoureux. Bien évidemment, ça sonne 1993, puisque c’est le nouveau mantra des groupes d’aujourd’hui. Mais à la grande différence d’un Pains Of Being Pure At Heart (au hasard), Big Deal préfère emprunter aux Pumpkins les berceuses neurasthéniques de James Iha (Homework, Summer Cold) plutôt que les murs de guitares de Flood. Il est vrai aussi que la formule veut cela, les guitares chez Big Deal servant déjà pour le plancher, le plafond et les fondations.

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Un peu raides sur leur canapé, presque collés à picorer dans un paquet de Baff 1, les deux jeunes gens racontent sur un mode drolatique leur invraisemblable rencontre, comment Kacey s’est d’abord lié avec la mère d’Alice (qui fréquentait l’école pour fille dans laquelle il donnait des cours de guitare) avant de commencer, à la suggestion de cette dernière, à en donner à sa fille. « Elle me parlait tout de le temps d’elle, sa fille ceci, sa fille cela, le groupe de sa fille… et moi ça m’énervait pas mal en fait, parce que son groupe était beaucoup plus avancé que le mien. »

Finalement les groupes respectifs se dissolvent, et les deux indie kids restent comme deux ronds de flanc. On devine aisément la suite, mais nulle trace chez Kacey du syndrome du mentor – bien au contraire. Entre deux plaisanteries sur la mère d’Alice et trois bouchée de pop-corn, on saisit à tel regard, telle attitude, que le lien unissant ces deux-là est nettement plus fusionnel dans d’autres duos. L’un(e) finit souvent les phrases de l’autre, et le rire sera général lorsqu’Alice reprendra Kacey sur la date précise de leurs débuts (au cours d’un échange viril poignant, le chroniqueur n’hésitera pas à conseiller à un Kacey reconnaissant de faire attention à ne pas déconner avec les anniversaires en présence d’une Demoiselle). Si cela ne suffisait pas, le fait qu’ils avouent ne jamais avoir sérieusement considéré l’hypothèse de recruter d’autres musiciens suffit à expliciter le côté effectivement très « toi et moi et le reste du monde on s’en fout » qui se dégage des meilleurs titres de l’album (Cool Like Kurt, Chair, Talk…). On retrouve chez eux ce même mélange de béatitude un peu candide et de tristesse viscérale que l’on a tous ressenti un jour, le plus souvent au lycée ou à la fac, le plus souvent au début d’une histoire d’amour 2. Un peu à la manière du Dumb du mec cool que Big Deal cite dans une de ses chansons. « Mais la vie est comme ça, non ? » fait semblant de s’interroger Alice lorsqu’on lui pose la question. Et peut-être l’est-elle en effet, la vie. Parfois. Le temps d’instants fugaces ou de secondes à part. C’est ce qui fait le charme de Lights out. Parvenir à fixer des émotions instantanées et des moments éphémères. Et produire une musique qui dure à partir de cela.

Lights out, de Big Deal
Disponible chez Mute depuis janvier
Crédit photo : John Baker

1. Bien entendu, comme tout rocker qui se respecte, Kacey est épais comme un carrelet mais ne bouffe que des merdes. Un jour il faudra que je comprenne.
2. Précisons-le, on n’a pas pensé trois secondes à leur demander s’ils étaient ensemble, considérant que la réponse à la question ne changeait de toute façon rien de fondamental à ce sentiment.

janvier 6, 2012

Meeting… Étienne Gaillochet (We Insist!)

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , , — Thomas Sinaeve @ 6:01

Le principe est pour le moins inhabituel. Et, pour le moins, délicat. On ne l’aurait peut-être – sûrement – pas fait pour un autre groupe.

We Insist! présente la semaine prochaine au Café de la Danse un « ciné-concert » que, pour des raisons évidentes, nous n’avons pas pu voir : il n’a jusqu’à présent été joué qu’en Allemagne, et Étienne Gaillochet, batteur et chanteur du groupe, a malencontreusement oublié de nous faire parvenir notre billet (il a également refusé de venir le jouer intégralement à la rédaction, je vous jure : journaliste est devenu un job compliqué).

De là à dire que c’était une raison pour ne pas en parler, il y a un pas que nous ne franchirons pas ; et puis c’était surtout l’occasion de partir à la rencontre d’un des groupes français les plus passionnants des dernières années qui, attaché à un label allemand (Exile On Mainstream), vit dans un curieux paradoxe : il est une rareté dans son propre pays. « En fait à part le Triton qui a sorti les deux premiers disques, on n’a jamais vraiment eu de label en France, c’est un truc que je ne comprends toujours pas. En réalité on n’a même pas spécialement démarché l’Allemagne. C’est vrai qu’il y a dix ans ça pouvait peut-être plus facilement s’expliquer. Aujourd’hui il y a quand même moult groupes rock / noise / expérimental / math-rock / truc / bidule, avec plein de gens motivés autour qui montent des labels… D’ailleurs pour le prochain album on cherche un label, pour être en partenariat avec l’Allemagne mais avoir au moins quelque chose en France. Ce serait quand même bien. »

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Mais il est vrai qu’une rareté, le groupe l’est de toute façon. À sa manière, par la singularité de ses travaux et une volonté sans cesse renouvelée de surgir là où on ne l’attend pas. De ce point de vue, son nouveau projet fait incontestablement très fort. Mettre en musique Berlin, Die Sinfonie der Großstad (Berlin, symphonie d’une grande ville), classique du cinéma muet réalisé au crépuscule des années 20 par Walter Ruttmann, personnage à la vie méconnue et à l’œuvre parfois polémique (il deviendra plus tard chef op’ pour Leni Riefenstahl et contribuera à des films de propagande nazie dans les années 40, dont les seuls titres font office de programme)… voilà une idée qui ne coulait pas vraiment de source. Et qui, comme le fait de s’être réfugié sur un label allemand, doit pas mal au hasard.

«  Il y a quelques années, on a eu à plusieurs reprises des propositions similaires, notamment un étudiant qui faisait je crois des études de management culturel à la Sorbonne… il préparait un projet de fin d’études et il avait une idée autour d’une rencontre cinéma, musique live, compositeur contemporain et groupe de rock. Il connaissait un type qui s’appelait Mauricio Meda, à Rennes, qui faisait des trucs vraiment bien… et on avait commencé à discuter ensemble de projets, mais c’était trop ambitieux et ça ne s’est pas fait pour des questions de budget. » Mais quelqu’un quelque part a décidé que l’inclassable groupe français était fait pour ce genre de numéro d’équilibriste, et un second projet se présente rapidement à lui. « Il y a eu deux propositions consécutives, à deux ans d’intervalle, pour des ciné-concerts dans le cadre d’un festival… et là pour le coup le projet nous intéressait mais c’était le film qui nous branchait pas du tout (une espèce de série Z japonaise érotico-foireuse avec un côté un peu… décalé, second degré… en plus c’était un film parlant…) » On imagine effectivement difficilement la musique tendue, complexe et pleines de cassures de We Insist! accolée à ce genres d’images. Drôle d’idée, mais dont le concept général fait tranquillement son chemin. Le temps passe, le guitariste Julien Divisia quitte le groupe peu après Cyril, le saxophoniste baryton, remettant « beaucoup de choses en question au niveau de l’équilibre entre les deux grattes »… « C’est comme ça qu’on s’est retrouvé à y réfléchir ; on s’est dit Vu que Julien vient de nous quitter et qu’il faut se remettre à bosser sous une autre forme, pourquoi ne pas nous-mêmes choisir un film ? » Reste, évidemment, à trouver le bon. Celui sur lequel la magie pourrait potentiellement opérer, sans donner de sentiment de décalage ni – cela va sans dire – défigurer l’œuvre initiale.

Étienne ne cache pas qu’il n’est pas un grand cinéphile, et que c’est l’époque qui a amené le film plutôt que l’inverse. Celle d’Eisler ou de Weill, qu’il admire, celle de Brecht également et bien sûr, au cinéma, de Pabst ou de Richter. « La période de l’entre-deux guerres allemande m’a toujours passionné, pour des raisons théoriques autant qu’artistiques… j’ai donc été fouiller dans les archives. J’ai d’abord été regarder dans le cinéma expressionniste, mais ç’a déjà beaucoup beaucoup été fait, des ciné-concerts à partir de ce côté très exagéré, très dramatique… et puis je suis tombé sur ce film-là, qui lui avait zéro scénario, pour le coup. En plus c’est un film qui est véritablement sur Berlin ; on y a beaucoup été, notre label est là-bas, on y a plein d’amis… » On ajoutera que Berlin: Die Sinfonie der Großstadt est aussi un film particulièrement expérimental pour son temps, notamment dans son approche du montage, et qu’il n’est pas étonnant que ce soit sur celui-ci précisément que le choix d’un groupe on ne peut plus expérimental se soit naturellement arrêté. Ce qui n’empêche qu’on envisage mal un tel projet comme une partie de plaisir. D’autant que le film disposait à l’origine d’un soundtrack signé Edmund Meisel, qui collait d’autant plus parfaitement que Ruttmann avait conçu son film pour, et sur lequel le groupe a bien entendu dû faire l’impasse. « On a pris le truc par plusieurs bouts. D’abord du découpage dans le film, parce qu’à la première vision c’est un peu fouillis… puis on a fait toute une série de répètes en jetant des idées à la va-comme-je-te-pousse, en se disant Tiens, ça ça pourrait coller… etc. Et c’est seulement dans un dernier temps qu’on s’est mis à réfléchir pour voir quelle partie pouvait marcher sur quel passage. On savait évidemment à cause du montage et de la dramaturgie du film quel genre de musique collait avec quel genre de thème, mais on ne voulait pas non plus faire quelque chose de trop littéral – pas forcément utiliser un tempo rapide quand le montage était rapide… bref on voulait rester assez littéral, mais sans que ce soit didactique, sinon ça devenait téléphoné. Donc après ç’a été un gros travail de montage, on a cherché beaucoup de repères individuels, des choses permettant de garder le spectateur dans le truc… »

