Interlignage L'anti-zapping culturel

octobre 17, 2014

King’s game, de Nobuaki Kanazawa

Filed under: Critiques — Étiquettes : , — Myriam Ronseaux @ 12:00

Comment réagiriez-vous si vous étiez confronté à un jeu mortel, impliquant des camarades de classes que vous côtoyez tous les jours ? La question qui fâche, n’est-ce pas ? Car nous savons tous ce que vous feriez en réalité : sauver votre peau à tout prix car telle est la nature humaine de réagir ainsi. L’instinct animal que l’Homme conserve n’admet pas autrui. De fait, il est inutile de nier l’évidence en disant que l’on chercherait à sauver les personnes que l’on aime, tout comme il est inutile de nier que l’on sacrifierait d’abord ceux pour qui l’on éprouve de l’aversion.

King’s Game relate bien cela dans un réalisme horrifiant. Ainsi que les coups bas hypocrite, lâche et égoïste insufflés par la terreur de mourir. Et tout cela à cause de quoi ? D’un jeu qui passe par le portable… De quoi vous faire réfléchir largement sur la technologie d’aujourd’hui… Quel est donc ce jeu mortel  appelé jeu du roi ? Il s’agit en fait pour la classe de Nobuaki Kanazawa (le personnage principal qui est aussi le nom de l’auteur !) d’obéir aux ordres du roi (dont l’identité est mystérieuse) sous peine de mort.

Ces ordres sont, au début, assez amusant : tel garçon doit embrasser telle fille de la classe avant que les 24h ne soit passées. Rien de bien méchant, n’est-ce pas ? Seulement, au fur et à mesure que nous progressons dans l’histoire, cela se complique et tourne littéralement à la perversion. Seriez-vous prêt à coucher avec quelqu’un (dans un délai de 24h), au risque de tromper votre petit(e) ami(e) sous peine de mort si vous abandonnez ou n’obéissez pas ?

En sommes, jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour sauver votre vie ? C’est là que la situation devient intéressante car ces élèves sont confrontés à quelques chose dont il ne devrait pas se soucier à leur âge : la mort. La terrible faucheuse qui nous envoie au néant et qui au fur et à mesure touche les élèves avec une mise en scène macabre touchant de près au corps tels que la pendaison, la décapitation ou encore le démembrement (ce qui est bien typique de la culture asiatique avec aussi les thèmes de la malédiction de démons, ou encore de l’honneur).

Ces élèves qui n’ont rien demandé doivent donc jouer le jeu, quitte à être responsable de la mort d’un ou de plusieurs de ses camarades (de même en désobéissant au roi, l’un des désignés condamnera forcément l’autre désigné). Du sadisme pur et dur. Une horreur inimaginable car toute une classe est vouée à une sorte de sacrifice progressif que ce soit de la part du roi ou des élèves eux-mêmes. Nous nous posons alors la question : est-ce qu’ils vont s’en sortir ? Mystère.

D’horreur en horreur, le livre de cet auteur japonais nous met les nerfs à fleur de peau. Le suspense est insoutenable, cruel comme le jeu du roi et pourtant si proche de nous par la manière dont l’auteur utilise la technologie pour créer l’atmosphère (Kanazawa travaille, en effet, dans l’informatique). Même si les noms des lieux et des personnages ne nous trompent guère sur le pays dans lequel l’histoire se déroule, cela pourrait très bien se dérouler dans l’occident que nous connaissons ce qui, en y pensant, est terrifiant.

King's Game

King’s Game, de Nobuaki Kanazawa
Date de parution : 15 mai 2014
Format : 22,4 x 14 x 3,6 cm
Editeur : Lumen
Nombre de pages : 373

Crédit photographique : Édition Lumen

octobre 6, 2014

L’apprenti Epouvanteur, de Joseph Delaney

Filed under: Critiques — Étiquettes : , , — Myriam Ronseaux @ 12:00

Vous pensiez tout savoir sur les sorcières, gobelins et autres créatures surnaturelles ? Alors cette série de dix livres, agrémentés de deux annexes (Les Sorcières de l’Épouvanteur et Le Bestiaire de l’Épouvanteur, annexes en soi très pratiques), a de quoi remettre en cause votre connaissance sur ces créatures malfaisantes, terrifiantes mais non moins fascinantes. Delaney, auteur anglais vivant dans le Lancashire, maîtrise sa culture et régénère le genre du fantastique en se servant malicieusement de nos terreurs nocturnes de l’enfance et cela fonctionne !

Qui n’a jamais eu peur du noir ? Qui n’a jamais vérifié, dans son placard ou sous son lit, s’il n’y avait pas quelques croque-mitaines planqués ? Qui n’a jamais sursauté lorsque sa maison produit des craquements sinistres ? Qui, au final, n’est pas superstitieux ? L’auteur s’amuse avec tout cela en une délicieuse horreur qui nous captive de bout en bout. Pas besoin d’aller loin pour trouver la créature terrifiante, il suffit de décrasser le bon vieux mythe de la sorcière dont les histoires fourmillent particulièrement en Grande-Bretagne !

Commençons par le commencement : soit L’Épouvanteur, à ne pas confondre avec l’épouvantard d’Harry Potter qui est une créature prenant la forme de nos peurs. Néanmoins, il y a quand même un tout petit lien quand on y regarde de plus près car l’Épouvanteur dans la série de Delaney “épouvante” littéralement les personnes qui ne connaissent rien à l’Obscur (source du mal qui croît au fur et à mesure des livres). Pourtant, ces mêmes personnes sont obligées de faire appel à lui car personne d’autre ne peut les débarrasser des gobelins ou des esprits frappeurs qui hantent leurs maisons ou leurs villages (les prêtres étant inaptes et ignares en la chose selon le maître Épouvanteur).

Une fois la définition faite, parlons des personnages. La série est racontée à la première personne donc nous lisons l’histoire à travers le regard du héros, Tom Ward (sauf dans le tome 9 Grimalkin et L’Épouvanteur dans lequel nous avons le point de vue d’une sorcière). Ce jeune garçon qui a treize ans au début, est le septième fils d’un septième fils : condition nécessaire pour être Épouvanteur car ces personnes perçoivent des choses liées à l’Obscur que les gens normaux ne ressentent pas.