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C’est évidemment ici que cet article devient délicat à appréhender, puisqu’on n’a pas la moindre idée de ce à quoi peut bien ressembler le résultat final. On croira donc Étienne sur parole lorsqu’il précise avoir voulu « profiter du fait que ce soit un ciné-concert pour faire des choses plus acoustiques. Bien sûr ça sonne comme du We Insist!, mais on a quand fait des passages différents, guitare seule, ou deux grattes, des passages où on utilise des sons pré-enregistrés… il y a aussi un peu de chant, quoique pas énormément. Le problème – on nous en a fait la réflexion quand on l’a joué – c’est que dès que ça commence à chanter l’auditeur sort du film. Alors que la musique instrumentale permet de se laisser bercer, de regarder le film, d’effectuer des rapprochements… après on s’est dit que ce n’était pas forcément une mauvaise idée non plus de prendre le pas sur le film de temps en temps. » Car comme nous le disions plus haut, le spectacle nous arrive en France déjà bien rodé par de nombreuses dates en Allemagne, où l’on imagine sans peine que les réactions durent être particulièrement attentives. Étienne Gaillochet en garde de toute évidence un fort souvenir. « Le film n’a été redécouvert que récemment, donc les Allemands ça les a beaucoup intéressés. Je ne sais pas s’il y a eu beaucoup de projections mais en tout cas nous quand on l’a joué c’était plein tout le temps, notamment à Chemnitz, où on a joué dans une sorte de cinéma fait de bric et de broc, avec nous sous l’écran tout près du public… les gens en ont pris un peu plein la gueule, mais les réactions étaient super. On l’a joué également à Leipzig, dans un ancien cinéma des années 20 dans lequel le film avait été projeté à sa sortie… et le cinéma est resté un peu comme les Bouffes du Nord, la salle n’a pas du tout changé, la peinture n’a jamais été refaire, c’était… c’était super. » On s’inquiète un instant des réactions qu’auraient pu susciter les liens entre Rutmann et le régime nazi – même s’ils n’ont jamais été formellement établis. Étienne nous rassure tout de suite, il y en a eu. Un peu. « Quand on l’a joué à Rostock, dans une région où il y a pas mal de groupuscules néo-nazis, et où il y a donc un peu plus d’anti-fafs qu’ailleurs, plein de gens étaient venus à l’entrée distribuer des flyers pour rappeler que c’était peut-être un super film mais qu’il ne fallait pas oublier que Ruttmann avait travaillé avec les nazis » Ce qui était sans doute mieux que si les néo-nazis eux-mêmes s’étaient déplacés. Il rigole. « Ah c’est clair… de toute façon en Allemagne, partout, on sent que c’est un sujet qui est… pas vraiment délicat, parce qu’on en parle facilement avec les gens, mais… omniprésent, quoi. Même quand tu te balades avec des jeunes hippies de 20 ans à Dresde, dont les parents eux-mêmes sont trop jeunes pour avoir connu la guerre, tu trouves toujours quelqu’un pour te dire Là regarde, c’est la dernière croix gammée qui reste, elle a été recouverte avec du plâtre mais on devine encore la forme… » Un silence. Puis : « Il y a aussi le problème des groupuscules néo-nazis qui est assez horrible. Ils sont très très peu nombreux mais ils sont complètement tarés et quand ils sortent c’est… l’angoisse. »

Le principe était pour le moins délicat mais finalement, on s’en est sorti tout de même. C’est toujours plus simple lorsque les gens ont des choses à dire et, a fortiori, lorsque le projet en lui-même semble suffisamment riche pour se prêter à la discussion. Quiconque a vu le film de Ruttmann (qui se trouve en VHS et DVD, certes pas facilement, mais n’est pas non plus totalement inaccessible) et/ou connaît la musique de We Insist! (on ne saurait trop vous conseiller ses deux remarquables derniers opus, Oh! Things Are Corruptible et – surtout – The Babel Inside Was Terrible) ne peut qu’être curieux à l’idée de voir – et entendre – à quoi peut bien ressembler l’amalgame des deux. Précision d’importance : pour d’obscures raisons de droits, il n’y aura probablement pas de trace audio ni vidéo de ce ciné-concert. C’est peu dire que ceux qui ne seront pas au Café de la Danse la semaine prochaine auront le droit de nourrir quelques regrets, surtout s’ils lisent Interlignage. Parce que nous, bien évidemment, on y sera, et qu’on ne manquera pas de vous en reparler après coup, histoire d’être sûr de faire enrager les plus oublieux d’entre vous.

Berlin, Die Sinfonie der Großstad,
Représentation exceptionnelle le 13 janvier au Café de la Danse
Informations et réservations ICI
Crédit photo : diverzévariés

novembre 27, 2011

Meeting… Mathieu Collette & Jean-Michel Pigeon (Monogrenade)

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , — Thomas Sinaeve @ 6:00

Certains noms peuvent être trompeurs. Monogrenade, ainsi, n’a pas grand-chose d’explosif – ni grand-chose à voir avec le préfixe mono. Le quatuor québécois pourrait même être vu comme l’exact inverse de l’un et de l’autre, avec sa musique douce et romantique et son luxe d’orchestrations. « En fait on a trouvé le nom très rapidement, au moment du premier EP, qui s’appelait La Saveur des fruits. » D’où la grenade, qui n’a pas grand-chose d’une arme. « Et puis il avait quelque chose d’assez lo/fi alors mono collait assez bien. Mais il n’y a pas vraiment de sens, c’était surtout une question de phonétique. »

Au moment de la rencontre avec Jean-Michel (chant/clavier/guitare) et Mathieu (chant/batterie), fin octobre, le groupe est en pleine « opération de séduction » dans nos contrées, tout heureux d’être en France depuis quelques jours, ce qui était évidemment totalement inespéré il y a encore un an. On les capte à quelques minutes de leur concert au Divan du Monde, pas plus stressés que cela, mais bien conscients de l’enjeu que constitue pour un groupe de leur envergure un premier « vrai » concert en France… de surcroît en ouverture d’une tête d’affiche aussi populaire que Moriarty. Mais non. Si trac il y a, on n’en saura rien. Ces gens ne sont clairement pas du genre à te faire chier en interview avec leurs états d’âme (comportement qui ne fait de toute façon pas trop partie du tempérament local). Plutôt du genre lucide, sans illusions mais pas sans espoir. Il auraient tort du reste de ne pas en avoir, tant certains morceaux de Tantale (au hasard : la délicieuse bluette Ce soir) ont un potentiel tubesque réel. On ne peut que se féliciter de les croiser là, maintenant, à la croisée des chemins. Ce groupe-là a tout ce qu’il faut pour faire un carton, des chansons au son en passant par le bon univers (poétique et doucereux – jamais cucul) et la bonne attitude (humble et simple comme adorent les Français).

tantale

« Pop-rock fragile me convient », déclare Jean-Michel lorsqu’on lui fait remarquer que les premiers mots qui viennent à l’esprit lorsque l’on découvre Tantale sont, dans l’ordre : joli, délicat, fragile. Pas de chance pour lui, l’expression convient beaucoup moins au chroniqueur, tant elle manque l’essentiel de la musique du groupe : ce sentiment de richesse, de luxuriance qui n’est pas uniquement le fait de la présence d’un violoncelle ou de clavier en plus de l’inévitable guitare/basse/batterie, mais bien celui d’une production habile, dosant savamment les mélanges d’atmosphère. Pour Mathieu, cela provient directement des « background très différents » au sein d’un même groupe qui, assez paradoxalement, joue de la pop francophone en ne se référant quasiment jamais à des artistes pop, ni à des artistes francophones. Une curiosité, pour le moins, même si l’on comprend à demi-mot que l’intégration de Marianne et de son violoncelle ont pas mal changé la donne par rapport à ce que jouait Monogrenade à ses débuts. « On ne cherchait pas vraiment, pas spécialement un violoncelle, mais c’est vrai que j’ai toujours été attiré par les cordes et en fait un jour sur myspace, on a reçu un message de Marianne : Bonjour, je suis violoncelliste, je cherche un projet… et donc on a essayé avec elle et, ç’a marché : on est devenu un quatuor. » En somme c’est la violoncelliste qui a amené le violoncelle, et la mue n’est peut-être pas finie puisque le groupe tourne actuellement à six, accompagné de deux violonistes qui, si elles ne sont pas présentes sur tous les morceaux, apportent incontestablement une profondeur supplémentaire à ceux auxquels elles contribuent. « Ça nous manquait un peu en spectacle, d’avoir des violons. »

Les qualités de Tantale sont nombreuses, mais c’est sa singulière fluidité qui frappe en premier lieu, donnant le sentiment d’un groupe ne ressemblant à personne – pas même à ses compatriotes de Karkwa auquel certains seront sans doute tentés de les comparer hâtivement. Les morceaux de Monogrenade, La Marge ou L’Araignée, ont quelque chose de presque impalpable, de liquide, sentiment qui semble partagé en dehors de ces pages puisqu’au moment de concevoir les – magnifiques – visuels de l’album le frère de Mathieu, Christophe Colette, a eu l’idée – excellente – d’utiliser les illustrations d’Ernst Haeckel… biologiste marin de son état. Si certains noms peuvent être trompeurs, certaines pochettes en disent parfois plus qu’une longue chronique. Et le constat s’étend d’ailleurs jusqu’aux textes, eux aussi étonnamment fluides, dont les sonorités glissent mélodieusement sur les harmonies. Comme s’il ne s’agissait pas uniquement de mettre un texte sur une musique, mais d’ajouter des sons à d’autres sons. Une spécificité québécoise, peut-être. Ou peut-être pas. Jean-Michel utilise en tout cas les mêmes mots que vous et moi, mais différemment. « Je ne suis pas un poète ni un écrivain », dit-il, visiblement un peu étonné « Chez moi les textes viennent toujours après la musique, je sais que beaucoup font l’inverse. » Mathieu, volant à son secours : « Je crois qu’au Québec, parce que l’anglais est omniprésent (Montreal est à moitié anglophone), on a une façon d’envisager le texte plus anglo-saxonne que chez vous, comme un élément de la musique à part entière. »

La discussion dévie naturellement du côté de la langue. Car dans une ville à demi-anglophone et dans un pays majoritairement non-francophone, le choix du chant en français semble tout sauf une évidence. Le sujet est d’autant plus intéressant à évoquer avec les intéressés qu’à l’inverse, depuis quelques années, la France déborde de jeunes groupes chantant en anglais, pour des raisons pas toujours évidentes à assimiler si l’on se souvient qu’il y a quinze ans encore, jouer de la pop ou du rock dans la langue de Shakespeare était l’assurance de ne jamais avoir le moindre début de commencement de succès. Marrant de se dire que pour entendre de bons albums pop chantés en français aujourd’hui, il faut écouter des Québécois. « C’est vrai que j’ai l’impression qu’ici il y a plus de groupes anglophones », sourit Mathieu, « mais je pense juste qu’il y a une certaine difficulté à écrire en français. Il y a des choses qu’on peut dire en anglais qui vont tout de suite sembler cliché dans notre langue… I love you, I need you (rires) » Pour autant, on n’a pas vraiment le sentiment que la pop francophone soit une des spécialités régionales. Jean-Michel : « Des artistes qui chantent en français au Québec il y en a, mais ça reste encore beaucoup des trucs québécois traditionnels, un peu comme votre pop variété francophone à vous. » Mille images d’horreur et de dévastation passent sous nos yeux en l’espace d’une phrase. Mais on ne dit rien, on ne va pas vexer nos invités en leur expliquant qu’une partie du public français a développé une allergie au Québec à cause de ce qu’ils appellent pudiquement des « trucs québécois traditionnels » (argh, j’en tremble rien que de l’écrire encore). « La scène indie montréalaise se chante surtout en anglais. Les groupes qui chantent en français et qui le font bien ça reste assez récent, et ça vient vraiment de l’influence anglophone. Mais je pense qu’ajourd’hui ce qui compte c’est surtout le style de la musique. La barrière de la langue n’existe plus vraiment, moi tu sais j’écoute Sigur Rós et je comprends absolument rien de ce qui disent. » Et de préciser que la réaction du public anglophone a toujours été bonne jusqu’à présent.

monogrenade

Il n’empêche que l’on imagine une difficulté géographique pour un groupe qui veut faire de la french pop dans une telle région, où le public demeure par définition assez réduit. Un fou rire général vient d’ailleurs égayer l’ambiance lorsqu’à la question « avez-vous déjà tourné à l’étranger avant aujourd’hui », les deux compères répondent comme un seul homme « juste au Canada». Ah oui. Quand même. « On a joué un peu en Ontario, on a été au Yukon… tu vois où c’est ? Le Yukon ce sont les territoires les plus à l’ouest, juste avant l’Alaska. Alors oui, là-bas on est quasiment à l’étranger. Mais il y a beaucoup de québécois qui y travaillent dans l’industrie forestière, donc on avait quand même une bonne moitié du public qui était composée de francophones. » Si Jean-Michel se fait discret depuis quelques minutes, on sent bien en revanche que la question de la langue et plus précisément de la cohabitation des langues travaille pas mal Mathieu. « C’est vrai que les deux univers francophones et anglophones sont assez séparés mais de toute façon même en Ontario on retrouve surtout à chaque fois un public d’amateurs de musique, des gens qui sont plutôt ouverts d’esprit, qui sont intéressés par les autres cultures. » Pas vraiment le profil du parfait redneck, en somme, qui de toute façon, en anglais ou dans n’importe quelle langue, trouverait certainement que les mélodies graciles de Tantale sont de la musique de gonzesses. La remarque rappelle à Mathieu une anecodte édifiante vécue un jour dans un bar, « dans un endroit un peu reclus au Yukon. On s’est fait apostropher par quelqu’un : We speak english here, no french, alors qu’on se parlait juste en français entre nous. » C’est raconté sans amertume particulière, et même plutôt en rigolant, mais cela n’en dit pas moins long sur les préjugés innombrables qui entourent les francophone en Amérique du Nord. « Au Québec la majorité des gens parlent très bien anglais parce qu’on a pas vraiment le choix, c’est vrai qu’on peut facilement se retrouver à se faire servir en anglais dans un restaurant à Montreal, à devoir demander pour être servi en français. On a heureusement beaucoup de lois là-bas qui protègent la langue française, mais… » Un silence. « Tu vois, tu nous demandais pourquoi on avait choisi de chanter français, eh bien je crois qu’on a aussi une certaine fierté de la langue. C’est important pour nous de la préserver, et ça doit passer par la culture. Si tous les groupes se mettaient à chanter en anglais ça laisserait plus beaucoup d’espoir. »

L’espoir de Monogrenade, pour l’instant, c’est évidemment et surtout de voir leur album paraître en France 1, ce qui on l’espère devrait être fait l’an prochain. Les possibilités y sont évidemment bien plus vastes pour un groupe comme le leur, et ils auraient assurément leur place dans notre paysage musical sinistré en matière de vraie, de belle pop. En attendant, ils font des aller-retour, et s’apprêtent à sillonner le pays cette semaine et la suivante. Sur scène, le groupe sort un peu de son cocon doucereux et s’autorise montées en puissances et envolées lyriques. Certains titres comme Tantale y gagnent incontestablement. Les autres sont égaux à eux-mêmes : romantiques et délicieux.

En concert jeudi prochain au Museum, à Rennes, dans le cadre des Trans ; à Besançon les 3 et 4 décembre, et à Beaucourt les 5 et 6. Toutes dates dans notre agenda
Premier album, Tantale, disponible chez Bonsound
Crédit photo :

1. Physiquement, s’entend, puisque leur album est disponible chez nous en téléchargement.

octobre 30, 2011

Meeting… PERRINE EN MORCEAUX

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , — Thomas Sinaeve @ 9:00

S’il n’est jamais bien difficile de différencier un bon album d’un mauvais, il est en revanche beaucoup plus délicat de déterminer si l’album en question va savoir s’inscrire dans le temps, et donc a fortiori s’il est suffisamment intéressant/fascinant/inspirant pour que l’on ait envie de lui consacrer un article. Le cas d’un Meeting… est à la fois plus simple et plus complexe encore ; l’ouvrage en lui-même n’a dans le fond pas besoin d’être exceptionnel. C’est avant tout une question de personne, et même de personnalité. Est-ce que cette personne a des choses intéressantes à dire ? Est-ce que cette personne mérite qu’on lui consacre trois pages ?1 Les fidèles lecteurs d’Interlignage savent que ce ne sont pas forcément les meilleurs artistes qui inspirent les meilleurs Meeting…, et que s’il est entendu que l’œuvre d’Élodie Frégé n’arrive pas à l’ongle du petit orteil de celle de Nick Cave, c’est bien la rencontre avec la première qui a laissé le plus de traces 2.

N’allez pas y voir de plaisanterie de mauvais goût, mais ça faisait un moment qu’on reniflait PERRINE EN MORCEAUX. On savait qu’on en parlerait un jour ou l’autre, c’était évident tant son Contre le futur est tellement trop de choses à la fois (kraut, lo/fi, conceptuel, politique, sexuel, pop, hypnotisant, dérangé…) On ne savait juste pas quelle forme cela prendrait. C’est seulement après l’avoir loupée pour la quarante-douzième fois sur scène cette année que l’évidence s’est imposée : rencontrons-nous et parlons-en.

Contrelefutur

Un long chemin jusqu’à cette terrasse incroyablement ensoleillée pour une fin octobre, où Perrine arrive en souriant, charmante quoique légèrement sur la réserve durant les premiers instants. Elle parle beaucoup et en même temps on n’a pas le sentiment qu’elle aime particulièrement cela, en tout cas pas comme ça, pas de cette manière dont on essaie de lui ravir la bonne parole à coup de questions plus ou moins bien senties (plutôt moins, dans notre cas). « C’est terrible, de parler. C’est en écrivant qu’on dit l’essentiel… en parlant…pfff… on dit toujours des trucs inutiles. Écoute, tu fais un métier difficile (rires) » Ce n’est pas la première fois que l’on observe chez un(e) artiste ce paradoxe vibrant, ce mélange d’affirmation de soi et de sur-humilité, de confiance et de doute abyssal. Mais on l’a rarement à ce point senti, dans telle contradiction, dans telle hésitation, comme dans cette liste de chausse-trapes qu’elle semble s’être jurée d’esquiver : le piège de l’ironie, du cynisme, de la mièvrerie… celui de la contemplation de soi, celui encore de la facilité et de l’auto-parodie… la liste est quasi sans fin, au point de donner une impression d’extrême lucidité, comme si après seulement quelque pas sur un très long chemin (on y revient) elle apercevait déjà de loin toutes les embuches.

Faut dire qu’en terme de long chemin, Perrine en connaît un rayon. Non que le sien ait été plus chaotique qu’un autre ; il a juste été peut-être plus hasardeux, fait de tâtonnements, de coïncidences. De coups de bol. « J’ai pas l’impression d’avoir trouvé la musique comme telle, j’ai jamais eu le sentiment d’avoir fait une grande découverte et d’aller l’apporter au monde, comme ça peut être le cas de musiciens exceptionnels… ou pas, d’ailleurs. C’est plutôt que je me suis trouvée dans le fait de chanter, ou quelque chose comme ça… » Et il est vrai qu’avant cela, Perrine s’est et a beaucoup cherché(e), sans trouver grand-chose. Des arts plastiques – où elle consent à reconnaître avoir accompli quelques trucs « plutôt pas mal »- à l’école de commerce, « tout un tas de trucs » pour finalement arriver là où elle même ne s’attendait pas. « J’étais hyper mélomane mais je n’étais absolument pas musicienne. Je suis partie là-dedans sans avoir la moindre idée de comment procéder pour faire quelque chose qui serait une chanson… Tout à coup j’ai eu le… le fort besoin de chanter, et j’ai découvert chez un pote fou d’instruments, de ceux qui ne peuvent pas s’empêcher d’en acquérir des tonnes, tout un champ de machines, synthés, pédales… que j’ai essayés, et j’ai été assez vite acquise au truc. » La suite s’enchaîne plus ou moins logiquement, plus ou moins tranquillement. Bricolages bruitistes avec un ami danseur lui aussi habité par le besoin de chanter (« on fumait, on buvait et on essayait de crier en faisant du bruit, c’était… un truc un peu initiatique, assez étonnant… »), duo post-rock expérimental avec David Chalmin (qui a d’ailleurs enregistré et mixé Contre le futur), le tout sans jamais perdre de vue cette « machinerie magique » et minimaliste (sampler + kaosspad + micro), qui ne laissait de la fasciner par sa simplicité et l’étendue de ses possibilités. « Au départ la musique c’était vraiment un truc privé, en fait. Et puis à un moment je me suis retrouvée en résidence en tant que plasticienne, pour un mois de travail durant lequel j’avais plus de job et donc l’ensemble de mon temps à disposition, et c’est là que je me suis aperçu qu’à l’intérieur de mes pédales et dans mes carnets… j’avais cinq chansons. Je me suis mise à les travailler tous les matins et à la fin du mois je les ai chantées, sur une table devant une trentaine d’artistes, pour la plupart des danseurs, chorégraphes, des gens assez exigeants en terme de performance… et après ça j’ai pas arrêté. Jouer et chanter devant des gens, c’est la forme qui m’a paru la plus politique, la plus pertinente et la plus bouleversante à ce moment-là de ma vie. J’ai cessé mes activités plastiques pour commencer à ne faire que ça. » On hausse les sourcils en apprenant cette désertion, pour le moins brutale. D’autant que tous les ingrédients étaient réunis sur la ligne de départ pour aboutir à un projet conjuguant les deux versants, plastique et musical. « C’est sans doute un peu ce que j’ai fait au bout du compte. Je peux pas m’empêcher d’avoir une vision un peu plus large que la seule composition. Je prends vachement en compte la scène, c’est central dans mon travail, et puis les objets, les clips… mais c’était hyper important que j’arrête avec la surface de l’image. D’ailleurs à la même époque je me suis rasé la tête, j’ai mis mes fringues dans des sacs poubelle, j’ai même arrêté de parler pendant quinze jours pour mieux écrire… toute une espèce de changement existentiel assez fulgurant qui est allé de pair avec le fait de commencer à chanter. »

P.E.M-live

Et alors cette musique, donc ? Car arrive inévitablement le moment où il faut en parler un peu plus avant – et on ne peut pas dire que Perrine En Morceaux fasse grand-chose pour simplifier la description. Pour cohérent qu’il soit, Contre le futur est une œuvre plurielle se faisant un plaisir d’échapper aux catégorisations rigides. Elle parlera d’« elecroconcrete indus-medieval post-pop », on suggéra volontiers « krautpop ». Aucun des deux cependant ne recouvrira complètement la réalité. En fait, on serait tenté de se contenter de cette phrase laconique ornant son site : « She makes songs ». C’est bête, mais c’est vrai, et c’est peut-être là l’essentiel. On lui avoue même avoir été surpris de constater à quel point ces chansons en étaient, ce que l’emballage marketo-conceptuel, revendiquant crânement une singularité toujours un peu casse gueule (là dans les descriptifs, ici sur un fly plutôt amusant 3), ne clame peut-être pas assez fort. Chansons diverses, chansons post-industrielles (Not a Big Deal), chansons médiévalisantes (I Am Lazy), chansons explosives (Where Is My Spine?)… mais toujours, encore des chansons, pop quoique volontairement pas carrées aux entournures. Construites (déconstruites ?) comme une réaction épidermique à la pop contemporaine, mainstream bien sûr, indé aussi, parfois : « Une chanson aujourd’hui c’est un objet dans lequel on a capitalisé sur une rengaine, sur une phrase choc, un peu comme dans un mauvais journal : un gros titre autour duquel on brode. Il y a un aspect normatif vraiment important dans ce qu’on appelle « la chanson. » » (on remarquera que lorsque l’on s’éloigne de son nombril (si on ose dire), la parole de Perrine se fait autrement plus sèche et claquante). Et quoi de mieux qu’une autodidacte, en effet, pour s’éloigner ainsi des normes du songwriting académique ? L’artiste a beau croire que son parcours « n’est pas très intéressant », le relier à sa musique éclaire bien des choses. Et pose accessoirement la question de la part de volonté et de la part d’accident. « Au début ce que je faisais était très simple : je laissais tourner une boucle pendant toute la durée d’une chanson et il s’agissait, à partir de ce moment-là, de faire en sorte qu’on ne s’emmerde pas ni toi ni moi. Et je crois que ça marchait, en tout cas au niveau d’exigence que j’avais à ce moment-là. Et puis en fait, en pratiquant de cette manière, en pratiquant les boucles, eh bien j’ai commencé à en faire plusieurs par morceau, à générer des BPM différents dans une même chanson. Et ça, je me suis aperçue que ça n’arrivait jamais dans la pop. Si tu mets la radio, tu n’auras jamais une chanson qui à un moment donné change totalement de pulsation. Alors bien sûr il y a aussi tout un tas de musiques que moi j’écoute depuis longtemps qui font ça, je n’ai rien inventé, mais j’avais l’impression de mélanger deux approches différentes de la musique en une seule : faire quelque chose qui soit recevable immédiatement – des chansons, donc – sans que ce soit à la sauce du jour, à savoir facile, peu exigeant et surtout facilement identifiable. » Le titre le plus parlant, de ce point de vue, étant probablement Where Is My Spine?, qui commence comme du Siouxsie et finit comme du Nine Inch Nails, comme irrémédiablement fendu en son milieu. « S’il y a bien un principe dans ma manière de faire, c’est d’obéir à la nécessité qu’il y ait plusieurs chansons dans une. Ne pas se satisfaire de ce fameux motif autour duquel on va capitaliser. J’aurais pu continuer une chanson comme I Am Lazy de la manière dont elle commence : c’était tout à fait harmonieux, c’était tout à fait bien chanté et… bah non. Cette mélodie on n’a pas besoin de l’entendre de nouveau, on l’a déjà eue ! On peut la poursuivre dans sa tête. C’est pas la PEINE de bourrer le crâne des gens. La répétition c’est l’opération primordiale de ma musique, mais c’est aussi son ennemi numéro 1. »