L’apprenti Epouvanteur, de Joseph Delaney

De fait, Tom part en apprentissage, à Chipenden, chez l’Épouvanteur expérimenté nommé Gregory. En ce lieu, il apprend non seulement la théorie mais aussi la pratique soit la manière d’entraver un gobelin (qui nécessite la construction d’une fosse enduite de sel et de limaille de fer, d’une dalle enduite en dessous des mêmes ingrédients), mais aussi les différentes sortes de sorcières (les pernicieuses, les bénévolentes…) et magie (magie du Sang, magie des Os) ainsi que la manière de les vaincre (pour ce faire on peut soit manger le cœur de la sorcière, soit les brûler mais Gregory trouvant cela barbare préfère les entraver et les enfermer dans une fosse dont les barreaux sont faits d’argent).

Par la suite, Tom va se créer pas mal d’ennuis et le premier d’entre eux est Alice qui est une jeune fille liée au clan Malkin, clan de sorcières célèbres pour leurs cruautés. Tom se lie d’amitié avec elle malgré le désaccord de l’Épouvanteur qui ne voit pas d’un très bon œil les filles aux souliers pointues. De fait, il n’a pas tout a fait tort ni tout à fait raison car Alice se révèle d’une grande utilité dans les aventures des deux Épouvanteurs.

Autre personnages intéressant : Grimalkin, une terrifiante sorcière munie de couteaux et pratiquant la magie des Os dont l’histoire est raconté dans Les Sorcières de l’Épouvanteur. Elle aussi, va aider Gregory et Tom (au grand dam du premier) au cours de leur aventure qui les conduisent en Grèce et en Irlande pour affronter diverses créatures puissantes tels les Siskoï (sorte de vampire), des serviteurs du Malin, des sorcières Lamias… mais aussi des humains tels que les prêtres ou des inquisiteurs (en cela Delaney nous rappelle les effets néfaste de l’Inquisition qui pratiquait la torture pour faire avouer ses accusés). Sans compter LE méchant ultime : Satan.

Que dire d’autre sinon que la série livresque est complètement ahurissante et captivante ? Le lecteur est tenu en haleine devant toute cette sorcellerie. Il s’agit d’un combat entre le bien et le mal certes, mais pas seulement car même les humains rencontrés sont néfastes à l’instar des prêtres qui considèrent les Épouvanteurs comme des sorciers et se considèrent eux-mêmes comme les seuls pouvant sauver le monde. Critique implicite de la religion ? Probable. En tout cas l’aveuglement, l’ignorance et l’intolérance rendent ces prêtres forts antipathiques. Outre cela, les livres sont agréables à observer et toucher : chaque tome a une couleur différente et un léger dessin en relief différent donnant l’impression de tenir un carnet. Donc, si vous n’avez pas peur, et si vous aimez ressentir un peu de frayeur, osez lire L’Épouvanteur !

L’Épouvanteur, de Joseph Delaney
Date de parution : 10 mars 2005
Format : 14 cm x 20 cm
Editeur : Bayard Jeunesse
Nombre de pages : 275

Crédit photographique : Bayard Édition Jeunesse

septembre 30, 2014

Witch Song, de Amber Argyle

Filed under: Critiques — Étiquettes : , , — Myriam Ronseaux @ 11:00

Jeter un envoûtement par le simple son de sa voix ? Encore faudrait-il savoir chanter. Heureusement pour Brusenna, l’héroïne de l’histoire qui est née sorcière, elle sait chanter car elle applique à la lettre ce que sa mère lui dit. Pour qu’un envoûtement fonctionne, il faut avoir le bon ton, la bonne intonation et pour ce faire il faut, comme au théâtre, travailler sa respiration afin de « donner de la voix ».

Amber Argyle, américaine ayant vécu dans l’Utah, a trouvé un concept original dans la manière de pratiquer la sorcellerie. Plus de baguette magique, plus de chaudron, plus de balai. Simplement la voix qui charme la nature et la nature qui vient en aide à Brusenna et à son Protecteur, Joshen. Ceci n’est pas sans rappeler la culture druidique très en lien avec la nature et la culture amérindienne (que l’auteure doit sûrement bien connaître dans la mesure où elle est américaine) qui célèbre en chant les bienfaits que leur procure la nature telle qu’une bonne récolte, etc…

Seulement voilà, hormis la présence d’une nature assez poétique, que l’auteur doit apprécier, et hormis des airs de Petite Sirène le roman ne surprend pas. La critique peut être dure certes, surtout lorsque l’on sait que la plupart des romans de fantasy et fantastiques ont une trame commune, un invariant que chaque auteur manie à sa sauce. Mais le fait est que le « squelette » de l’invariant commun (qui consiste à donner une raison au héros de partir de chez lui, du fait qu’il n’a pas le choix , qu’il ne sait pas comment s’y prendre, le fait de découvrir la force de ses pouvoirs, de découvrir l’amour, de se faire chasser, d’affronter le méchant à la fin et de sauver tout le monde) est par trop visible.

En effet, Brusenna, après le départ de sa mère doit se débrouiller seule. Puis elle découvre qu’elle est la dernière sorcière de libre. Or sa mère ne lui a rien appris qui puisse l’aider dans sa quête contre la maléfique Epsen. Obligée de fuir à cause de chasseurs de sorcières (qui se font à chaque fois avoir….), elle se lie d’amitié avec un garçon nommé Joshen dont le destin est de devenir son Protecteur (ami des sorcière) comme son père. Comme par hasard, chacun va découvrir des sentiments pour l’autre mais maladroits comme ils sont tous deux (ils sont adolescents), ils tournent un peu autour du pot.

Il s’ensuit alors des péripéties durant lesquelles les deux compagnons découvrent (un peu facilement) le Refuge, soit le repaire des sorcières. Dans ce repaire, Brusenna découvre de plus en plus l’importance de ces pairs sur le monde. Liées aux climats, liées aux récoltes, les sorcières sont, en effet, bénéfiques aux humains (quand elles n’ont pas suivie Epsen dans le marchandage de leur pouvoir contre la richesse et le pouvoir). Seulement voilà : il n’y a plus que Brusenna car les autres, qui sont appelées aussi Gardiennes, sont emprisonnées par Epsen en Tartennie.