perrineenmorceaux

La discussion dérive naturellement sur les textes – l’impératif de chanter allant difficilement sans la nécessité d’exprimer quelque chose. Ceux de Contre le futur sont d’un genre assez vicieux, en ce qu’ils paraissent assez simples de prime abord, tout en ne l’étant que rarement. Ellipses, symboles, faux-semblants… PERRINE EN MORCEAUX ne s’inscrit pas vraiment dans la bonne vieille tradition de la chanson française, ni même dans la mouvance anglo-saxonne du storytelling (qui dans le fond n’en est que le pendant). Elle avoue d’ailleurs ne plus vraiment trouver son intérêt dans l’écriture de textes narratifs comme Dans mon jardin, « tube » évident de l’album – aussi évident que la métaphore qu’il file un peu plus de trois minutes durant. « C’est une des premières que j’ai écrites, une chanson d’amour ! Bon, les chansons d’amour il me fallait sans doute les écrire, mais c’est vrai que dans Contre le futur les paroles sont beaucoup plus de source philosophique que de source sentimentale. Je lis beaucoup de philo, beaucoup de pensée contemporaine, et je me demande sans cesse les moyens de… de… changer le monde, en gros. » Elle rit franchement. « Oui, rien que ça. Mais je pense qu’on n’a que ça à faire, en fait, en art comme ailleurs. Je me pose toutes ces questions très intimement et j’essaie de les soulever dans mes chansons, avec mon background de non-philosophe et de personne qui parle une langue « normale ». » On lui fait remarquer que de même qu’elle philosophe sans être philosophe, elle réalise un album extrêmement politique sans écrire une seule protest-song, au sens littéral (dylanien ?) du terme. Rien que par les thèmes effleurés, par les mots employés, par les choix de songwriting. Contre le futur est de ces albums qui suintent la politique sans jamais la nommer, de ces œuvres qui vous rappellent, sans brutalité mais avec fermeté, que tout, quoiqu’il advienne et qu’elle que soit l’intention initiale, est politique. D’une manière ou d’une autre. L’inverse de cette tendance imbitable à jouer les « chanteurs citoyens », attitude devenue tellement cliché qu’on finit par ne même plus pouvoir distinguer lorsqu’elle est sincère et lorsqu’elle relève de la pose – et qui de toute façon n’est jamais ni un plus ni un moins pour la musique elle-même. C’est tout le problème du difficile héritage des sixties : Joan Baez a mis le pied à l’étrier à Bob Dylan, leur relation est assurément devenue mythique, leurs figures sont l’une et l’autre symboles d’une époque… il n’y en a pas moins un gouffre abyssal entre Here’s to You et A Hard Rain’s a-Gonna-Fall, la littéralité d’un côté, la suggestion de l’autre. Le texte d’une part, la force d’évocation en face. Nul besoin de savoir de quoi parle A Hard Rain…4 pour ressentir ce vent mauvais qui souffle sur le monde. « Il y a heureusement des gens – dans la musique comme dans l’art contemporain – qui ont compris que la question politique n’était plus idéologique, qu’elle ne pouvait plus se poser telle qu’elle se posait dans les années 60/70. La chose politique aujourd’hui elle est dans la façon dont a tourné le capitalisme, jusque dans la façon dont on se parle. Dans la manière qu’on a de croire savoir, dans la manière qu’on a de dire « évidemment», d’accepter tout un tas de logiques impliquées dans les mots qu’on utilise. C’est pour ça que la chanson c’est lourd de conséquences : ce sont des mots qui sont censés rester dans la tête. Je pense que quand on fait des chansons il faut garder en tête qu’elles sont vouées à exister dans la mémoire des gens, qu’on ne va pas se souvenir que de la mélodie, mais aussi des mots. C’est un discours public. Je ne supporte pas les postures ironiques, je ne supporte pas les discours de songwriters qui passent leur temps à fuir par l’ironie en esquivant le problème même du sens et du langage. Moi je me le pose et c’est assez laborieux, complexe… mais passionnant, aussi. Je crois que si tu veux penser différemment, tu peux trouver des moyens d’ écrire différemment. Par exemple sur l’album il y a une chanson qui n’est écrite qu’avec des lettres et des chiffres [iD2F11D / MTiD] et quand tu utilises des mots qui ne sont faits que comme ça (« FAC », « GC »…) tu te retrouves avec une espèce de dictionnaire étrange, arbitraire comme l’est le langage, et là-dessus tu construis du sens. Et effectivement je me suis aperçue que j’ai écrit dans cette chansons des trucs que je n’aurais jamais formulés de la sorte, du coup la pensée qui s’en dégage est plus compliquée, elle… elle dit d’autres choses. Voilà : faire des chansons ça me permet de penser. Pas en contemplation ou en ascèse, bien sûr, mais de penser pour agir autrement. C’est pour ça aussi que l’album s’appelle Contre le futur ; ce n’est évidemment pas un album réactionnaire. Il se place contre le futur tel qu’on nous le vend, contre cette espèce de pré-écriture totalement aberrante qui est faite de l’histoire, cette idée que le futur est anticipable comme un simple by-product du présent. Le futur que je veux est précisément celui que je ne peux pas imaginer. » On retrouve ici en miroir le même rejet, la même défiance de la norme ou des dogmes que Perrine témoignait plus haut à l’encontre de la pop contemporaine. Parce qu’elle ne supporte pas le cynisme, et que le cynisme gouverne une grande partie de notre monde.

Et il certain que l’on retrouve dans Contre le futur une incandescence rare, presque paradoxale tant la jeune femme semble posée et réfléchie lorsqu’elle s’exprime, toujours à chercher le mot juste, parfois à lutter pour essayer de dire simplement des choses qui sont tout sauf réductibles à des slogans. Plus elle parle, et plus on comprend qu’elle qui persiste à dire qu’elle ne « sait toujours pas grand-chose de la musique » se soit trouvée dans ce domaine dont la mue récente pourrait presque entièrement être symbolisée par Contre le futur, l’objet : une petite pilule USB plutôt qu’un disque ou un simple échantillon numérique. « Je pouvais pas du tout envisager faire un album qui s’appelait Contre le futur et le sortir en vinyle. Il fallait en quelque sorte que l’objet soit à la hauteur du titre, pour en révéler la complexité. »

CLF-pill

Après seulement une poignée d’années de « carrière », elle fait déjà des connexions que certains ne font pas après des décennies, et témoigne d’une capacité à « sortir du cadre » tout à fait étonnante. Son regard sur son travail est parfois particulièrement acéré (« D’une certaine manière ma musique n’est pas encore-là. C’est sans doute pourquoi je ne l’ai jamais envoyée à un label et c’est pourquoi je ne pouvais pas m’arrêter après le premier album, ni après Contre le futur »), au moins autant que sur celui des autres (« Autechre c’est une musique qui dépasse le corps, elle va plus vite que le cerveau. T’es embarqué dans un rythme et soudain sans t’en rendre compte t’es plus dans le rythme. »). Le commentaire vaut évidemment tout autant lorsqu’elle évoque ce qu’elle prépare en ce moment (« C’est comme si ma musique commençait à d’avantage rejoindre l’intention. »).

Car ce n’est pas un hasard si l’on capte Perrine aux deux tiers de sa série de concerts à La Loge. On l’a raconté plus haut : c’est la performance qui a provoqué le véritable électro-choc, plus que la musique en elle-même. Rien d’étonnant à ce que celle-là occupe encore une place primordiale dans le « projet PERRINE EN MORCEAUX », qu’on imaginait volontiers assez mutant et… « Eh bah pas du tout ! » (rires communs, quoiqu’un peu contrits de notre côté) « Comme tout sort de très peu de choses ça implique des phénomènes de mise en boucle assez précis, du coup c’est hyper écrit et ça laisse très peu de place à l’aléa, ça demande pas mal d’attention… une machine c’est bête et méchant (rires) Après sur scène ce qui compte surtout c’est l’instant de… » Ne trouvant pas le mot exact, elle se met à mimer l’échange, mais on avait de toute façon bien compris l’idée, d’autant qu’environ une heure plus tôt elle nous confiait sa hantise du nombrilisme scénique – risque évidemment réel lorsque l’on est seul(e) en scène : « L’attention du public est tellement focale, tellement liée à une seule personne que c’est difficile de pas immédiatement se conforter dans la position de l’individu qu’on admire. » Elle, elle lutte contre cela, quand d’autres ne se poseraient même pas la question. Elle ne le dit pas explicitement, mais on soupçonne même que la construction de son nouveau set, « 30 minutes non-stop d’une pièce construite comme un tout » jouées en addendum à une première partie composés de morceaux de l’album, est un possible remède à ce problème. Une manière de retrouver cette espèce de communion pure… cette horizontalité qui allait de pair autrefois avec la musique populaire, bien avant l’invention du concept de star, et que la musique électronique a su, pendant un court laps, retrouver elle aussi. « J’ai envie de plus en plus de moments de transe, de danse… un autre rapport au son et aux mots. Quelque chose de populaire au sens le plus noble du terme, où grégaire ne rime pas avec médiocre, où personne est pris pour un con.. » En somme, de continuer dans une voie parfaitement convaincante à l’heure actuelle, en dehors de ce qui est considéré comme naturel, logique, convenable. Contre ce futur qu’on tente de nous vendre en capsules lyophilisées.