Witch Song, donc, est bien un roman qui correspond à la bonne tranche d’âge (soit 13-14 ans, voire moins) si catégoriser un roman par tranche d’âge a le moindre sens de nos jours. Les péripéties s’enchaînent comme par crainte d’un «  blanc » où il ne se passerait rien. Sans compter, que le grand méchant de l’histoire, n’a pas de réelle présence. Mentionnée de nombreuses fois, Epsen, reste une méchante abstraite. Un but à atteindre. Argyle amorce des idées sans les développer concrètement comme les cauchemars de Brusenna (qui auraient pu être intéressants). Ajoutons que les doutes incessants de Brusenna sur ses capacités deviennent à la longue lassants.

Sans être du déjà vu, le roman a une histoire simple, pas prise de tête. En somme, c’est un monde ébauché par certains aspects (les noms des pays, des sorcières sont originaux, admettons-le, tout comme la couverture est magnifique), nous laissant un peu sur notre faim avec son happy end classique. En conclusion, pour la tranche d’âge indiquée précédemment, il n’est pas trop mal mais pour un mordant de livre de fantasy, chercheur d’originalité dans le traitement de l’invariant du genre fantasy, le roman laisse un goût d’inachevé et de frustration dans la mesure ou il n’a pas eu le «  divertissement » désiré.

Witch Song, de Amber Argyle

Witch Song, de Amber Argyle
Date de parution : 28 août 2014
Format : 14 x 22,5 cm
Editeur : Lumen
Nombre de pages : 470

Crédit photographique : Édition Lumen

septembre 17, 2014

Le Hobbit – J.R. R.Tolkien & Peter Jackson

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , , — Myriam Ronseaux @ 11:00

« Dans un trou vivait un hobbit. » (chapitre 1). En une seule phrase, tout est dit. Tolkien nous plonge dans son univers par un trou. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel trou. Il s’agit d’un trou de hobbit soit un trou confortable, creusé dans une colline (rappelant les Sidh irlandais appelé aussi tumulus) avec tous les objets adéquats pour vivre une vie tranquille et surtout dans un coin tranquille. Mais qu’est-ce donc qu’un hobbit ?

Un hobbit ou «  semi-homme » est une créature de petite taille, discrète car il n’aime pas beaucoup se mêler des affaires extérieures. Néanmoins, dans les cas extrêmes, le hobbit peut se révéler étonnant et plein de ressources. Même Gandalf le magicien qui fréquente pourtant régulièrement ce petit peuple amateur de tabac, s’en étonne. C’est dire à quel point ces créatures sont fascinantes et surtout à ne pas confondre avec des nains car sinon prenez gardes aux visites inopinées vidant votre garde-manger !

Un hobbit donc, n’aime pas trop voir sa vie changer brutalement. Il aime son confort et Bilbon sacquet (Bilbo Baggins) n’échappe pas à la règle même si son côté Toucque (famille hobbit qui a le goût de l’aventure) peut parfois refaire surface et lorsque des nains sous les instances de Gandalf s’invitent chez lui pour lui proposer un « cambriolage », comment refuser ? Et voilà donc Bilbo sur le chemin de la Grande Aventure pour récupérer Erebor et son trésor gardé par Smaug le doré, un dragon féroce.

Le Hobbit

À lire, l’histoire de Bilbo est un véritable délice, bien loin de l’atmosphère de sa suite Le Seigneur des anneaux. Tolkien mène son récit de main de maître et connaît son monde sur le bout de doigts comme un virtuose. Et virtuose il l’est ! Notamment des langues ce qui lui a permis de créer la langue elfique. Comment donc ne pas vouloir faire un film du Hobbit quand nous lisons cette histoire merveilleuse remplis de nains, de magiciens d’elfes et de créatures malfaisante ? Comment ne pas être attaché a Bilbon qui découvre son courage durant son voyage, aidé par un anneau magique ?

Peter Jackson l’a fait ! Presque dix ans après Le Seigneur des anneaux, énorme succès critique et public au cinéma, Jackson rempile pour mettre en scène les aventures de Bilbon, non pas en un mais en trois films. Cela peut paraître excessif, certes, et très commercial mais pourquoi pas ? Rien n’est trop beau pour le retour de l’anneau, et puis quel plaisir de revoir la Comté, Fondcombe, les elfes et Gandalf ! Des lieux , des personnages qui avaient tant manqué aux fans !

Seulement, il faut admettre que lorsque nous regardons les deux Hobbit (il faut encore attendre pour le troisième), même avec des yeux d’enfants émerveillés de retrouver leur personnage préféré, la qualité n’est pas trop au rendez-vous. Autant la force du Seigneur des Anneaux résidait dans le soin porté aux armes, masques pour créer les orcs ; autant le Hobbit abuse du numérique et perd en authenticité. Certes, nous retrouvons la patte de Jackson qui réussit l’exploit de bien développer les personnages par rapport au livre en choisissant de bons acteurs (Martin Freeman par exemple), mais on ne peut s’empêcher de trouver dommage cela, sans compter le fait que Jackson prend quelques liberté avec le livre en créant par exemple Tauriel pour « féminiser » le film ou encore en faisant se rencontrer les nains et Smaug dans une scène épique (qui n’est pas trop mal, c’est vrai) alors que cette scène n’existe pas dans le livre. Quant aux quelques incohérences tels que la taille des nains (Thorin, le chef de la compagnie semble largement plus grand que Gimli, nain lui aussi, dans Le Seigneur des Anneaux) ou encore la rapidité de la corruption de l’Anneau sur Bilbon (Frodon met moins de temps et il ne le garde qu’un an !), eh bien ! Pour la défense de Jackson, il en faut bien ! Le film reste quant même bon, sympathique à voir et encore plus à lire !

Le Hobbit

Le Hobbit (The Hobbit), réalisations de Peter Jackson
Inspirée par le roman Le Hobbit de l’écrivain britannique J. R. R. Tolkien.
Le Hobbit : Un voyage inattendu (2012)
Le Hobbit : La Désolation de Smaug (2013)
Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées (2014)
Musique : Howard Shore
Avec : Martin Freeman, Ian McKellen, Richard Armitage, Luke Evans, Orlando Bloom, Hugo Weaving, Sylvester McCoy, Elijah Wood, Cate Blanchett, Evangeline Lilly et Christopher Lee

Crédit photographique : © Warner Bros. France

août 26, 2011

Le Septième fils d’Arni Thoraninsson – Bof

Filed under: Critiques — Étiquettes : , , — @ude @ 9:00

Septième fils mais cinquième roue de voiture que ce roman très secondaire qui peine à trouver son rythme, ou plus précisément, qui n’arrive jamais à prendre son envol. Venu du grand nord, l’Islande, Le Septième fils est peut-être victime, comme L’Hiver des lions de Jan Costin Wagner (chroniqué ici et pas aimé non plus), du syndrome suédois n’est-pas-Stieg Larsson-qui-veut.

LESEPTIEMEFILS

Un héros journaliste un peu fade, qui manque singulièrement de consistance et d’incarnation romanesque. Il s’appelle Einar, est basé en province à Akureyri et travaille pour un journal national, Le Journal du soir. Les autres et nombreux personnages ont tous des noms de famille de volcan en éruption qui bloque le trafic aérien difficiles à prononcer et surtout à retenir en raison du manque d’épaisseur de ceux qui les portent. C’est là l’une des faiblesses du Septième fils : on perd parfois pied car les personnages sont très nombreux et le lecteur se demande parfois comme dans la chanson (de Pierre Vassiliu) « qui c’est celui-là ? » déjà (pas dans la chanson, « déjà »), et est obligé de retourner en arrière pour se repérer dans la galerie des personnages.

Intrigue malmenée et mal menée : le récit s’enlise dans la radiographie de la société islandaise, en papillonnant d’un sujet à l’autre – la corruption, l’alcoolisme, la vie politique, le contraste capitale/ville de province, les jeunes gothiques, le presse, la drogue, les abus sexuels, etc. – sans que cette revue donne du sens à l’histoire ou s’y intègre de façon cohérente ou astucieuse pour emmener le lecteur là où un auteur est censé vouloir l’emmener en écrivant un livre. Et justement, la dernière page tournée, on ne retient pas grand-chose. L’auteur reprend les codes du genre, journalisme d’investigation, héros séparé, père d’une jeune adulte, ayant une liaison et rencontrant des difficultés dans son travail en raison des bouleversements de la presse. Mais à aucun moment le récit ne démarre : les différents sujets sont survolés et c’est comme une mayonnaise qui ne prend pas. La lecture est laborieuse. Pourtant les ingrédients sont là : de courtes scènes entre le héros et ses différents interlocuteurs, un cocktail de lieux, de décors, de sujets variés. Mais le traitement restant superficiel tous les sujets abordés sont dispersés, éparpillés, et l’ensemble manque cruellement de fil conducteur et de sens ou de sensibilité.

C’est un récit à la première personne, journal de bord du journaliste-narrateur envoyé par son rédacteur en chef de Reykjavik dans les provinces de l’Ouest pour écrire une série d’articles sur lesdites provinces, dresser un état des lieux global (le développent économique, la population, etc.). Son arrivée dans la capitale provinciale d’Isafjördur coïncide avec l’incendie d’une maison ancienne. Suivent l’assassinat d’une star du football et d’un des ses amis de passage dans la région puis celui d’un homme politique qui a quitté Isafjördur pour la capitale après son divorce.

Troisième roman de l’auteur paru chez l’éditeur après Le Temps de la sorcière (2007) et Le Dresseur d’insectes (2008) ce Septième fils est donc raté et ne donne guère envie d’aller les lire les précédents. On craint qu’ils soient de la même non-veine : jamais deux sans trois…

Le Septième Fils d’Arni Thorarinsson
Métailié Noir
Traduit de l’islandais par Éric Boury (Titre original : Sjöundi sonurinn)
352 pages
Parution le 23 septembre (2010)

avril 26, 2011

L’Hiver des lions de Jan Costin Wagner – Pas facile de surfer sur une vague gelée….

Filed under: Critiques — Étiquettes : , , — @ude @ 9:00

C’est du fameux et désormais légèrement ressassé « effet Millenium » qu’il est question dans le sous-titre de la présente chronique, « Pas facile de… », etc. Depuis le succès planétaire de la trilogie suédoise de Stieg Larsson (publiée chez Actes Sud), la déferlante nordique n’en finit pas de s’écraser avec plus ou moins de bonheur sur le rivage de nos lectures (l’image est aussi lourde que la vague gelée anti-surf du sous-titre… la contagion sans doute). Le dernier Salon du livre mettait à l’honneur les Lettres nordiques, et Actes Noirs, la collection créée pour Larsson chez Actes Sud par son traducteur Marc de Gouvenain a publié en cinq ans pas moins de cinquante ouvrages traduits du monde entier, dont neuf en Suède, trois en Allemagne et un au Danemark. Les pays du Nord occupent donc une bonne partie du terrain (voir le planisphère aux petits points rouges sur le site de l’éditeur).

lhiverdeslions

Jan Costin Wagner, l’auteur de ce roman venu du froid au titre qui laisse sur sa faim (pourquoi ce titre ? Le roman ne l’explique pas ou alors la chroniqueuse a mal lu ou trop vite, possible, et si oui, pardon) est publié lui aux éditions Jacqueline Chambon qui ont sorti en 2009 Le Silence, du même auteur, avec le même héros, un jeune veuf inconsolable, policier de son état, Kimmo Joentaa.

Froidure de l’hiver, sentiments gelés et faux cadavres qui déclenchent une série de vraies morts. De courts chapitres simplement numérotés, regroupés par dates : l’action commence un 24 décembre pour s’achever le 1er janvier. On est dans la chronique, façon journal factuel où la description des comportements prime sur l’analyse des sentiments. Détachement du narrateur envers ses personnages, qui contamine le lecteur : du coup on ne s’y attache guère, aux personnages. À force de lire ces descriptions tout en retenue, lissées (comme de la glace, encore elle) l’attention ne trouve rien à quoi s’accrocher pour compatir, rire ou pleurer sur le sort des personnages.

Un héros tellement absent à lui-même qu’il retient à peine l’attention du lecteur. On ne s’ennuie pas vraiment, mais on est loin de palpiter, trembler ou même simplement frémir en se demandant ce qu’il va lui arriver à la page suivante. Une espèce d’inertie émotionnelle, liée à la torpeur hivernale : peut-être est-ce dû à un parti-pris stylistique trop systématisé ? Écriture sans fioritures, zen de chez zen, mais qui, à trop viser l’épurement laisse le lecteur sur un sentiment déceptif et le détourne de la narration et du sort des personnages.