En concert le 11 novembre à la Loge
Dernier album, Contre le futur (2010), disponible ICI
Crédit photos : site de l’artiste

1. La formule est dure, j’en conviens. Elle est pourtant juste.
2. D’ailleurs, j’ai un doute. Ai-je rencontré Nick Cave ? Fringues hideuses mises à part, je n’en garde que peu de souvenirs.
3. « Perrine En Morceaux c’est de la musique qui ne ressemble pas. Merci de ne pas venir […] si vous souhaitez voir et entendre un truc habituel. »
4. L’imaginaire collectif s’est d’ailleurs chargé de résoudre cette question en prétendant communément qu’elle traite de la crise des missiles de Cuba. Ce qui n’est pas le cas, et dans le fond il n’est pas certain que ç’ait grande importance.

septembre 10, 2011

Meeting… Anthony Joseph (2)

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , — Thomas Sinaeve @ 9:00

Tenir son rang. On entend et utilise beaucoup l’expression depuis quelques années, le plus souvent assorti d’une négative d’ailleurs, en cette époque où les jeunes artistes, pour des raisons diverses et pas nécessairement de leur fait, ont de plus en plus en de mal à s’inscrire dans la durée. Les carrières sont de plus en plus météoritiques, les gloires du matin sont déjà usées la veille au soir – tout va plus vite et soyons lucide : nous – c’est-à-dire le Net et tout ce qui gravite autour – sommes sans doute les principaux responsables de ce zapping permanent. En 2011, la règle est désormais de publier un premier opus fulgurant, de se carboniser dans une tournée avant d’enchaîner les disques ratés et de sombrer dans l’indifférence. Alors oui, on entend de plus l’expression tenir son rang, sur une note quasi admirative : Anthony Joseph tient son rang, s’extasiera-t-on, alors qu’il y a quinze ans, être encore un artiste de premier plan après trois albums n’était jamais que le minimum syndical.

anthony-joseph-2009

Ledit Anthony Joseph n’a pour ainsi dire pas changé depuis notre première rencontre, il y a deux ans. Toujours aussi avenant, toujours aussi souriant. Toujours aussi impressionnant physiquement, alors qu’il n’est pourtant pas si grand. Quelque chose en lui suggère l’inaltérabilité, à l’image de ce visage échappant au temps et l’âge – il doit avoir la quarantaine bien sonné mais donne pourtant le sentiment d’avoir 30 ans pour l’éternité. Et puis bien sûr il y a ce sourire franc, presque enfantin, et cette voix qui, jamais hésitante, donne malgré tout le sentiment que chaque mot qu’elle prononce est parfaitement pesé et pensé. Les réponses d’Anthony Joseph sont toujours précises, millimétrées, au point d’anticiper nos prochaines questions à non pas une, non pas deux, mais trois reprises. Lorsqu’on lui demande de nous résumer ce qui s’est passé depuis notre dernière discussion deux ans plus tôt, c’est à peine s’il ne se met pas à nous énumérer son emploi du temps depuis octobre 2009. « Bref, l’évènement le plus important c’est sans doute que j’ai modifié en profondeur le line-up du groupe. Il y a différentes raisons à cela, et les inévitables bisbilles internes en font partie, mais j’avais surtout le sentiment que le Spasm Band dans cette incarnation était arrivé en fin de cycle. A la fin de la dernière tournée le groupe était vraiment au top – il mettait littéralement le feu. Or j’ai toujours pensé que c’est quand tu en arrives à ce stade qu’il est nécessaire de changer. J’ai donc chercher à prendre une autre direction, et à créer une nouvelle dynamique… à aller vers des choses plus heavy. » C’est effectivement la première pensée qui vient à l’écoute de Griot, ouverture torride sur laquelle le Spasm Band, sans bouleverser son univers, sonne plus tribal et puissant que jamais. Si le noyau dur du groupe n’a pas réellement changé, toujours articulé autour d’un duo guitare/basse vrombissant et des vents du formidable Colin Webster, l’apport rythmique des deux nouveaux venus (Michel Castellanos à la batterie et Oscar Martinez aux congas) est évident dans la force de percussion de l’ensemble (sans jeu de mots). « Le fait qu’ils soient tous deux cubains joue sans doute là-dessus. Cuba a une saveur tout à fait particulière, ni vraiment latine ni tout à fait caribéenne, qui se retrouve dans leur feeling au niveau de ces rythmiques pourtant très africaines. »

spasmbandlive

A l’instar de Jungle sur le précédent album, Griot sonne comme un résumé de cette démarche brassant les cultures plus qu’elle ne les transcende. Si c’était un met, on parlerait à coup sûr de la proverbiale « explosion de saveurs ». Africaines, latines, occidentales. Heavy funk, hard soul, jazz-rock. Son texte la place d’ailleurs directement en ce sens, typiquement « josephien » dans son mélange de tradition ancestrale et de poésie urbaine moderne. « Les griots sont des conteurs africains qui se transmettent leur art de génération en génération. Ils sont comme des groupes de musiciens (certains le sont d’ailleurs) : ils tournent de village en village, chantent des chansons, racontent des histoires et font circuler les nouvelles d’un endroit à un autre à travers cet exercice oratoire. Ils sont un peu l’Internet des villages africains (sourire) » La perche est trop belle pour ne pas la saisir : dis-donc Anthony Joseph, tu ne serais pas un peu beaucoup un griot moderne, par hasard ? Il rit franchement : « En un sens, oui, je suppose. Notamment quand je fais de la poésie. Disons qu’en tant que poète ayant la possibilité d’enregistrer des disques et la chance de parcourir le monde… oui, bien sûr, d’une certaine manière je trimbale des choses de Trinidad [son pays d’origine, NDLR] jusqu’en Angleterre [son pays d’adoption depuis la fin des années 80, NDLR Bis], des États-Unis vers la France… je ne compose pas les musiques, je laisse toujours le groupe s’exprimer en tant que collectif, aussi tous ces horizons se marient-ils très naturellement, un saxophoniste issu du free-jazz, un bassiste de funk ou un joueur de congas cubain… chacun fait entendre sa voix. » La réflexion fait d’autant plus sens lorsqu’on se souvient qu’au milieu des années 90, bien avant d’être chanteur, Anthony Joseph faisait déjà claquer ses mots dans des recueils de poésies où, aussi étonnant que cela puisse paraître, son charisme et son aura chamaniques ressortent déjà. Depuis Bird Head Son il y a deux ans, Anthony a d’ailleurs pris l’habitude de faire suivre ou précéder ses albums d’un nouveau recueil portant le même titre et s’inscrivant dans la même lignée. Ce qui ne signifie pas qu’il confonde pour autant les deux exercices. « C’est tout à fait différent. Bien sûr, la poésie contient sa propre musicalité, la poésie est de la musique, mais écrire l’une ou l’autre fait appel à des ressorts différents. Écrire un poème est une démarche très individuelle, qui inclut une grande liberté dans ce que tu vas faire de tes mots. Tu es libre de faire quatre ou huit vers, des longs, des courts… en musique tu as une structure, tu ne peux pas être complètement libre, faire n’importe quoi n’importe comment. La musique n’est que structure : que ce soient les couplets, les refrains, les chorus, les rythmes, les motifs… on en revient toujours à une idée de structure, à des formes. Évidemment en disant cela je laisse de côté la poésie classique, qui est très formelle. J’écris de la poésie contemporaine, c’est pourquoi c’est pour moi synonyme de liberté. Mais ce n’est jamais qu’une façon de parler. »

rubberorchestras-thebook

On le sent parti pour approfondir la question. Pas un hasard si l’on surnomme parfois Anthony Joseph le chaman ou le preacher man (même si ce qu’il prêche n’a guère de rapport avec la religion). Il y a quelque chose de professoral dans sa manière d’anticiper chaque question, et de développer chaque réponse jusqu’à être sûr d’être parfaitement entendu. Il semble obsédé par les formes et les structures, et sa pensée elle-même est étonnamment structurée lorsqu’il l’énonce : « La liberté n’existe qu’au sein d’un ensemble de règles. Sans cela elle n’a pas de ce sens. Tu as toujours besoin d’une structure » – on y revient – « sinon comment t’en libérer ? La structure existe de toute façon quoique tu fasses : la manière dont tu concentres ton énergie pour t’en affranchir, c’est cela qui définit ta conception de la liberté. » Il réfléchit une seconde. « C’est un peu compliqué à expliquer, je m’en rends compte. Disons que la structure, c’est ce qui t’enseigne la discipline, surtout en poésie où, dans l’absolu, tu peux très bien écrire un texte en deux minutes. » Et sur scène, alors ? Car l’on sait à quel point les prestations du Spasm Band sont incendiaires, et son leader habité. N’est-ce pas là qu’il trouve la vraie liberté ? N’est-ce pas là qu’il peut s’adonner à la destruction sauvage de ces formes qu’il a mis tant de minutie à construire ? Pas sûr, en fait. Pas tellement. « C’est encore différent, pour la simple et bonne raison que sur scène les choses se déroulent en temps réel. Il n’y a pas de touche PAUSE, pas de retour en arrière possible. Cela peut te donner une impression de liberté, tu peux changer les rythmes, les mots, tu peux improviser à l’infini sur une seule et même chanson. C’est une forme d’immédiateté, mais je crois qu’il y a une grande différence entre être spontané et être libre. Même pendant un concert, je ne crois pas qu’on puisse jamais être complètement libre – à plus forte raison en jouant ce style de musique. » L’essentiel, dans le fond, c’est de se sentir de libre – même sans l’être – et de donner l’impression qu’on l’est – même si on ne l’est pas. « Voilà. Je me sens complètement libre quand j’écris de la poésie, et je me sens complètement libre quand j’interprète un morceau, car je ne chorégraphie pas mes prestations. De toute façon, que veut dire être complètement libre, en matière de musique ? Cela induirait de pouvoir constamment créer quelque chose, à chaque chanson de chaque show. Sérieusement, qui fait ça ? A part quelques musiciens de free-jazz, je ne vois pas vraiment. Et dans mon style, je ne vois personne, mis à part BrowN SuGaR – mais ce sont bien les seuls qui me viennent à l’esprit. »

rubberorchestras

On discute, on discute, on écoute (surtout), et finalement on en oublierait presque de parler de ce nouvel album qui paraît demain et qui, à n’en pas douter, fera quelques dégâts dans les best of et autres classements de fin d’année. Mais avec Anthony Joseph, les sujets se mélangent et les thèmes, souvent, se confondent. S’il fait nettement le distinguo, du point strictement créatif, entre son travail de poète et son activité de songwriter/performer, impossible de parler de l’un sans revenir immanquablement à l’autre. C’est d’autant plus vrai dans le cas de Rubber Orchestras que le disque découle directement du livre. « J’ai travaillé pendant à peu près un an sur ce recueil, dont les textes sont assez expérimentaux et les thèmes abstraits. Je voulais essayer de créer des poèmes renfermant une action, impulsant un mouvement… L’inverse d’un sonnet, en fait. Quand tu lis un sonnet, tu es dans un univers donné, tu sais plus ou moins à quoi t’attendre. Tu sais comment ça va être construit, tu sais qu’il y aura un début, un milieu et une fin… etc. Ici, j’ai voulu réaliser des textes qui ne deviennent poésie qu’une fois que tu les lis. Impossible de savoir comment ça va finir : il fallait que ce soit étrange et que cela puisse t’emporter. Ç’a abouti à des textes extrêmement étirés, malléables, presque caoutchouteux [ruberry, en anglais]. Alors quand j’ai lu le poème de Ted Joans intitulé Rubber Orchestras, ç’a fait tilt. L’expression collait parfaitement avec ce que j’étais en train de faire. A tout point de vue. Un orchestre flexible, en perpétuelle mutation. » Là, on rit franchement. Impossible de se retenir. C’est bien ce type qui vient de nous faire l’apologie des structures et des règles qui, l’air de rien, se met à nous parler de son art comme de caoutchouc ? Anthony goûte le paradoxe : « Mais c’est bien pour cela que je me suis senti libre en l’écrivant (rires) En revanche convertir tout cela en musique, avec un groupe… c’était une autre paire de manches. Je voulais surtout éviter de refaire un album comme le premier [Leggo de Lion, en 2007], qui était plus axé poésie que musique, avec beaucoup de spoken word et ces longues jams en guise d’illustration. Je voulais vraiment composer des chansons, c’était un peu un défi personnel. En tant que songwriter je pense qu’il me reste encore beaucoup à apprendre – nous avons tous beaucoup à apprendre dans bien des domaines – mais je crois que, cette fois-ci, je m’en suis plutôt bien sorti. » Ah, ces poètes. Toujours à manier la litote en toutes circonstances.