Que cette chronique traite du style au sens large de ce terme, pas seulement l’aspect strictement littéraire mais aussi les ambiances et l’atmosphère, sans avoir encore abordé à ce stade l’histoire proprement dite est caractéristique de cet effet pernicieux. Alors, quand même : l’action se passe en Finlande. Le jour de Noël, le héros, comme toujours depuis la mort de son épouse aimée, s’arrange pour être de service. Il recueille la plainte d’une jeune femme qui a été violentée et sa relation à cette inconnue va s’entrecroiser avec le récit de son enquête et la description de son quotidien de flic : ses collègues, leurs petites misères ou défauts. Peu de choses positives, pas beaucoup d’énergie. Torpeur, inertie, froidure.

L’Hiver des lions n’est pas vraiment raté mais il n’est pas non plus franchement réussi. Trop de détachement. Dommage, on a l’impression qu’il suffirait de peu pour que la vague se fasse porteuse. Le « visage humaniste » et la « si grande délicatesse de sentiments » évoqués dans le texte de la 4e de couverture n’ont pas réussi à briser la glace (toujours elle, décidément).

L’Hiver des lions de Jan Costin Wagner
256 pages
Parution… le 1erseptembre 2010
Éditions Jacqueline Chambon
Traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger (Titre original : Im Winter der Löwen)
Crédit photographique : éditions Jacqueline Chambon

avril 19, 2011

Signé Mountain, comme au bon vieux temps

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C’est un roman des années 1980 à la mode Chandler.

Une écriture, un style, une ambiance et une atmosphère façon film et roman noirs pur jus.

Souvenirs et nostalgie, hommage et tradition : autant vous le dire tout de suite, Signé Mountain (la traduction du titre donne le ton d’emblée) ne verse pas dans la modernité ni dans le renouveau voire encore moins dans l’innovation. Non, Signé Mountain s’empare des codes du genre comme un cuistot d’une recette éprouvée qu’il est sûr de réussir, en toute simplicité, sans bouder son plaisir. Et la lectrice d’emboîter le pas au narrateur (ou le convive au restaurateur). Signé Mountain se lit facilement, vitesse de croisière, le rythme n’est pas haletant, non, c’est plutôt petit train-train pépère, petites foulées, petites étapes sur la route du polar néo-classique.
Beaucoup de petites choses et donc pas un grand roman. Juste un bon petit roman noir de derrière les fagots (ce qui n’est déjà pas mal).

signemountain

Pas de grandes (ni de petites) surprises, une intrigue simple et fluide, du polar bien carré-pas compliqué, mais qui ne s’oublie cependant pas sitôt refermé : la preuve, affligée d’un retard proprement énorme dans la livraison de ces chroniques de littérature policière, la chroniqueuse se souvient parfaitement bien du sujet, des personnages, etc.

Australie (le pays de l’auteur). Là, déjà, on est dans le premier degré (rien de péjoratif dans ce degré-là) : pas d’auteur US qui écrit comme s’il était anglais ou d’Anglais qui se documente à fond sur un pays d’Afrique pour les besoins de son sujet, etc. La couleur locale de Signé Mountain est d’ailleurs discrète, ce n’est visiblement pas ce qui intéresse l’auteur. On le sent en revanche beaucoup plus concerné par les archétypes traditionnels du roman d’enquête. L’intrigue est simplissime : un détective recherche un écrivain impliqué dans des vols de voiture. Le degré zéro de la complexité narrative.

Sydney vs Melbourne.

Un privé faux dur au cœur tendre.

Son vieux pote un peu perdu de vue, à la tête d’une société de location de voitures plutôt florissante, victime d’une arnaque et de vols de véhicules.

Un écrivain de petite-moyenne basse notoriété, porté sur la bouteille, amateur de sensations fortes border line qu’il veut vivre pour de vrai peut-être afin d’écrire son grand-œuvre.

La jolie p’tite copine de l’écrivain. Le privé, la voyant esseulée, emporté par son esprit chevaleresque (évidemment) veut la protéger et (évidemment) se prend d’un petit béguin.

Le flic intègre et père de famille, autre copain du héros.

Et puis les gros bras, les durs-à-cuire, les muscles sans cervelles roulés dans la farine par le détective malin et compétent même s’il n’est pas un super-héros, juste un héros lambda, bref, les méchants.

Dosez chacun des ingrédients avec modération, remuez sans secouer, à feu doux et dégustez tranquillement.

Vous pouvez le lire, on passe un bon moment.

Signé Mountain de Peter Corris
Traduit de l’anglais (Australie) par Catherine Cheval
Éditions Payot & Rivages
Rivages/Noir
304 pages
Parution le 9 septembre 2010 (oui je sais, je suis en retard, mais pas vraiment la seule : paru en 1986 Deal Me Out a été traduit en… 2010, et pis d’abord Interlignage a pour sous-titre « anti-zapping », donc tout va bien.)

juin 11, 2010

Proies de Mo Hayder

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Sur la 4e de couverture de Proies, il y a un portrait de Mo Hayder, une femme jeune, blonde, avec un petit sourire légèrement crispé. Elle regarde bien en face l’objectif. Elle a pas l’air comme ça, mais en fait, il faut le dire, c’est un auteur qui invente des histoires qui vous mettent mal à l’aise, à des degrés divers selon les romans. Elle en a écrit sept en tout, j’en ai lu trois, et honnêtement la lecture d’un quatrième n’est pas numéro un sur ma « to do list » (la liste des « choses à faire ») en matière de lecture. Pourquoi ?

proies

Parce que après L’Homme du soir, l’histoire d’un prédateur pédophile, fondatrice de la personnalité de Jack Caffery, personnage d’enquêteur policier récurrent chez l’auteur est anxiogène (le livre par le personnage) au plus haut degré, du genre qui vous laisse avec une impression de malaise quasi-physique, on s’était dit qu’on ne nous y reprendrait plus. Quel intérêt à ce genre d’histoires ? Quel sens leur donner ? La description de scènes à la violence psychologique extrême, mettant en scène de jeunes victimes a un côté goût du sensationnel de la presse de bas étage. On est loin, bien loin, de Orange mécanique et d’une réflexion « élukubrickienne » sur la violence et sa représentation romanesque…

lhommedusoir

J’ai lu ensuite Tokyo… parce que j’aime le Japon. Moins anxyogène, assez réussi, mais relativement convenu au point que le souvenir laissé est assez vague. Le livre a pourtant remporté le prix SNCF du polar en 2005 et le Grand Prix des Lectrices de Elle en 2006 (pas forcément le nec plus ultra en matière de récompenses littéraires.) Le scénario de L’Homme du soir était dur mais très efficace : c’est un livre « page turner », qui, comme son nom l’indique, vous fait tourner la page brusquement, dans un grand bruit qui claque et résonne dans le calme de la pièce, au cœur de la nuit. Vous avez commencé à lire dans la journée ou en début de soirée, il est trois heures du matin et pas question d’aller au dodo avant d’avoir fini le bouquin. Donc, sur ce plan-là, c’est réussi, mais « ce plan-là », c’est de la construction, de la mécanique narrative, cela ne suffit pas à faire un bon livre.

tokyo

Proies a pour héros le policier de L’Homme du soir, dont le frère a disparu alors que tous deux avaient une dizaine d’années. Jack Caffery mène ici une enquête sur des enlèvements d’enfants, dont certains échouent – les jeunes victimes sont retrouvées saines et sauves parce que le kidnappeur a été contraint de les relâcher. Entrecroisée avec cette intrigue principale, il y a l’histoire personnelle de Jack Caffery (la disparition de son frère vraisemblablement enlevé par un pédophile récidiviste qui habitait à côté de chez eux), celle d’une enquêtrice d’une autre brigade, également récurrente d’après la 4e de couverture, et celle du « Marcheur », père d’une jeune femme assassinée par un serial killer et qui depuis mène une existence de SDF (alors qu’il était chef d’entreprise). Ça fonctionne, ça ronronne, si l’on peut dire, mais sans plus. L’intérêt est limité. Bof. And so what ? comme disent les Anglais (et alors ? )…

Proies de Mo Hayder
Parution le 3 juin
435 pages
Titre original : Gone
Traduit de l’anglais par Jacques-Hubert Martinez
Éditons des Presses de la Cité

Crédit photographique : Presses de la Cité, Pocket

juin 4, 2010

Silence radio de Robert Rotenberg

Filed under: Critiques — Étiquettes : , , — @ude @ 9:00

Qui a dit que la lecture était une activité statique ? Et, d’ailleurs, quelqu’un l’a-t-il dit ? Heu… (bon d’accord, personne ne l’a dit, mais quelqu’un aurait pu le dire). Bref, après plusieurs pays ? Suède, Royaume-Uni, Japon, Cuba ? un état américain, le Wyoming, quelques capitales et un pays imaginaire (voir la rubrique Livres de votre ? excellent, doit-on le redire ? ? webzine préféré Interlignage, Silence radio premier roman d’un avocat, Robert Rotenberg, nous transporte au Canada ? Toronto, le milieu judiciaire ? pour suivre le quotidien de deux inspecteurs de police, d’un procureur et d’une avocate de la défense travaillant tous sur la même affaire, la mort de la petite amie d’un célèbre animateur de radio, Kevin Brace, qui s’accuse du meurtre de sa compagne puis se mure dans le silence. D’où le titre français plus évocateur pour le public des grenouilles que l’anglais, Old City Hall, qui désigne l’ancien Palais de Justice de Toronto.

Ça commence piano : en exergue, quelques vers de Suzanne tube planétaire des années 1970, d’un célébrissime Canadien, Leonard Cohen (il y aussi Neil Young, David Cronenberg et Robert Charlebois, mais aussi le saviez-vous ? moi non ou peut-être l’avais-je oublié, James Cameron-Titanic/Avatar, Jim Carrey et Paul Anka). On attaque ensuite paisiblement par une scène routinière du quotidien : un vieil homme, immigré originaire de l’Inde, ancien chef mécanicien des Chemins de fer nationaux dans son pays de naissance et qui voulant rester actif malgré ses 70 ans s’est fait livreur de journaux. Chaque jour, il termine sa tournée-routine réglée comme un horaire de trains par quelques mots rituels échangés avec son dernier client, l’animateur de radio. Ce matin-là, c’est le drame, Kevin Brace vient ouvrir ? en retard ! c’est un premier crime pour l’ancien mécanicien ? et les mains en sang, « Je l’ai tuée, monsieur Singh, je l’ai tuée. »

silenceradio

Ensuite, l’avocat de profession et néanmoins romancier nous entraîne à la découverte de sa ville et des arcanes de son métier. La 4e de couverture parle, avec raison, de « polar judiciaire » qui permet à Toronto de trouver « enfin sa place sur la carte du crime ». Quand on vous disait que la lecture, ça fait voyager…

On découvre avec intérêt coutumes, quartiers, mœurs et population melting pot : la peinture est bien faite, intimement liée à l’intrigue et donc ne tombant pas dans le travers d’un catalogue touristique, au contraire, c’est un élément important du récit. Les causes de la mort de la jeune femme prennent leurs racines, si l’on peut dire, dans l’histoire récente du pays. Mais, bon, on ne va pas raconter, pour sauvegarder le plaisir de la découverte de ceux qui liront ce premier roman, plutôt réussi, bien mené et qui crée son univers. Personnages attachants : une avocate célibataire un peu esseulée affectivement ; un avocat qui a quitté le barreau pour la police parce que le meurtre de son frère n’a jamais été élucidé ; un jeune inspecteur juif dont le père a été déporté, brillant, dont la seule affaire non-élucidée est le meurtre du frère de son collègue ; un jeune procureur, fils d’un ouvrier vieux militant brouillé avec son fils parce qu’il a choisi pour épouse une riche héritière chilienne. C’est le quatuor autour duquel évolue une galerie de personnages secondaires, dont l’assassin présumé, son ex-femme, la victime et ses parents, le vieux juge psycho-rigide et sa (jolie) fille ex-condisciple et consœur de l’avocat devenu flic.