Nouvel album, Rubber Orchestras,
Sortie ce mardi chez Naïve
Nouveau livre du même nom le 15 novembre, chez Salt Publishing
Crédit photo : sites de l’artiste

juin 26, 2011

Meeting… The Ankers

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , — Thierry Beauregard @ 9:00

Ça faisait déjà quelques semaines que ce rendez-vous était planifié sans l’être. Depuis que j’avais eu dans ma boite, par l’entremise de leur jeune manageuse, le premier EP du groupe, défendu ensuite bec et ongles en ces lieux, comme sur les ondes du Mouv’, quand elles s’ouvraient pour quelques minutes aux blogueurs. Et depuis un court gig au Scopitone, petite cave à quelques centaines de mètres de l’Opéra, durant lequel ils avaient montré qu’à défaut de lâcher déjà les chevaux, ils en tenaient l’attelage avec une prometteuse maîtrise.

Rendez-vous pris finalement un samedi après-midi dans l’appartement, vaguement rangé mais idéalement placé dans le cœur historique de Paris, de Tristan, le plus âgé des Stuart, les deux frères franco-australiens, initiateurs, animateurs et compositeurs du groupe The Ankers.

A l’heure dite ils sont là, tous les quatre, rasés de frais, habillés de pied en cap et tremblant à l’idée de recevoir l’une des dernières pointures rock de la websphère qui va les passer à la question…

Hum…, dans tes rêves, bonhomme, dans tes rêves.

ankers

La vérité m’oblige à dire qu’ils ont plutôt déboulé, genre armée en déroute, en rangs singulièrement dispersés, plus défaits les uns que les autres, suite à de noctambules aventures sur lesquelles ils n’ont pas jugé bon de s’appesantir, si ce n’est Jérémy, le bassiste, qui a d’abord convoqué à la barre la Bulgarie et ses représentantes féminines (et Sylvie Vartan n’y est pour rien), puis la mauvaise volonté acrimonieuse de sa mobylette, afin de justifier son retard. Vu le talent du gonze il lui sera beaucoup pardonné, surtout s’il œuvre au rapprochement entre les peuples, notamment à l’égard de jeunes femmes dont les parents vécurent tant d’années sous le joug communiste. Pour les carburateurs, les gicleurs et le démarreur de sa meule on lui trouvera une adresse ad hoc… Pour le reste, la vérité m’oblige aussi à dire que les barbes n’était pas coupées de frais, que les cheveux bataillaient, et que le fait de se retrouver tous les quatre leur a au moins autant servi à gérer leurs emplois du temps respectifs pour trouver les prochains créneaux de répétitions en studio qu’à répondre à mes quelques questions. Preuve qu’ils ont acquis cette assurance tranquille qui n’a plus rien à voir avec la morgue de ceux qui déboulent sur les scènes juste armés de leur foi et lestés d’une technique chancelante, preuve qu’ils possèdent cette sérénité que confère la certitude qu’ils ne se trompent pas de chemin et qu’ils commencent à en avoir assez vu pour savoir trier le bon grain de l’ivraie

Du reste, on a commencé par ça : le passé, récent mais déjà sérieusement dodu des deux frères Stuart, d’abord chevilles ouvrières des Wankers leur premier groupe de lycée, avec lequel ils tournèrent à Londres et patinèrent leurs grattes et leurs talents sur des scènes à la fois plus farouches et plus volubiles que celles de Paris « Il y avait un manager anglais qui nous avait chopé sur Myspace. Mais c’est lui qui louait les salles, qui prenait les risques financiers. Bon a eu rapidement un fan base là-bas. On s’est éclaté, on jouait dans des concerts d’après-midi. On arrivait, personne nous connaissait, et après il y avait une furie dans la salle. Quand nous on devait reprendre le train… c’était… Mais, bon, après professionnellement… ».

D’ailleurs ce rapport un peu schizophrénique à Paname, ville où tout a commencé, mais dont ils sentent bien qu’elle est trop étroite et trop froide, ça a marqué une bonne partie de l’entretien. Leurs récentes incursions en Province leur ayant définitivement dessillés les yeux sur le gouffre qui existe entre un public gavé de salles, de gigs, d’évènementiels, et ceux qui n’ont que le web ou la presse pour se brûler les yeux et de trop rares apparitions live pour se laver les esgourdes. Incursions qui, pour autant, ne leur ont pas mis la tête à l’envers, car ils ont suffisamment de lucidité pour savoir que ce n’est pas en sillonnant la France à l’antique méthode Little Bob Story, de Lille à Bayonne et de Brest à Strasbourg, de salles mal chauffées en contrats véreux, qu’ils ont quelques chances de se faire un nom. Suffisamment d’intelligence en fait pour avoir compris qu’il faudra bien en passer par des évènementiels qui leur permettraient de lancer enfin le très bon EP 5 titres, sorti depuis déjà quelques mois : « Il y a pas vraiment de méthode, entre faire des dates ou sortir un album. Ce qu’il faut c’est faire de la bonne musique. C’est une question de cycle. Si on sort bien le clip, c’est une putain d’opportunité. Il faut faire le bon promotionnel derrière, un show case avec des journalistes, créer un fan base. C’est là que peut être on peut partir sur une petite tournée avec des dates en Province. Pouvoir se mettre les couilles sur la table et y aller ».

ankers-EP

Oui, Paris, la France, la possibilité ou non de faire du rock en le chantant dans sa langue d’origine et d’en vivre, ici et maintenant, en voilà un questionnement de fond… qui ne leur échappe pas, au point même qu’ils peuvent parfois avoir une vision exagérément négative du rock français. Possible aussi qu’une cohabitation un peu rapprochée avec les bébés rockers et la scène Rock’n’roll Friday du Gibus les ait vaccinés, eux qui n’en gardent pas un excellent souvenir, et ne sauvent de cette orgie de groupes plus ou moins éphémères que les Second Sex.

Et qu’on ne vienne pas leur parler non plus de la French Touch. Non qu’ils la vouent aux gémonies, mais eux font du rock. Du rock pop psyché (ce qui est une fort bonne définition du reste). Choix qu’ils font plus qu’assumer !

D’ailleurs lorsque l’on en vient aux influences, les deux frères Stuart invitent tout autant leur père, artiste peintre et sculpteur australien qui leur a mis de drôles de puces à l’oreille (« La genèse c’est aussi notre père, avec une approche, particulière quoi, il écoutait toujours des trucs un peu bizarres, genre Steve Reich, des choses psychédéliques, des trucs bizarres… »), que des groupes comme les Vines ou les Hives. Avant d’en arriver évidemment aux Doors, à T Rex et aux Beatles. Comme un batteur doit toujours se distinguer, sinon on l’oublie vu qu’il est toujours derrière les autres (foutue injustice, tiens…), Mark, qui bat les futs et les cymbales avec eux depuis quelques mois, revendique haut et fort avoir toujours voulu devenir une rock star, et ce dès six ans après avoir entendu Welcome To The Jungle.

C’est peut être sur ces histoires de statuts de rock star, sur l’importance ou non du look, sur le fait ou non de se mater dans la glace, qu’ils se chicaillent le plus entre eux, partagés entre Tristan et Raphaël, certains que c’est d’abord la musique qui parle pour eux et que le look importe peu, et Jérémy, le bassiste, persuadé du contraire. Moi, je ne dis rien mais je souris intérieurement quand Raphaël reconnaît que Tristan, pas toujours à son aise sur scène, se forge un personnage sans le vouloir à force de regards sombres et énervés (« A la sortie de concerts, plusieurs fois il y a des spectateurs qui m’ont dit : ouah, ton frère il a un coté obscur, ça marche super bien sur scène »)… ben ouais, les garçons, croyez le ou pas, mais en rock, chaque détail compte… chaque détail… Mais, comme l’a judicieusement fait remarquer Jérémy, j’avais peut être un peu trop tendance à leur parler rock’n’roll quand eux parlaient musique. Parce que ce sont tous de foutus bons instrumentistes.

the ankers au scopitone

Bon, difficile en quelques lignes de rendre compte d’une conversation à bâtons rompus qui a duré plus de deux heures. Lorsque j’en suis venu au coté plutôt sombre de leurs textes (où il est question de se faire enfermer dans une pièce, ou de se sentir comme un terroriste), ils ont évoqué, sans s’y attarder (et moi pas plus), des fêlures d’enfance dont ils ont eu besoin de se libérer. J’avais envie de leur dire que c’est souvent un des meilleurs carburants pour la créativité, mais j’ai gardé ça pour moi, sachant que je leur écrirai un peu plus tard.

Alors, avant de se quitter on a évoqué les reprises qu’ils affectionnent de jouer (le Five to One des Doors, ou un titre de Peter Tosh qu’ils travaillent actuellement), et aussi le temps qu’ils se donnaient pour y arriver. C’est là que leur tranquille assurance est réapparue, dans ce qu’elle a de plus souveraine : « On ne se met plus cette pression-là en fait. On taffe aussi à coté, on a tous un boulot. Puis t’as des groupes qu’ont marché tard, regarde les Franz Ferdinand, Dire Straits, ils étaient pas jeunes.  Alors… L’important c’est de faire ce que t’aime. »

Et puis je les ai laissé, et je suis redescendu vers Notre-Dame. Si j’avais été croyant, j’aurais bien été cramer un cierge pour que des groupes de cette qualité finissent pas trouver le public qu’ils méritent d’avoir, et aussi pour que demain des centaines de milliers de types et de filles se mettent à lire Interlignage et qu’ils adhèrent sans barguigner aux coups de cœur que j’y balance à la despérado !