Procédure, rivalités, mœurs du Palais, ambition personnelle, manipulations politiques, évocation de la Shoah, peinture de la société canadienne d’aujourd’hui et évocation des années 1960. On ne s’ennuie pas un instant, on s’attache au parcours des uns et de autres jusqu’aux cinquante dernières pages. Là, il y a une vraie rupture dans la conduite du récit, comme si l’auteur avait été pressé de finir ou empêtré dans une intrigue qu’il n’a pas réussi à résoudre avec fluidité, comme on tire les fils emmêlés d’une pelote de laine. Les avocats rédigent des « conclusions », c’est le terme consacré. Le romancier Rotenberg a raté cette conclusion-là. Et vraiment c’est dommage, parce qu’il a par ailleurs réussi à créer un univers qui lui est propre, à mettre dans son roman réflexions et analyse sur la société canadienne contemporaine 1 sans jamais ennuyer et se plaçant ainsi d’emblée au rang d’auteur et non de faiseur.

Silence radio de Robert Rotenberg
Parution le 6 mai 2010
402 pages
Titre original : Old City Hall
Traduit de l’anglais (Canada) par Jacques Martinache
Presses de la cité/Collection Sang d’encre

Crédit photographique : Presses de la Cité

1. Le rythme du récit est scandé par les commentaires et les pronostics sur l’équipe de basket locale, les Leafs, et leurs résultats. Affaire d’état fédérant et mobilisant comme une grande cause nationale d’intérêt public, du même genre que ce que l’on vit ici avec l’équipe d’hommes d’affaires sportifs qui tapent de temps en temps et pas toujours bien dans un ballon pour des sommes scandaleusement élevées. Le narrateur de Silence radio présente ça avec recul et un peu d’ironie bon enfant.

mai 30, 2010

Craig Johnson – L’écrivain des Hautes Plaines

Filed under: Surlignage — Étiquettes : , , — @ude @ 9:00

C’est un homme jovial, sympathique et ouvert. Un bon client pour les interviews comme on dit, qui prend la peine, visiblement avec plaisir, de développer aimablement ses réponses. Tout sauf blasé, il parle avec intérêt et vivacité de son travail.

portrait

Interlignage (enfin l’envoyée spéciale) a eu le privilège, l’honneur et le plaisir de faire la connaissance de l’auteur américain Craig Johnson, venu séjourner en France parce que le monde littéraire et de très nombreux lecteurs sont atteints d’une bonne maladie venue d’Outre-Atlantique : la Craigjohnsonmania. Jugez-en : alors que son éditeur sort la traduction du Camp des morts, deuxième roman – le sixième vient de paraître aux États-Unis ? de la série des aventures du shérif Walt Longmire, Craig Johnson est venu recevoir un prix, rencontrer ses lecteurs au cours de nombreuses séances de signatures dans les librairies de France et de Navarre et participer au Festival des Étonnants Voyageurs.

Autant vous le dire tout de suite : ce Surlignage est écrit par une fan, qui a chroniqué Little Bird lors de sa sortie et qui vient de lire Le Camp des morts. Interview du grand Monsieur en jeans et au chapeau de cow-boy, entrecoupée de deux ou trois choses que l’on croit savoir sur les deux premiers romans des aventures de Walt Longmire. Le but : partager avec vous notre intérêt pour les histoires de ce shérif du XXI e siècle, veuf, père d’une avocate de moins de trente ans, ami fidèle d’un placide Indien taiseux, sensible, pudique, sentimental, doté d’un humour solide et caustique et, last but not least, d’un sens certain de l’auto-dérision. Bref, un héros sympathique, pas complètement anti, (quoi qu’en dise son créateur) ou alors juste ce qu’il faut.

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Première question : Pourquoi un héros si vieux, et d’ailleurs, quel âge a-t-il ?
He’s in his late fifties (Autrement dit en français, la cinquantaine bien tassée plus proche des 60 ans.) Je ne voulais pas de super-héros, grand, fort, invincible et sans défauts. Je voulais montrer ses fragilités, ses imperfections, prendre un personnage qui soit différent.

À la question suivante, qui portait sur une remarque concernant le peu de temps, romanesque, qui sépare Little Bird du Camp des morts, environ un mois, Craig Johnson répond qu’il est soucieux de « ne pas faire toujours la même chose ». Alors, pour ne pas sombrer dans le travers de la vaine répétition, il a adopté une stratégie, utilisant un processus de changement naturel comme outil au service de la narration : pas de trop grands « gaps » (intervalles, au sens temporel du terme) entre les différentes aventures, et donc, le parti-pris de suivre le rythme des saisons 1.

Vous devez savoir que le héros jonhsonnien s’épanouit dans les splendides paysages du Wyoming (montagnes Rocheuses & Hautes plaines du Far West) que le narrateur décrit avec une espèce de délectation faite de contemplation esthético-philosophique, d’émotion et d’attachement. Beauté sauvage, vestige des temps primitifs des États-Unis et à ce propos, profitons-en pour signaler la deuxième caractéristique importante du héros : son amitié avec Henry Standing Bear, « la Nation Cheyenne » à lui tout seul, ancien du Vietnam comme Longmire et patron du Red Pony, station essence reconvertie en bar, à la lisère de la Réserve. Les Cheyennes sont partie intégrante de l’univers du shérif en raison des liens d’amitié qui l’unissent à l’Ours, mais aussi parce que dans sa première enquête (du premier roman de la série, Little Bird) la victime est une jeune Indienne. Et puis ce shérif-narrateur a parfois des visions, des « épisodes hallucinatoires » quand il est plongé dans des conditions extrêmes (voir Little Bird) au cours desquels il communique avec les vieux Cheyennes qui, dit-il dans Le Camp des morts, « lui manquent ». C’est aussi un shérif sensible à l’importance du monde onirique : les plus belles pages du livre sont celles du récit de ces rêves et des descriptions, vivantes et habitées, de la nature.

lecampdesmorts

Un auteur qui se penche sur les « relations entre blancs et Indiens » et sur « les problèmes sociaux » entre les deux communautés et dont le héros ne lâche rien ? « Longmire veut savoir », précise l’auteur ? quelle que soit l’origine ou la couleur de la peau des victimes : peut-être même d’autant plus acharné à faire éclater la vérité que la victime est une jeune Indienne ou une vieille femme d’origine basque. Hé oui, il y a des Basques au Wyoming : on apprend beaucoup de choses en lisant des polars. Toute l’intrigue du Camp des morts est nourrie des références à la culture basque : sa langue, ses usages, ses traditions, etc. En exergue une citation. Pas du Chordelos de Laclos comme pour Little Bird mais un proverbe, basque, évidemment.