Puis j’ai compris qu’il était temps de reprendre mon RER…

The Ankers EP 5 titres éponyme et disponible sur toutes les bonnes plateformes légales.

juin 19, 2011

Meeting… Pierre Mikaïloff (2)

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , , , — Thomas Sinaeve @ 9:00

Il y a des gens comme ça, pas beaucoup mais quelques uns, c’est un plaisir de les interviewer. On y va pour le travail évidemment, par intérêt pour ce qu’ils font bien entendu, mais on y va le cœur léger parce qu’on sait que ce sera facile, que le résultat coulera tout seul et qu’on n’aura pas à se prendre la tête pendant deux jours pour essayer de reformuler dans un français correct une demi-douzaine de banalités. Pierre Mikaïloff est de ceux-là, et la précision n’est sans doute pas inutile tant, par définition, un Meeting… Mikaïloff nous verra parler d’à peu près tout le monde sauf dudit Mikaïloff. On s’installe confortablement, on allume l’enregistreur, on pose la première question… et lorsque l’on relève la tête cinquante minutes plus tard, l’entretien s’est achevé sans même qu’on ait vraiment réalisé qu’il avait commencé. Être interviewé, c’est aussi un art.

mikaïloff-2011

L’auteur de Cherchez le garçon, biographe de Bashung, de Noir Désir et de tant d’autres, publie ces temps-ci un livre sur Jacno, « inconnu célèbre » pour Rectangle, bien sûr, qui illustra durant des années la pub Nesquik, pour Amoureux solitaire évidemment, le plus grand succès de Lio, ou encore pour le générique de Platine 45, sans jamais vraiment connaître le succès en tant que lui-même. L’expression exacte étant plutôt participe à ce Jacno, l’Amoureux solitaire, puisqu’il s’agit d’un ouvrage collectif dans lequel trois plumes différentes mais également inspirées se mettent au service du parcours cahoteux de Denis Quilliard (de son vrai nom) : « Outre un mot de Daho et une très belle préface de Higelin, qui nous a écrit un magnifique poème – une vraie ode à Jacno, il y a Jean-Éric Perrin, ancien journaliste de Best ou de Rock’n’Folk, dans lequel il avait fondé la rubrique Frenchy But Chic – qui présentait tous les groupes français émergents – et a depuis écrit vingt-cinq ou trente livres sur la musique… et puis Stéphane Loisy, directeur de collection au Rocher et chez Alphée, qui était lui aussi ami de Jacno. On a chacun pris une période de sa vie, Jean-Éric s’est plutôt focalisé sur la période punk avec Stinky Toys, moi sur la période 80/90 (Elli & Jacno et puis Jacno en solo). Quant à Stéphane il raconte les dernières années et anticipe l’après-Jacno, c’est-à-dire ce qu’il va probablement devenir à présent que des tas de musiciens se réclament de son héritage. En ce moment je ne peux pas lire une chronique d’un nouveau groupe ou d’un nouveau duo sans que l’on y écrive à la manière d’Elli & Jacno ou à la manière de Jacno1… donc je pense qu’il va accéder petit à petit à la reconnaissance qui lui a désespérément échappé durant toute sa vie »

jacnolamoureuxsolitaire

C’est l’étrange beauté de la chose : durant plus de trente ans, Jacno a campé bien malgré lui sur une invisible ligne médiane entre l’underground et le mainstream, la pop et la variété, le statut iconique d’un Christophe ou d’un Bashung et le rôle du chanteur populaire mais prisé des intellectuels, à la Daho. Jusque dans sa mort même, dont on parla beaucoup et peu, plus que prévu peut-être – tellement moins bien cependant. « C’est le mystère Jacno, et pour l’élucider il faut peut-être aller un peu voir en cuisine ce qui se passe, niveau business. Il a principalement travaillé avec des labels indépendants, ce qui signifie enregistrer la plupart du temps avec des moyens dérisoires, ce qui signifie se débrouiller pour monter des plans, des co-productions avec des studios… bref voilà, il a jamais bénéficié d’une exposition médiatique maximale, il a jamais eu de campagne de promo… on n’a jamais vraiment travaillé ses disques comme on peut travailler ceux d’artistes signés sur des majors. Et puis ce n’était pas un animal de scène, il en a fait très peu et ne pouvait donc pas avoir un public par ce biais comme ce fut le cas pour un Thiéfaine ou un Higelin. Restaient les disques, mais un disque qui ne passe pas en radio c’est un disque qui se vend à mille exemplaires et reste réservés à quelques happy few. Alors dans le business, plein de gens l’aimaient – ou disaient l’aimer – mais personne faisait grand-chose pour lui. » La manière dont Pierre a fait sa connaissance peut d’ailleurs être vue, en quelque sorte, comme un cas d’école : « A l’origine on se rencontre pour travailler ensemble : on doit partir en tournée, on fait un super cocktail avec son producteur qui nous fait rêver en nous parlant d’un minibus qui doit partir en janvier pour trente-cinq dates… et comme à chaque fois avec Jacno, le château de cartes s’écroule au bout de quelques jours. Je l’écris dans le bouquin… : ce jour-là j’ai perdu un employeur mais j’ai gagné un ami. »

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Jacno, « l’inconnu célèbre », ou peut-être devrait-on dire « l’étranger familier ». Moi-même je m’étonne, en en discutant avec Pierre Mikaïloff, de savoir autant de choses à son sujet en en ayant paradoxalement lu si peu, en ne l’ayant quasiment jamais vu à la télévision (où il n’était que très rarement invité) et en ne me rappelant même pas d’interviews à la sortie de ses disques, sur un rythme il est vrai sporadique. D’une certaine manière, tout ce que je peux connaître de Jacno m’est parvenu par la bande, en creux au travers de ce qu’en disaient les autres – puisque l’étranger familier a travaillé quasiment avec la terre entière 2. Il est vrai aussi que les deux albums d’Elli & Jacno, Tout va sauter (1980) 3 et surtout le chef-d’œuvre Boomerang (1982), ses Oh là là et ses Roulette Russe… ont bercé mon enfance, brouillant encore un peu plus dans ma tête l’image de l’artiste. Car si mes parents, pas franchement tournés vers l’underground, avaient ce genre de disque à la maison… c’est qu’il ne pouvait donc être si méconnu que cela. « Dans les années 80 j’étais complètement fan d’Elli & Jacno, c’était pour moi l’un des trucs les plus importants en France à l’époque, une référence classieuse. Autant je pouvais être déçu par pas mal d’albums français que j’achetais, parce qu’ils étaient mal produits ou que les chansons n’étaient pas terribles, autant Elli & Jacno ils étaient intouchables. Ne serait-ce que leur look… tu voyais une photo d’Elli & Jacno, ça tuait, quoi. Ça laissait tout le monde sur le carreau. Et en effet, ça passait en radio, ça passait en télé… ça faisait partie de l’air du temps, ce qu’on pourrait appeler la couleur des années 80. Et puis ils ont fait la BO du film d’Eric Rohmer, Les Nuits de la Pleine Lune, qui a plutôt bien marché… ils incarnaient une sorte de branché populaire, ou de branché tourné vers le grand-public. » La place qu’occupera plus tard Daho, en somme. « Il y a une vraie filiation, oui. Daho les rencontre lorsqu’il est encore étudiant et fait jouer les Stinky Toys à Rennes, en 78. Quelques mois plus tard Jacno écoute les maquettes de Daho et cela va l’amener à produire son premier album, Mythomane [en 1981]. Et en même temps Elli & Jacno, malgré tout, ça n’a pas marché autant que ç’aurait dû. Je pense à cause d’un côté… séditieux, qui dérangeait le grand public. Ça pouvait avoir les apparences rassurantes de la variété mais quand tu prends les textes d’Elli, il y a toujours un côté désespéré, assez sombre, on va parler de suicide, d’amours défuntes… et je crois que cet aspect-là était sans doute de trop pour qu’ils aient un succès massif. » Ce même succès de masse qu’Elli sut saisir quelques années plus tard sur son premier album solo (Bom Bom) et avec le sempiternel (mais délicieux et imparable) Toi mon toit. « Elle a su surfer sur l’ère du temps, assimiler plein d’influences très porteuses à l’époque, le côté world, le côté très dansant… Jacno a toujours été très attentif à ce qu’elle faisait, très respectueux. »

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Pop à défaut d’être populaire, précurseur à défaut d’être complètement visionnaire à l’époque de Rectangle (où il sera « le premier à faire de la musique électronique de manière populaire, en se démarquant du côté hippie un peu ringard que pouvaient avoir des gens comme Jean-Michel Jarre ou Space, en arrivant avec cette classe issue du punk et du rock’n’roll »), Jacno conserve cependant quelque chose d’insaisissable. Toujours ce sentiment de savoir sans connaître, indissociable de son évocation pour quiconque, précisément, n’a jamais eu l’occasion de le côtoyer. On pourrait en parler pendant des heures avec Pierre, qui sur ce sujet comme sur tout ce qui le passionne se révèle intarissable, en ami dévoué frappé d’admiration sincère (à moins que ce ne soit l’inverse). Mais ce ne serait pas nécessairement rendre service à un livre qui mérite le détour, tant pour ses textes que pour la qualité de son iconographie, ni biographie ni beau livre, ni témoignage pathos à la « notre ami trop tôt disparu » ni ouvrage documentaire formel… objet musicalo-littéraire non identifié collant somme toute à merveille avec le foisonnement artistique de son héros-sujet. Alors on préfèrera terminer sur deux questions, simples et compliquées à la fois, avant de laisser Pierre Mikaïloff retourner à la relecture de son dictionnaire des années 80 4 : quels sont les traits dominants chez Jacno et chez Denis Quilliard, musicalement et humainement ? Silence pensif. Puis : « En fait Jacno il a toujours fait la même chose, quelles qu’aient été les époques et les étiquettes qu’on a pu lui coller. Il apparaît parfois mystérieux aux gens, et sans doute l’était-il par certains côtés mais c’est avant tout un songwriter, un fan de chansons qui a toujours cherché des mélodies, que ce soit sur son piano ou sa guitare. Il y a une logique, dans son œuvre : quand on écoute les premières chansons des Stinky Toys c’est peut-être pas encore parfait, c’est peut-être encore en devenir mais tout est déjà là, on peut deviner ce que sera plus tard Jacno. Ce qu’il faut dire aussi c’est que, grand mélodiste, il est devenu au fil du temps un grand parolier, avec un univers très personnel. Quant au trait de caractère… je dirais son incroyable gentillesse. C’est peut-être la seule personne que je connaisse qui n’était pas capable de faire du mal à quelqu’un. C’est pas parce qu’il a disparu que je dis ça, hein… c’est vrai : c’était une personne qui n’était pas négative. Quand quelqu’un le décevait il passait à autre chose et il oubliait, il n’était jamais dans la rancœur ni dans la haine. C’était pas quelqu’un qui était venu sur terre pour emmerder les gens, juste pour faire de la musique. Et ça se sent dans certains de ses textes, où on a l’impression qu’il est un peu paumé dans ce monde. Dans Je viens d’Ailleurs il le chante : Je viens d’Ailleurs et je n’ai qu’une envie c’est d’y retourner, et c’était un peu ça, Jacno : quelqu’un qui était perdu dans cet univers qu’il ne comprenait pas, et qui se demandait un peu ce qu’il faisait là. »

Jacno, l’Amoureux solitaire, avec Jean-Eric Perrin et Stéphane Loisy,
Disponible depuis le 3 juin aux éditions Carpentier.
Crédits photographiques : Céline Guillerm (1), Editions Carpentier (2), Vogue (3) et Warner (4)

1. Vous imaginez le choc : Pierre est donc en train de nous dire qu’il ne lit jamais les chroniques d’Interlignage. Ce qui lui fait d’ailleurs un point commun avec la plupart de ses rédacteurs.
2. Outre Daho et Higelin, il faudra encore citer le sublime premier album solo de Darc, Sous influence divine, qu’il produit et co-signe en 1987.
3. D’ailleurs réédité ces temps-ci.
4. Cosigné avec Carole Brianchon et sous la direction de Gilles Verlant, à paraître chez Larousse en octobre.

juin 12, 2011

Meeting… Hoquets

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , — Thomas Sinaeve @ 3:18

Depuis le temps que ça traînait, il fallait bien que cela arrive un jour. Tu enchaînes les Meeting… à un rythme de plus en plus effréné. Tu orientes de moins en moins tes choix par rapport à la musique et de plus en plus par rapport au potentiel de la rencontre. Comme toute activité dont on prend l’habitude, tu prépares les entretiens de manière de plus en plus mécanique, presque sans y penser. Tu te reposes sur tes acquis. Et tu finis par te faire rembarrer de belle manière. Pas méchamment ni rien. Pas de manière antipathique. Juste : tu te sens subitement un peu con, tu rougis et baisses les yeux. Tous les journalistes ont déjà vécu ça au moins une fois, et comme les autres tu ne te hâteras pas d’aller le raconter.