Un personnage soucieux d’éthique et d’intégrité : Walt Longmire est un homme qui puise chez les bons auteurs de quoi l’aider à affronter la violence et tout ce qui va avec. Citant Shakespeare et Dumas dans Le Camp des morts, le vieux shérif est un humaniste. Craig Johnson a cité Voltaire quand on l’a rencontré et il a placé en exergue à Little Bird une citation des Liaisons dangereuses. On s’est étonnée d’une telle fréquentation des auteurs français et on a posé la question des auteurs-références, et des auteurs français qu’il aimait. Cette question et les deux suivantes ont été posées par mail, en prolongement de la rencontre et de l’entretien qui se sont déroulés le 18 mai à la librairie parisienne La Manœuvre (rue de la Roquette), où Craig Johnson signait ses livres.

Hugo has to stand above all others simply because of the social depth and breadth of his work; I read a great deal of his work when I was young and always seem to go back to him. Dumas is a favorite along with Voltaire, who taught me that philosophy could contain humor. I studied classical literature in school and I think that it was what stuck. I think you can get into trouble writing crime fiction if all you read is crime fiction. (Hugo doit être placé au-dessus de tous les autres simplement en raison de la profondeur sociale et du souffle de son travail ; j’ai lu une bonne partie de ses livres quand j’étais jeune et il semble que j’en revienne toujours à lui. Dans mes préférés il y a aussi Dumas et Voltaire, qui m’a appris que la philosophie pouvait contenir de l’humour. J’ai étudié la littérature classique à l’école et je pense que c’était ce qui restait. Je pense que vous pouvez avoir des problèmes à écrire des polars si vous ne lisez que des polars.

– Have you a reference concerning the detective stories novels ? You’ve spoken about Toni Hillerman and I’ve seen at the end of Le Camp des morts that you thank Robert B.Parker.
(Avez-vous une référence en matière de romans policiers ? Vous avez parlé de Toni Hillerman et j’ai vu à la fin du Camp des morts que vous remerciez Robert B. Parker)
Tony was a dear friend and I love Parker’s dialogue, but most of my influences are in literary fiction. I think there are a lot of really wonderful writers out there working, but a lot of them aren’t in the main stream, guys like Daniel Woodrell, Brady Udall and Neil Smith. I guess it’s symptomatic to say that I consider my novels to be literary fiction where the protagonist just happens to be a sheriff. (Toni était un ami très cher et j’aime bien les dialogues de Parker, mais la plupart de mes influences viennent de la littérature 2. Je crois qu’il y a beaucoup de merveilleux écrivains qui font du bon travail, mais beaucoup d’entre eux restent à quai (main stream : ils ne sont pas dans le courant, le circuit des gens connus, dont le travail est reconnu, ndlr qui a du mal à traduire… ), des gars comme Daniel Woodrell, Brady Udall and Neil Smith. Je crois que c’est symptomatique que je dise que je considère mes romans comme des romans à part entière, dans lesquels il se trouve que le protagoniste est un shérif.

A « silly » question : is it the first time that you come in France ? Or in Europe ? (Une question « bêbête » : est-ce la première fois que vous venez en France ? Ou en Europe ? )
I’ve actually been here in France four times in the last year, but before that I climbed mountains in Russia, Italy, Switzerland and France. My wife and I were actually married in Positano. (Je suis venu ici en France, quatre fois l’an passé, mais avant j’ai escaladé des montagnes en Russie, en Italie, en Suisse. Ma femme et moi nous sommes mariés à Positano.)

Et pour finir, on vous l’a joué un peu La Groupie du Shérif, et on a demandé à Craig Johnson de dédicacer Le Camp des morts aux lecteurs d’Interlignage. Au passage, comme on expliquait, in English of course, le sens d’Interlignage, on a eu le plaisir d’avoir un commentaire sur le nom de ce webzine (au demeurant excellent, est-il vraiment nécessaire de le rappeler ? ), que l’auteur des Hautes Plaines a trouvé intéressant et « good ». Wouaho ! On est very proud (très fiers).

dedicace

« Pour les lecteurs de
Interlignage !
Avec
(un mot que je n’arrive pas à lire) »
et la signature !
Le seul truc, maintenant qu’on est accro, c’est de savoir si on va pouvoir attendre un an la traduction du numéro trois ou si on va se lancer dans la lecture en V.O. That is the question.

Les romans de Craig Johnson sont publiés en français aux éditions Gallmeister

Le Camp des morts
320 pages
Parution le 1er avril 2010
Traduit de l’américain par Sophie Aslanides
Titre original : Death Without Company

Little Bird
424 pages
Parution en mai 2009
Traduit de l’américain par Sophie Aslanides
Titre original : Cold Dish

Little Bird : Prix du roman noir 2010 du Nouvel Observateur/Bibliobs, sélectionné pour le Grand Prix des Littératures Policières, finaliste du Prix 813.

Voici la liste complète, en anglais dans le texte et par ordre chronologique, de la Walt Longmire Saga :
Cold Dish
Death Without Company
Kindness Goes Unpunished
Another Man’s Moccasins
The Dark Horse

Junkyard Dogs : c’est le prochain livre de Craig Johnson, nouvelle aventure du shérif Longmire : il sort… demain, 1er juin, aux USA.

Crédit photographique : éditions Gallmeister
Crédit photo Craig Johnson : Craig Johnson

1. Hasard de l’inspiration pour des romans dont l’action se situe dans de rudes contrées : Mons Kallendof, auteur, suédois, d’un Hiver, a prévu un cycle de quatre saisons pour les aventures de ses héros.

2. Au sens général, par opposition à la littérature de genre, comme le policier (ndlr) ce qui ne signifie pas que la littérature policière soit une sous-catégorie de la « grande » ou « vraie » littérature : c’est de la littérature, aussi. Georges Simenon différenciait les Maigret qu’il écrivait selon un protocole immuable, compulsif et obsessionnel, en sept jours, (si mes souvenirs de la biographie de Pierre Assouline sont bons) de ce qu’il appelait ses « romans durs », sans le commissaire.

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