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En l’occurrence, le rembarrement (quoi ? On dit rembarrage ?) te prend d’autant plus à revers que tu ne te méfiais pas. Ces Hoquets avaient quand même l’air de sacrés rigolos, tu le savais pour les avoir vus sur scène dans un de leurs shows foufous furieux, gigotant en chœur dans la plus pure tradition du N’importe-quoi-magique. Comme il s’est avéré rapidement que les mecs étaient super sympas, tu t’es retrouvé à baisser ta garde sans t’en rendre compte, moins rigoureux dans le choix des mots, et lançant sur le mode du badinage une énième remarque sur l’effervescence de la scène belge que tu n’avais même prévu d’évoquer dans l’interview… et là, schplock ! Maxime te reprend de volée. Poliment, calmement. Presque gentiment. Mais un beau smash tout de même : « Le secret de la scène belge c’est qu’il n’y en a pas. Pour moi par définition le propre d’une scène c’est que c’est un truc compact. Ce que vous vous appelez scène belge, en France, c’est des groupes qui sont exportés chez vous, qui forment une espèce de conglomérat plus ou moins cohérent… mais ce sont des gens qui ne se connaissent pas entre eux. Je sais pas, qu’est-ce qu’il y a comme truc belge qui marche en France ? Selah Sue ? Stromae ? » Un peu déstabilisé et ne te rendant pas compte qu’en effet, l’expression scène belge était extrêmement mal choisie, tu baragouines un truc. Puis un autre. Tu tentes de t’appuyer sur ce que t’ont dit les belges précédemment invités de cette rubrique (« mais par exemple, Auryn m’a dit qu’à Bruxelles tous les groupes se connaissaient… » ; « Bah tu vois j’y suis depuis des années et je la connais pas. A Bruxelles il y a tellement de couches différentes que personne se connaît. Marc Huyghens je l’ai croisé deux fois, pas plus, et il habite à cinquante mètres de mon boulot. ») Mais bon, dans le fond tu as tort et t’es rendu coupable de ce que tu méprises le plus chez tes confrères : la formule à l’emporte-pièce, préfabriquée et vide de sens.

Heureusement, ta maladresse liminaire ne suffit pas à casser l’ambiance. D’une part, il est plutôt agréable de se sentir idiot, si c’est le prix à payer pour rencontrer des gens qui ne confondent pas politesse et hypocrisie. Et d’autre part, les Hoquets sont si charmants que tu parviens assez aisément à reprendre tes esprits sans éprouver le besoin de te cacher dans un trou. Il faut dire qu’il y en a, des choses à se raconter, quand on croise un groupe si singulier, avec ses trois membres de nationalités différentes (Maxime est donc belge ; McCloud est américain et François est… français) et son étrange formule musicale construite (c’est le cas de le dire) sur des matériaux de récup’. De la pop artisanale au sens littéral du terme, industrielle par essence, lo/fi à un degré tel qu’il faudrait presque inventer un nouveau mot. Maxime te narre la petite histoire : « McCloud m’avait invité à jouer chez lui, par un dimanche ensoleillé. L’après-midi s’écoulait lentement, et il avait ces petites guitares monocordes, qu’il avait construites lui-même avec des boites de conserve – des ien-ien. On a commencé avec ça, puis on ramassé des bouts de bois qui traînaient sur la terrasse, on s’est mis à taper dans des rythmes un peu dansants, et puis on a chanté pro-régions, pro-communautés »… et puis ils ont cuvé et se sont aperçus qu’ils avaient créé un monstre. « Justement le pire c’est qu’on n’était même pas bourré (rires). On pourrait croire que c’est un délire de mecs bourrés, mais non. » Bien entendu, comme tout bon conte de fée, le danger ne tarde pas à pointer le bout de son nez. McCloud : « Maxime m’a demandé si François pouvait jouer avec nous et j’ai dit non. Ca s’est fini par un duel au bras de fer, et François a gagné, j’ai donc dû l’accepter. »

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La suite semble presque s’écrire toute seule : un nom « qui était déjà là » et qui – c’est le moins qu’on puisse dire – claque, un an et demi d’existence et un slogan génial : « On joue du R’n’Belge ». Un genre révolutionnaire, définit par un McCloud goguenard comme « de la musique rythmique inspirée par la vie en Belgique ». Une vie que l’on imagine donc dansante, voire tribale (Cf. le morceau… La Belgique, justement, qui inaugure l’album). « Dans un sens, oui (rires). Comme on habite dans une ville-état, on a décidé d’aller encore plus loin et de revenir aux tribus culturelles et musicales ». On image sans mal le R’n’Belge destiné à faire des émules – sinon à déferler sur l’Europe et bouter Rihanna hors du continent. « On le saura dans un temps« , répond Maxime du tac au tac. « Mais quand on joue devant des gosses ils sont toujours subjugués » Ça tombe bien qu’il en parle : tu avais justement prévu de leur demander s’ils préféraient jouer devant une assemblée uniquement composée d’enfants, ou bien uniquement composée de vieux. Les deux publics, pas nécessairement rock’n’roll par définition, semblant également susceptibles d’adorer leurs shows délirants et tribaux, quoique pour des raisons radicalement opposées. François : « Ah, les deux. L’idéal c’est sûrement d’avoir les deux dans la salle. L’autre jour à Lyon c’était vraiment incroyable, il y avait plein de vieux, plein de conseillers municipaux, et tout le monde était en train de swinger ensemble. C’était super. » Et McCloud d’ajouter qu’« une mémé rock », c’est quand même « hyper-chouette ».

Car le secret du groupe, et donc celui de ce R’n’Belge qui s’apprête sans en avoir l’air à changer la face de l’Humanité, c’est évidemment la scène. Des concerts, encore des concerts, toujours des concerts… depuis le début de l’année, les Hoquets tournent sans relâche et sont en train de se tailler une belle réputation de bêtes de scène. Ce que tu confirmeras dans ton papier, même si tu les a vus dans des conditions particulières, au Café de la Danse, face un public sans doute un peu moins déchaîné qu’à l’accoutumée et surtout séparés de lui par une large fosse, eux pour qui jouer au plus près des gens revêt une importance particulière, « ne serait-ce que pour que les gens puissent voir les instruments et constater que ce ne sont pas des boites à rythmes », note François. « Pour l’instant, à chaque concert c’est un peu comme si on recommençait : on est allé à Laval où bien sûr personne ne nous connaissait, hier soir [le 23 mai] on était à Nantes, où on n’avait jamais mis les pieds… » ; « D’une certaine manière on peut encore profiter de l’effet de surprise », complète Maxime. « Ce ne sera plus trop le cas l’année prochaine, il y a déjà des gens qui reviennent. À Bruxelles il y a des « fans hardcore » nous ont déjà vus sept ou dix fois, et ils prennent encore du plaisir parce que c’est toujours un peu différent. » Pour autant, ce qui frappe et séduit à la première écoute de Belgotronics, c’est que les Hoquets sont assez loin d’être frappés par le syndrome du groupe se consommant avant tout sur scène, et dont l’album ne serait qu’un simple support aux morceaux. Le leur est même par instants franchement différent de leurs performances lives, plus funky peut-être, plus riche soniquement et harmoniquement, sans aucun doute. François : « Il y a pas mal d’instruments qui n’ont été fabriqués que pour le studio, qu’on ne pourrait pas réutiliser en live… par exemple des caisses de vin légèrement déclouées qui sonnaient exactement comme des synthés analogiques. Avec un micro bien placé tu rentres vraiment dans un travail de design sonore, qu’on peut faire aussi sur scène bien sûr, mais dans une moindre mesure. Là, il s’agit quand même d’aller chercher à chaque fois LE son qui pourrait bien coller, bien rendre… » Maxime opine du chef : « Pour moi ça n’a aucun intérêt d’essayer de refaire en studio ce que tu fais sur scène, je trouve même l’idée assez étrange. »

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Un travail de design sonore aux contours pour le moins ovniesques, même si l’on peut déceler ici ou là quelques choses d’Outkast, voire d’Akron/Family dans son versant le plus branché jam. Deux groupes avec lesquels Hoquets partagent d’ailleurs un goût prononcé pour les chansons, jamais sacrifiées sur l’autel de l’expérimentation. McCloud : « C’est hyper-évident depuis la première fois qu’on a frotté les bouts de bois ensemble. C’est l’évidence de… pas d’une recherche, mais plutôt d’une curiosité. C’est cette curiosité qui est la force derrière tous nos morceaux. On l’a pas joué à la Ok, on est des Musiciens, on va faire de la Recherche Sonore. C’est complètement décomplexé. Plutôt, hop ! [il joint le geste à la parole en tapant sur la table en même temps] Ça fait un bruit, quelle sorte de bruit, est-ce qu’on l’utilise dans un morceau, et si oui tant mieux. La manière dont on a créée les chansons est elle-même très organique ». Maxime renchérit : « J’écoute beaucoup de musique expérimentale, mais c’est vrai que ça repose sur des projets sonores très pointus, qui manquent parfois un peu de dimension humaine. Et comme j’écoute aussi beaucoup de musique pop depuis que je suis gamin… je dirais que l’intérêt c’est justement de concilier ces deux mondes, l’entertainment et l’Art, de jeter des ponts entre eux. » Le résultat est en la matière plus que convaincant, avec quelques titres (Gentse Speciaal, Chaud boulet et surtout Couque de Dinant) réussissant miraculeusement ce crossover. Comme souvent, c’est McCloud qui conclut le chapitre : « Moi je suis super à l’aise avec le R’n’B, avec le hip hop, avec la musique de merde des stations radios… parce que c’est des trucs qui arrivent à ma tête direct, les mélodies faciles, les paroles… Quand j’étais à Bordeaux, j’ai eu une crise d’insomnie et j’ai marché partout dans la ville, sans les chercher j’ai croisé tous les lieux où il y avait les prostituées et j’ai commencé comme ça : Girl, what are you doin’ tonight? / I wanna see you… Vraiment débile, dans le fond, mais ça vient de manière assez naturelle. » Evidemment ça passe moins bien par écrit, mais le lecteur aura compris de lui-même que le décidément lunaire McCloud s’est bel et bien mis à chanter au milieu du bar. C’est d’ailleurs lui également qui tient à conclure l’entretien, en adressant un message personnel aux lecteurs d’Interlignage : « Le but de notre projet c’est de partager des idées et des expériences, et donc quand on fait des tournées, de la même manière qu’on chante Couque de Dinant ou Maitrank 1, on aimerait bien savoir ce qui se passe dans les endroits où on est, ce qui est vraiment local et qui n’est pas le McDo… quoi boire, quoi faire, comment vivre, tu vois ? Souvent quand on fait des concerts les gens nous filent une bouteille de quelque chose qui vient des Etats-Unis… c’est pas très drôle, nous on aime bien faire des découvertes, c’est avec cet esprit que le projet a commencé et on aimerait vraiment faire cet échange avec les gens. »

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Belgotronics, des Hoquets,
Disponibles chez Crammed depuis le 11 avril
En concert ce soir à Saint-Brieuc, au Festival Art Rock (voir notre agenda pour les autres dates)
Crédit photo : site des artistes

1. L’une et l’autre spécialités belges.

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